‹ De la science en FranceChapitre 31 sur 39 · NOMINATION D’UN SUCCESSEUR A LA CHAIRE DE PALÉONTOLOGIE · texte numérisé non relu

NOMINATION D’UN SUCCESSEUR A LA CHAIRE DE PALÉONTOLOGIE

d’alcide d’orbigny

La victoire de l’administration du Muséum contre le pouvoir, représenté par le général Allard, et contre la science, représentée par Moquin -Tandon et le prince de Canino, dans l’affaire de la commission de 1858, n’est pas la seule dont elle ait eu à se glorifier. On se rappelle que le gouvernement du second Empire avait, dès ses débuts,

cherché à introduire une amélioration, en instituant une nouvelle chaire, sous le titre de chaire de paléontologie, et qu'il y avait appelé le célèbre Alcide d’Orbigny. Ce savant, mort en 1857, le moment était venu, pour l’administration du Muséum, d’enterrer aussi la chaire; et elle n'y manqua pas, et cela avec le succès le plus absolu, malgré la résistance de l’État.

D’après le règlement, lorsqu’une place de professeur vient à vaquer, la nomination se fait sur la liste de candidats présentée par l'assemblée des professeurs et par l’Institut.

Cette double présentation n'est qu'apparente, car tous, ou à peu près tous les professeurs du Jardin étant de l'Institut, ce sont eux qui y dressent les listes aussi bien que dans leur propre assemblée. Il s’agissait de trouver d'abord un candidat non paléontologiste et d’écarter les paléontologistes connus dans la science et honorés de tous. Pour P unanimité des savants, il y avait un homme tout désigné pour succéder à d’Orbigny, c’était M. Desbayes. A défaut de l’opinion publique, que l’administration se garde bien de consulter ou de suivre, il y avait le bon sens ; mais on ne fit pas plus attention à l’un qu’à l'autre, et on écarta le nom de M. Deshayes, en s’appuyant sur des rancunes personnelles. Si, imitant Geoffroy Saint-Hilaire, qui, en 1795, ne craignit pas de désigner un tout jeune homme (Cuvier) n’ayant fait que deux ou trois travaux, bons, mais de courte haleine, pour remplir la chaire d’anatomie comparée, on s'était adressé à des jeunes gens, on aurait facilement trouvé ; car il y avait alors en France deux ou trois jeunes paléontologistes d’avenir qui pouvaient être très-bien choisis. On écarta aussi ce mode, ou plutôt même on n’y pensa pas,

par la raison fort simple qu’il n’y avait pas à ce moment-là de fils de professeurs du Jardin des plantes à placer.

L’assemblée des professeurs pensa qu’un gouvernement, s’appuyant sur l’armée, verrait avec plaisir le choix d’un ancien militaire ; de plus», les noms titrés sont très-bien vus en haut lieu, où l’on cherche à s’entourer aussi bien de la vieille que de la nouvelle noblesse; enfin l’Institut ne pouvait refuser sa sanction à un homme qui, depuis vingt années, frappait à sa porte. Le choix répondit à toutes ces qualifications; et on se fixa sur un vicomte, ancien lieutenant de cavalerie, démissionnaire pour refus de serment en 1830, M. A. d’Àrchiac Desmier de Saint-Simon.

Paléontologiste, cet ancien lieutenant ne l’était pas, mais c’était précisément ce que l’on voulait ; car il est de tradition au Muséum de placer dans les chaires des savants s’occupant de matières entièrement différentes de celles qu’ils sont appelés à professer. Cependant, malgré l’arbitraire qui y règne sous ce rapport, on n’était pas encore allé aussi loin.

La hardiesse du gouvernement, en créant une chaire de paléontologie non demandée, et en y nommant Alcide d’Orbigny, qui était encore moins demandé, méritait que l’administration du Muséum y répondît par des hardiesses non moins grandes; il fallait un paléontologiste, on choisit un ancien hussard.

Le gouvernement, mis au pied du mur, chercha des conseils, et il en reçut un excellent ; seulement, il arrivait trop tard. Le ministre de l’Instruction publique, mettant tout bonnement de côté la liste de présentation de l’assemblée des professeurs et de l’Institut, et voyant bien qu’un nouveau coup d’autorité était nécessaire pour empêcher d’étran-

gler sa propre création, la chaire de paléontologie, s’adressa à un des plus grands noms de la science, et il écrivit la lettre suivante :

A M. Agassiz , correspondant de l' Institut de France , professeur d'histoire naturelle , à Boston , États-Unis de l'Amérique.

