LE CUMUL
Il n’est jamais venu à l’esprit d'aucun gouvernement ayant le sentiment de ses devoirs de nommer la même personne à la fois à deux emplois de directeur ou de sous-directeur de deux grands établissements publics. Ainsi les Anglais ne nomment pas le directeur de l’observatoire de Greenwich directeur de l’établissement des jardins deKew ; le directeur
du Geological Survev n'est pas en même temps conservateur des bêtes empaillées au British Muséum et chef d’une ménagerie. En France, nous sommes plus avancés, et, sous prétexte qu’on ne peut trop mettre en évidence et employer les grands talents, que la parole de nos savants officiels ne peut trop être entendue l, on donne à ces savants plusieurs places, dont la plus mince demanderait, pour être bien remplie, tous les instants et tous les efforts d’un homme quelque capable fût-il. Partant de ce principe du cumul des emplois , le directeur du Muséum d’histoire naturelle est en même temps directeur de rétablissement des tapis des Gobelins ; le doyen de la Sorbonne est sousdirecteur du Jardin des plantes et surintendant de la ménagerie, en outre tous les deux professent dans chacun de ces établissements. C'est le comble de l’outrecuidance, de l’ambition folle et de la vanité. Aussi allez aux Gobelins, vous croirez entrer dans une maison oubliée depuis le temps de Louis X1Y. Tout y est immobile, depuis deux siècles. On s’attend à chaque porte et dans chaque escalier à se trouver en face d'employés à jabots, à manchettes et à
i. Les partisans du cumul des chaires de professeurs ont l’habitude de se retrancher derrière deux ou trois noms, un surtout, celui de Georges Cuvier; ils appuient sur la nécessité que des savants aussi distingués aient la faculté de faire entendre leurs paroles dans plusieurs établissements publics. Le génie, dit-on, doit avoir des privilèges dont ne peuvent jouir les professeurs des collèges et des lycées. Jamais prétexte n’a fourni plus d’abus. Lorsqu’un homme comme Cuvier existe dans la science, on pourrait, par une loi spéciale, faire une exception en sa /faveur; mais se servir de cette exception pour imposer dans plusieurs chaires des professeurs ordinaires, médiocres même mauvais, et obliger le public à subir au collège de France, au Muséum, à la Sorbonne, à l’école de Pharmacie, à l’école des Mines et au Conservatoire des Arls-et-Métiers des répétitions de cours faits par les professeurs qui y sont actuellement, c’est dépasser toutes les bornes de la justice et mettre de côté l’intérêt de la science pour y substituer l’intérêt privé.
perruques. Au Jardin des plantes, c’est le chaos de la Genèse ! Quant à la Sorbonne ! ce n’est plus qu’un amas de bâtiments en ruines, avec des salles où l’on étouffe et des cours à hautes pressions. Voilà les fruits du cumul. Dans les sciences, comme dans la vie privée, on ne peut être au four et au moulin.
Devant de tels résultats l’administration n’a pu rester complètement indifférente ; il a fallu prendre un parti. En principe le cumul est aboli au ministère de l’Instruction publique, mais avec le ciel il y a des accommodements. Quand bien même il s’agit d’abus intolérables, on s’abrite derrière le principe qu’une mesure ne peut avoir d’effets rétroactifs; donc on laisse à la Sorbonne, aux Gobelins, à l’École des Mines, au Collège de France et au Muséum aux cumulards leurs positions acquises. Puis il y a les places dépendantes de divers ministères; ainsi le ministre da l’Instruction publique est censé ignorer que le professeur qu’il nomme a déjà une place du ministre des Travaux publics, delà Guerre ou de l’Intérieur. Enfin il y a toujours la ressource de deux poids et de deux mesures. S’agit-il de MM. Gervais, Lacaze-Duthiers ou Blanchard, oh ! alors, le cumul est impossible ; ce serait une abomination ; « y pensez-vous ! s’écrie M. Duruy ; ils ne peuvent être à la Sorbonne et au Jardin à la fois; » mais s’agit-il de M. Milne-Edwards Junior, c’est tout autre chose, on a affaire à une puissante famille; le père cumule, tous ses parents cumulent, nom-, mons-le à l’Ecole de pharmacie, au Jardin des plantes et à la Sorbonne : c’est ainsi qu’au ministère de l’Instruction publique on tient la balance de la justice et que l’on met d’accord sa conscience avec ses fonctions. Quel gâchis! C’est à se demander lequel est le plus insensé, des savants qui solli-
citent, obtiennent et conservent ces doubles et triples emplois, ou de l’administration qui les nomme et les y maintient.