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LES VOYAGEURS-NATURALISTES

Il y avait une institution qui faisait le plus grand honneur au Jardin des plantes et qui était de première nécessité

pour tenir au courant des découvertes et amener constamment de nouveaux matériaux, de nouvelles idées et former de bons naturalistes: c'était l'institution des voyageurs-naturalistes. Non-seulement on aurait dû encourager ces voyageurs* naturalistes, mais encore développer et augmenter successivement leur nombre, leurs appointements, leur importance et leurs attributions. Si le Jardin a joui d’un certain éclat, il l’a dû certainement en grande partie à ses voyageursnaturalistes. C’était là un apprentissage magnifique ouvert aux jeunes gens ayant déjà acquis la théorie et une certaine expérience; c'est même le seul moyen de faire de bons naturalistes, car le laboratoire du naturaliste doit être en plein air, au beau soleil ; le cabinet ne peut produire que des sujets étiolés, desséchés, incomplets, comme les échantillons morts et conservés dans l’alcool qu’ils étudient. Il n’est pas possible de donner une bonne description de la nature tropicale, sans l’avoir vue ; d’exposer des généralités sur l’histoire de la terre, sans avoir parcouru les mers et les continents; de connaître les phases par lesquelles la terre a passé, sans interroger le globe d'un pôle à l'autre; d'arracher les secrets les plus cachés, sans sonder toutes les profondeurs dans les diverses parties du monde.

Mais à cette institution il y avait de graves inconvénients au point de vue des personnes ; on voulait bien envoyer des voyageurs, mais à la condition qu’ils n’éclipseraient pas les professeurs, qui eux ne voyagent jamais. Comment faire? leur donner des moyens insuffisants, puis à leur retour, quand toutefois ils retournent, car la plupart meurent en route, les négliger et les mettre en quarantaine sans positions officielles, et souvent sans récompense ou même sans un mot de remercîment. Ce système a réussi, et l’adminis-

tration du Muséum d’histoire naturelle est enfin parvenue à paralyser et même à annuler cette excellente institution. Il n’y a plus, depuis plusieurs années, de naturalistes-voyageurs, quoique la somme de 25,000 fr. continue à leur être attribuée au budget ; on emploie cette somme à des indemnités envers quelques correspondants hors d’Europe et dans les laboratoires, par suite du système si commode des revirements de fonds.

En voyant l’acharnement avec lequel beaucoup de professeurs cherchaient à perpétuer les places dans leurs familles et introduisaient ce népotisme à outrance, qui a fini par devenir scandaleux, on aurait pu penser que l’institution des voyageurs-naturalistes offrait précisément les positions désirées pour parvenir au but, tout en faisant du moins des fils de professeurs des naturalistes pratiques. Pas du tout; aucun de ces fils n’a jamais été naturaliste-voyageur. Pourquoi? c’est qu’il y a trop de dangers à courir. Les voyages, c’est fort bien ; mais on y meurt trop facilement : les fièvres, les fatigues, les climats mortels aux Européens, puis les privations, et enfin les ressources insuffisantes , tout cela ne sourit pas ; on veut bien laisser partir les désespérés ou les enthousiastes de la science, mais les fils de professeurs, c’est autre chose, ils ne font pas partie de ces deux catégories de savants.

Et cependant l’institution des naturalistes-voyageurs n’a pas été sans gloire et sans éclat ; sa popularité même a pénétré dans les masses, et plusieurs des hommes qu’elle a fournis ont honoré la science et le pays. Qui ne se rappelle le voyageur-naturaliste Victor Jacquemont? ses tribulations, ses prodiges d’expédients pour ne pas mourir de faim, et faire figure avec ses appointements de 6,000 fr. par an, ses succès

auprès du gouverneur général de l’Inde lord William Bentinck, de Rendjit-Sing et du général Allard (pas celui de la commission du Muséum), son voyage à Cachemire et à Lahore. Comme il a bien fait de mourir en route, pour s’épargner les désappointements et les déboires qui l’attendaient au retour; on n’aurait pas voulu de lui au Jardin des plantes, même comme simple préparateur à 1 ,200 fr. par an. D’Orbigny, lui, sans la générosité du Président de la république de Bolivie, qui lui ouvrit sa bourse, restait colloqué à tout jamais à Cochabamba; et si, plus heureux que Jacquemont, il revit le sol natal, et put publier son grand voyage dans l’Amérique du sud, ce ne fut que par des prodiges de persévérance, de stoïcisme et d’abnégation. Il n’est sorte d’humiliation qu’il n’eût à subir, et je le vois encore quand, au mois d’avril 1846, à l’âge de 43 ans, la rougeur au front, il fut obligé de passer un examen de docteur ès sciences naturelles, devant Milne- Edwards, Prévost et Ad. de Jussieu. Que de fois ne lui ai-je pas entendu s’écrier : « Ah! j’aurais dû faire comme Jacquemont, mourir sur les côtes de la Bolivie, comme lui est mort à l’embouchure de l’Indus ! »

La destinée des voyageurs-naturalistes du Jardin des plantes n’a jamais varié; la mort pendant le voyage, comme cela est arrivé à Jacquemont, Havet, Michaux père, Godefroy, d’Osery, Deville, Hommaire de Hell , Petit, Dillon, Boisvin, etc. ; ou l’oubli au retour et la mise en quarantaine delà part de la science officielle, comme cela a eu lieu envers d’Orbigny, Lesueur , André Michaux , Leschenault, Milbert, Du Petit-Thouars, Weddel, Trécul, Jules Remy, Gay, les frères Verreaux, etc. Avec cela étonnez-vous que l’histoire naturelle ne prospère pas en France! Ce qui étonne beaucoup plus, c’est qu’avec une administration aussi

peu intelligente il y ait encore quelques naturalistes français, et que l'amour de la science ait pu résister à de pareils dissolvants.

Ancien voyageur-naturaliste du Muséum, je puis parler avec expérience, et je ne cache pas mes sympathies pour des confrères, dont la rude existence n’a jamais eu d'autres récompenses que la satisfaction du devoir accompli, et le plaisir de revoir la patrie après une absence qui n’a jamais été sans dangers, et qui a toujours exigé de la part de ceux qui s’y condamnaient une grande abnégation, un véritable amour de la science, et une forte dose de courage et de persistance.

Si F administration du Muséum et le ministre de l'Instruction publique ne nous ont jamais rendu justice, ne nous en étonnons pas trop, par la raison bien simple que ni les professeurs-administrateurs ni les ministres ne savent ce que c’est qu’un voyage; aucun d'eux n’a jamais payé de sa personne ; ils ne connaissent pas même la Russie, l'Égypte ou Madère, et c'est à peine s’ils lisent le Tour du Monde par Ed. Charton et les Mittheilungen d’Augustus Petermann.

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