« Paris, le 19 août 1857,

» Monsieur,

» Une chaire de paléontologie est vacante au Muséum d’histoire naturelle de Paris, par suite de la mort de M. d’Orbigny. Vous êtes Français, vous avez enrichi votre pays natal d’ouvrages éminents et de recherches laborieuses; vous êtes un membre correspondant de l'Institut. L’Empereur serait heureux de rendre à la France un savant aussi distingué et un professeur aussi célèbre. Je vous offre, en son nom, la chaire vacante. Votre patrie se réjouira de recouvrer celui qui, de tous ses enfants, est le plus dévoué à la science.

» Veuillez accepter, monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués,

» Rouland,

» Ministre de l'Instruction publique et des cultes. »

Cette lettre, écrite en style un peu boursouflé et voisin de ce chauvinisme devenu proverbial, arrivait beaucoup trop tard, et dénotait une grande ignorance de la position et des sentiments de M. Agassiz.

Pendant l’hiver de 1845-46, M. Agassiz avait été obligé de quitter Neuchâtel et la Suisse, pour refaire une position

fortement compromise par les dépenses énormes qu’avaient nécessitées ses recherches et ses publications sur les poissons vivants et fossiles, sur les échinodermes, les mollusques, les glaciers, etc. Forcé de s’expatrier, il laissait derrière lui une famille des plus intéressantes, des dettes, et une réputation scientifique suffisante pour illustrer plusieurs savants, quoiqu’il n’eût alors que trente-huit ans. M. Agassiz se dirigea vers le Nouveau-Monde; mais, avant de s’embarquer, il fit un séjour de six mois à Paris. Rien n’était alors plus facile que de le fixer pour toujours en France. Pauvre, cherchant à assurer à lui-même et aux siens une position honorable, en même temps qu’utile pour ses études ; avec un talent hors ligne et reconnu tel, dès l’âge de vingt ans, par Cuvier et de Humboldt, eux-mêmes, c’était une de ces occasions rares qui s’offrent quelquefois aux nations pour relever ou faire naître l’intérêt des recherches, dans le champ si vaste et si inconnu encore de l’histoire naturelle. On ne comprit pas cela en France ; et le Muséum, plus spécialement, manqua alors, comme cela lui est arrivé d’ailleurs si souvent, à sa mission envers la science et envers la patrie. Aucune position ne fut offerte officiellement à celui qui était le supérieur de tous les naturalistes qui se trouvaient alors au Jardin des plantes, au Collège de France, à la Sorbonne et à l’Institut, et M. Agassiz quitta Paris, pour se rendre dans le pays qui a l’honneur d’offrir une patrie à tous les travailleurs, à tous les malheureux, et à tous les exilés.

Aux États-Unis on le reçut à bras ouverts; les populations se pressaient sur ses pas, écoutaient sa parole, si précise et si claire, que les plus ignorants en arrivaient à comprendre les classifications et les descriptions les plus compliquées. On vendait dans les rues de New-York, de Boston, de Philadel-

phie, d’Albany, ses leçons sténographiées, insérées dans les journaux politiques, comme à Paris on vend les discours de MM. Thiers, Berryer et Jules Favre. Les citoyens les plus richesse disputèrent l’honneur de l’avoir à leurs foyers et de le conduire admirer les merveilles du Nouveau-Monde. On le mit en présence du Niagara, des grands lacs, des fleuves immenses, des mines les plus colossales de la création. Les présidents, les ministres, les gouverneurs, les chefs de service, les généraux, les commodores, tous vinrent lui serrer la main, lui souhaiter la bienvenue, le remercier d’avoir choisi leur pays pour l’objet de ses études. On bâtit pour lui un musée magnifique, on créa en son honneur une chaire spéciale dans l’université la plus célèbre de la république, on lui construisit une maison, enfin on adopta sa famille, qui vint s’asseoir à ce foyer hospitalier, et ses dettes furent payées. La position de M. Agassiz aux États-Unis est aussi exceptionnelle et aussi grande, sous tous les rapports, qu’il est possible à un naturaliste de la désirer, s’appelât-il Linné, Cuvier ou Humboldt. Et c’est à un savant, dans une pareille situation, que M. le ministre Rouland est venu offrir avec pompe une place de 5,000 fr. à Paris, avec la perspective d’un changement de domicile d’un hémisphère à l’autre ! En vérité, c’était plus que puéril ; et voilà entre les mains de qui est confiée la science en France? Ce que je dis là ne s’adresse pas plus à M. Rouland qu’à tout autre ministre de l’Instruction publique. Jusqu’à présent, ces ministres n’ont jamais été recrutés parmi des savants, mais toujours parmi les hommes de lettres, les avocats ou les grands seigneurs.

