ÉTAT ACTUEL DU MUSÉUM
Les critiques que l’on peut adresser à l’administration et à l’organisation du Muséum sont si nombreuses et si bien connues du public, qu’il est presque superflu d’en parler. Tout ce que Ton peut dire l’a été sur la distribution arbitraire de graines, d’arbres et d’arbrisseaux ; sur la complication administrative qui lie les mains au jardinier en chef et à la plupart des professeurs, et crée des espèces de hobereaux de la science, qui vivent indépendants les uns des autres, en se jalousant, et en se faisant de petites guerres intestines, qui abaissent la dignité et paralysent la plus grande partie des
forces vives et actives du personnel. Les collections sont confisquées par les professeurs ou leurs aides, et n’appartiennent nullement au public, qui se contente de les acheter et de payer les professeurs et les aides. Il est impossible à un savant d’aller les étudier, sans une faveur spéciale qui ne s’obtient que dans certains cas, tout à fait exceptionnels. Les classifications, quand il y en a, sont primitives. Les catalogues sont rares et presque toujours manuscrits. Le directeur du Jardin des plantes ne fait et n’a jamais fait de rapports annuels sur tout le mouvement, sur les dons, les travaux, etc., rapports imprimés, publiés et distribués aux savants et aux représentants de la nation, comme cela se pratique dans tous les pays où il y a de grands établissements publics entretenus aux frais de l’État1. Les logements ont été et sont encore tous les jours des causes de plaintes, de jalousies et d’absorptions de locaux et de fonds que l’ar-
1. Le hasard vient de me faire découvrir quatre rapports sur le Muséum d’histoire naturelle, imprimés par le ministère de l’Instruction publique. Je ne sais si ces rapports ont été livrés au public, ou si on ne les a distribués qu’à un très-petit nombre de personnes favorisées; seulement je puis dire que non-seulement j’en ignorais l’existence, mais que la plupart des employés du Muséum, et même un des professeurs-administrateurs nommé en 1869, ne les connaissent pas. La nation française est si peu habituée à la publicité des documents administratifs, que lorsque par extraordinaire on imprime des rapports, l'administration s’arrange de manière à en répandre le moins possible, au lieu d’imiter les peuples démocratiques, qui distribuent toujours très-largement tous les rapports qui intéressent les citoyens, en ayant soin de choisir dans chaque classe de citoyens ceux qui s’occupent plus spécialement de la question traitée.
Je parle plus loin de ces rapports que je viens d’acheter à la vente de la bibliothèque de feu le vicomte d’Archiac, et qui sont intitulés : Rapports annuels de MM. les professeurs, année 1866, année 1867, in-8°; et Rapport adressé à Son Excellence le ministre de l’Instruction publique, par la commission instituée en exécution du décret du 29 décembre 1863, pour l’inspection du matériel du Muséum d'histoire naturelle en 1865 et en 1866. ln-4°.
chitecte pourrait employer aux développements des collections, des galeries et des laboratoires, tous beaucoup trop à l’étroit.
Quelques détails montreront mieux la valeur de plusieurs des critiques que je viens d’énoncer. Ainsi, par exemple, un naturaliste français éprouve le besoin, pour ses études, de voir quelques échantillons qu’on lui a dit exister au Muséum ou qu’il espère trouver dans les collections de cet établissement. Il se rend au Jardin des plantes, et va à la galerie ou au laboratoire spécial à l’objet qu’il a en vue. Là il ne rencontre le plus souvent qu’un gardien, un employé temporaire, ou tous les deux, qui lui répondent que le professeur, l’aidenaturaliste et le préparateur sont absents, et le prient de revenir le lendemain. Le lendemain il trouve le préparateur, mais ce qu’il demande n’est pas dans les attributions du préparateur ; cela dépend de l’aide-naturaliste, qui n’est pas au Jardin ce jour-là, parce qu’il est occupé à faire un cours à l’École de pharmacie, ou au collège Ghaptal, ouàpasser des examens de bachelier, de licencié, ou d’agrégéàla Sorbonne, ou enfin parce qu’il est sorti pour ses affaires privées. Le troisième jour il rencontre l’aide-naturaliste, qui lui répond que la demande de voir certains échantillons ne peut être accordée que par le professeur-administrateur lui-même, qui est absent pour le moment. Le quatrième jour le naturaliste se fend de nouveau au laboratoire, où il apprend que le professeur étant en même temps professeur à l’École des Mines, à la Sorbonne ou ailleurs, fait un cours qui le retient éloigné du Jardin des plantes. Cinquième jour, le professeur administrateur a été obligé d’assister au Conseil des Mines ou au Conseil de l’Instruction publique, ou forcé de présider les sociétés savantes départementales à la Sorbonne, Sixième