Voici la réponse de M. Agassiz :

« A Son Excellence le ministre de V Instruction publique et clés Cultes , à Paris.

» Monsieur le ministre,

» Après avoir passé la plus grande partie de ma vie en dehors des grands centres scientifiques, je ne me serais jamais attendu à recevoir l’honneur très-distingué que vous m’avez fait, en m’offrant au nom de l’Empereur la chaire de paléontologie au Muséum d’histoire naturelle de Paris.

» Le monde entier regarde le Jardin des plantes comme l’établissement le plus important qui existe pour les sciences naturelles. Aussi ai-je lu votre lettre avec le plus grand plaisir, et en recevant votre offre j’ai eu la preuve, bien précieuse pour moi, que je n’étais pas oublié en Europe. Malheureusement je me trouve dans l’incapacité d’accepter votre proposition, car il m’est impossible de trancher brusquement les liens que depuis plusieurs années je me suis habitué à considérer comme m’attachant aux États-Unis pour le reste de mes jours. Gomme je ne puis supposer que l’enseignement qui était confié à M. d’Orbigny puisse être interrompu assez longtemps pour me permettre de finir les travaux embryologiques que j’ai entrepris en vue d’établir des comparaisons avec les fossiles des époques antérieures à la nôtre, travaux qui perdraient tout leur intérêt si je les laissais inachevés, je me trouve ainsi placé dans la pénible nécessité de refuser une position que, dans toutes les circonstances, je regarderai toujours comme la plus brillante à laquelle un naturaliste puisse aspirer.

» Il peut vous paraître étrange que je laisse quelques ovaires et embryons peser dans la balance qui doit décider du

reste de ma vie ; mais c’est sans aucun doute à ce dévouement absolu à l’étude de la nature que je dois la confiance dont vous venez de me donner une marque aussi éclatante qu’inattendue ; et c’est précisément parce que je désire de continuer à la mériter dans l’avenir, que j’ai pris la liberté d’entrer dans ces détails.

» Permettez-moi aussi de rectifier une erreur qui circule sur moi. Je ne suis pas Français. Quoique d’origine française, ma famille a été suisse depuis des siècles ; et moimême, malgré une expatriation qui dure depuis plus de dix années, je n’ai pas cessé d’être Suisse 4.

» Je demande à Votre Excellence de recevoir, avec le renouvellement de mes regrets sincères de ne pouvoir accepter la chaire que vous m’offrez, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

» Louis Agassiz,

» Professeur à Vuniversilè de Cambridge » ( États-Unis de V Amérique.) »

Cambridge, le 25 septembre 1857.

Le ministre ne se rendit pas tout d’abord; à la suite de ce premier refus, il écrivit de nouveau, attendit deux années, et ce ne fut qu’après une visite que M. Agassiz fit à Paris, en juillet 1859, et après qu’il eut refusé non-seulement la chaire de paléontologie, mais encore la direction du Muséum et la haute position de sénateur, qu’on renonça définitivement à l’espoir de le faire venir en France.

Après l’affront fait par le ministre à la liste de candidats

1. Depuis lors M. Agassiz s’est fait naturaliser américain, en 1861, au début de la guerre civile des esclavagistes.

présentée par l’assemblée des professeurs et par l’Institut, on aurait pu penser que ceux qui étaient portés sur cette liste, et surtout celui qui y figurait le premier, se seraient retirés, par respect de leur propre dignité. Il n’en fut rien ; l’ancien officier de cavalerie persista dans sa candidature ; et il finit enfin par être nommé, comme successeur de d’Orbigny. Je dis successeur et non remplaçant, car d’Orbigny n’a été remplacé ni dans sa chaire, ni encore moins dans la science. Et voilà comment les professeurs-administrateurs du Muséum ont ajouté de nouveaux lauriers à leurs couronnes, et ont fini par avoir le dernier mot contre le pouvoir, dans le coup d’autorité de création d’une chaire de paléontologie sans leur autorisation. La chaire et d’Orbigny ont été ensevelis en même temps ; le même sépulcre les a reçus, et, à la grande joie des professeurs-administrateurs, la paléontologie, après avoir eu son Austerlitz, a eu enfin son Waterloo.

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