jour, c’est séance à l’Académie. Septième jour, le naturaliste est arrivé trop tard, parce que le professeur, lorsque par hasard il se rend au Jardin, repart toujours avant deux heures. Enfin, le huitième jour, ce persistant solliciteur finit par trouver le professeur ; il expose sa demande. « Si vous repassez demain ou après-demain, lui est-il répondu, vous aurez communication des échantillons. »
Le naturaliste croit toucher enfin au but suprême. Après s’être abaissé au rôle de solliciteur, pour voir des objets qui appartiennent à la nation et dont il est par conséquent un des propriétaires, après huit jours d’excursions au Muséum d’histoire naturelle, — et tout le monde sait ce que c’est que des courses dans une grande ville comme Paris, — après une perte de temps que bien peu de personnes peuvent supporter, après avoir montré une persistance que le désir de compléter un grand travail peut seul donner, on pensera peut-être qu’il va pouvoir étudier l’échantillon ou les échantillons qu’on lui a dit devoir lui être communiqués le lendemain. Hélas! il est plus loin du but que le premier jour, parce qu’ alors il avait du moins l’espoir d’obtenir, tandis que ce lendemain si longtemps attendu ne lui apporte que la déception la plus amère, souvent une réponse dérisoire. Enchanté, le naturaliste français arrive pour étudier et admirer à son aise le crotale ou la mâchoire si désirée ; au lieu de cela il reçoit la réponse suivante : « Nous n’avons pas les objets que vous demandez! » ou bien : « Ces objets ne sont pas encore catalogués ! » ou bien : « On prépare un meuble pour les placer, et en attendant on les a emballés dans des caisses ou placés dans des tiroirs empilés les uns par-dessus les autres, et pour le moment ils ne sont pas accessibles! » ou encore : « L’objet est dans l’atelier des moulages ! des po-
lissages ! il est entre les mains des employés qui le numérotent! on lui fait une étiquette! » a on l’empaille en ce moment! » ou « on est en train de l’empoisonner! » ou « le dessinateur l’a emporté pour le figurer ! » ou, mais ceci ne se dit jamais, parce que c’est presque toujours la vérité : « le professeur ou son aide ont un travail en train sur le sujet qui vous occupe, et les échantillons doivent naturellement leur être réservés ! » Et même cela va souvent plus loin, car il est arrivé que le professeur, l’aide et le préparateur ne travaillant pas eux-mêmes, ont empêché les autres de travailler, en confisquant, sous prétexte d’études qui allaient se faire, des objets et des collections entières, qui ont dormi pendant trente et quarante années, oubliés dans des coins de salles ou de laboratoires. Et qu’on ne pense pas que je surcharge les couleurs à plaisir ; ce que je viens de dire n’est qu’une partie de la vérité et de ce que chacun peut voir constamment se passer sous ses yeux.
Il y avait un professeur qui restait quelquefois trois, quatre et six mois sans mettre les pieds dans sa galerie et dans son laboratoire, et cela sans aucune cause de maladie ou de voyages. Un autre ne venait au Jardin qu’à une heure précise, à deux heures il en sortait, et alors tous les employés de son laboratoire faisaient comme lui, à cinq ou dix minutes près; ils le recevaient, le voyaient partir, et s’en allaient sur ses talons.
Plusieurs professeurs sont en si mauvais termes avec leur aide-naturalisté ou préparateur qu’ils ne se parlent jamais, ne se saluent que pour la forme, et sont aussi étrangers l’un à l’autre que s’ils habitaient Saint-Pétersbourg et Cadix.
Entrez dans quelque musée que ce soit, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, vous trouvez à la porte, chez lé
concierge ou chez les gardiens, des catalogues explicatifs, sommaires ou détaillés, des objets qui sont exposés , et cela toujours à des prix des plus modiques. Au Jardin des plantes, impossible de rien avoir de pareil ; on vous répond qu’on a commencé la publication des catalogues des reptiles, des insectes et des mammifères, mais que devant le manque d’argent, on a dû suspendre ; que tout est bien catalogué, que tout est bien inventorié, mais à l’état de manuscrit; et si vous insistez, on vous montre quelques cartons remplis de catalogues. Superficiellement vous devez être satisfait, mais si vous allez au fond des choses, vous vous apercevez vite que la plupart des collections ne sont pas cataloguées, et que lorsque des catalogues ont été faits, c’est avec une négligence, un désordre, un laisser-aller tels, que presque aucuns d’entre eux ne peuvent être consultés avec fruit ou même simplement à titre de provenances avec localités détaillées.
Pour les classifications, plusieurs des collections sont audessous de toute critique ; on a mis les échantillons deçà, de là, sans ordre, distribués les uns dans une galerie, les autres dans une autre. Un professeur confisque les échantillons de son voisin, qui réclame qu’on le dépouille. Il y en a de ces échantillons qui se promènent d’un laboratoire à un autre, ou d’une galerie à une autre, depuis cinquante années, sans que les professeurs d’anatomie comparée, de zoologie, de géologie, de paléontologie ou d’anthropologie aient pu encore se mettre d’accord sur la place qu’ils doivent occuper, ni à qui ils doivent appartenir. Ces voyages s’opèrent d’une façon bizarre, et qui montrent bien le désordre administratif incroyable donts’est plaint à juste titre le rapport du général Allard. Voici comment cela se passe : on profite d’un interrègne, entre la mort d’un professeur et son remplace-
ment ; alors on arrive et l’on fait main Lasse sur la collection et les objets que l’on y convoite. G’est ainsi que des ossements fossiles et autres passent delà paléontologie à l’anatomie comparée, à la zoologie, à la géologie, etc. Il y a des collections où l’on ne se donne même pas la peine de rien classer ; un échantillon de roche ou de fossile de Bohême y coudoie un échantillon des États-Unis ou du Chili ; on dirait qu’on a joué à pile ou face avec eux. Comment n’en seraitil pas ainsi d’ailleurs, dans un établissement où l’on permet le cumul des places, où certains des professeurs ont des occupations assez multiples pour absorber complètement le temps de trois et de quatre savants? Pour diminuer encore le peu de temps qu’ils peuvent consacrer aux collections, en outre des cours qui en absorbent la meilleure partie, la plupart d’entre eux ont une étude de prédilection poussée quelquefois jusqu’à la monomanie. Ainsi il y a des professeursadministrateurs du Jardin des plantes qui n’ont d’yeux que pour des tibias d’oiseaux fossiles, des dents de mastodontes, des crânes celtiques, des annélides, des météorites, des porçelaines aurores, des hélix , des cactées, des palmiers ; tout le reste ne les intéresse que médiocrement, et est abandonné à la grâce de Dieu. En un mot, on peut dire en général que les collections du Jardin des plantes, dans l’état où elles sont aujourd’hui, rappellent le chaos de la Genèse, mais dans un sens de dégénération, s’il est possible d’employer ce mot pour l’appliquer au chaos. Car le chaos de la Genèse n’était qu’un mélange de roches ignées, d’eau et d’air, tandis qu’au Muséum d’histoire naturelle on a ajouté à ces éléments primordiaux presque tous les êtres fournis depuis par la création, plus des cristaux artificiels, des météorites tombées du ciel, etc..,, un vrai chaos dégénéré, c’est bien là l’expres-
sion qui s'applique le mieux à l'état actuel du Jardin des plantes.
Le personnel est énorme, surtout quand on le compare à ce qu'il produit; il y a là une dépense maximum de forces pour un résultat des plus minimum. En 1868, le budget du Muséum d’histoire naturelle indique 86 personnes, dont 16 professeurs; plus les gens de service, les employés temporaires dans les laboratoires, dans les jardins, dans les serres; en portant en moyenne à 150 personnes le nombre des employés, on arrive à un chiffre plus considérable que celui d’aucun autre établissement d’histoire naturelle dans le monde entier, y compris le jardin botanique de Calcutta, où la division du travail par les Indous est portée aux dernières limites. Que produit tout ce personnel? où sont les grands travaux de classifications? de descriptions? de découvertes ? C’est à peine si d'année en année on voit un mémoire descriptif paraître dans les Archives du Muséum. Il n’y a plus de ces ouvrages qui font sensation dans la science, et que l’on consulte partout. Que font donc tous ces professeurs ? ces aides ? ces préparateurs ? Des livres de compilation sur la zoologie ! l’anatomie comparée 1 la physiologie! l’anthropologie.! la géologie! la paléontologie! la botanique! des manuels à l’usage des aspirants aux baccalauréats! des cours où il n’y a pas d’auditeurs !
Et dire que le budget du Muséum s'élève à 678,180 fr. pour aboutir à de pareils résultats.