‹ De la science en FranceChapitre 35 sur 39 · DONS D’ÉCHANTILLONS ET COURS DU MUSÉUM · texte numérisé non relu

DONS D’ÉCHANTILLONS ET COURS DU MUSÉUM

Lorsqu’il s’agit de citer des faits pour montrer les abus, il ne faut jamais s’en rapporter qu’à soi-même, et je vais donner quelques exemples de ce que j’ai vu comme simple citoyen. Je dis comme simple citoyen, parce qu’ayant travaillé autrefois, en 1846 et 1847, dans le laboratoire de géologie, et ayant été de 1848 à 1850 naturaliste-voyageur, je n’ai rien dit, ni ne dirai rien dans ce livre de ce que j’ai pu voir alors; je n’y ai pas fait et n’y ferai pas même allusion. Ce que je vais exposer s’est passé plusieurs années après.

En 1856, au mois de février ou de mars, j’ai envoyé au Muséum d’histoire naturelle deux caisses contenant : l’une des fossiles, des roches et des minerais d’or du Texas, des Montagnes Rocheuses, du Nouveau-Mexique et de la Californie ; l’autre renfermant un exemplaire vivant du Gereus gi ganteus, le plus grand cactus connu, et dont pas un seul exemplaire n’existait alors en France. J’ai eu le soin d’expédier ces caisses franco , depuis Salins (Jura), et d’écrire des lettres d’envoi à chacun des professeurs de géologie et de botanique et au directeur. Non-seulement je n’ai jamais reçu un mot de remercîment de personne (administrateurs, professeurs ou aides), mais même je n’ai jamais reçu un sim-

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pie accusé de réception. Craignant que mes caisses ne soient pas parvenues, j’ai prié un ami botaniste de voir dans les serres s’il y avait mon Cereus giganteus. Cet ami me répondit en 1857, à Zurich (Suisse), où j’habitais alors, que ma plante était bien dans la serre des plantes grasses, en bon état, mais que l’étiquette portait comme nom du donateur M. Marcoa, et qu’il avait rectifié l’orthographe en mettant un u à la place du dernier a. Depuis quatre ans que je suis à Paris, je suis allé deux fois, en 1864 et en 1866, dans la serre visiter ce Cereus gigantcus , encore le seul exemplaire du Jardin des plantes, et peut-être de France. Chaque fois j’ai trouvé sur l’étiquette mon nom estropié, malgré les rectifications de mon ami le botaniste et de moi-même. On tient, à ce qu’il paraît, à donner à mon nom un faciès étranger, à consonnance espagnole ou mexicaine, et cependant j’ai été pendant trois ans naturaliste-voyageur du Jardin I Quant aux échantillons de fossiles du Nouveau-Mexique et du Texas, et aux quartz aurifères de Californie, je ne sais pas encore aujourd’hui s’ils sont parvenus.

Il y a quelques mois que je reçus de Calcutta une petite boîte contenant plusieurs échantillons de météorites, pour donner à la collection de géologie ; je m’empressai de la porter moi-même au Muséum; mais le gardien-chef de la galerie de géologie et de minéralogie crut de son devoir de m’empêcher d’entrer, et ce ne fut que comme une faveur de ce cerbère que je pus remettre ma boîte entre les mains d’un des employés du laboratoire de géologie.

En 1866, sur la demande du professeur de géologie, j’ai donné à la collection des météorites, un fragment de la météorite tombée à Sétif (Algérie) en avril 1866. Je n’ai reçu ni un mot de remercîment de l’administration ni du pro-

fesseur, et dans les Rapports annuels pour 1866 ou 1867, mon nom ne figure pas parmi les donateurs.

En 1867, M. Julius Haast de la Nouvelle-Zélande a donné au professeur de paléontologie, pour les collections du Jardin des plantes, tous les échantillons de roches et de fossiles qu’il avait envoyés à l’Exposition universelle ; il n’a pas même reçu un simple avis de la part de l’administration du Muséum, ni du professeur de paléontologie ; et il a été obligé de m’écrire pour savoir ce qu’était devenue sa collection.

Il m’est arrivé bien souvent de donner des échantillons de fossiles, de minéraux ou de roches à des musées en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis, et chaque fois j’ai toujours reçu une lettre de remercîments de l’administration du musée, et mon nom a figuré dans les rapports annuels. Seul le Jardin des plantes de Paris a cru pouvoir s’affranchir de ce simple devoir de politesse , et cependant l’on dit que nous sommes la nation la plus polie du monde ; en cela encore évidemment nous vivons sur notre réputation, du moins pour ce qui concerne le Muséum d’histoire naturelle. Les exemples que je viens de citer sont Lien peu faits pour m’encourager à continuer de donner d’autres échantillons.

Il ne faudrait pas croire que je suis le seul donateur à qui l’on ait négligé d’envoyer une lettre de réception et de remercîment ; à ma connaissance ceux dans le même cas se comptent par douzaines.

Lors de l’Exposition universelle de 1867, j’ai été témoin plusieurs fois des demandes presque impératives d’un des professeurs-administrateurs, qui pensait que, par suite des distributions de médailles et de décorations qui avaient été

faites ou qui allaient encore se faire, il avait le droit d’exiger les échantillons les plus rares et les plus précieux pour les collections du Muséum. Naturellement plusieurs exposants et des commissaires des nations étrangères résistaient à de pareilles prétentions, surtout ceux qui n’avaient reçu que des médailles de bronze ou d’argent, et qui avaient vu donner des croix d’officier de la Légion d’honneur et des médailles d’or pour des échantillons polis d’Eozoon canadense et pour le quinconce pentagonal. Aussi beaucoup d’excellents échantillons et meme des collections entières qui auraient pu aller enrichir les galeries du Muséum ont été réemballés pour retourner dans leur pays, ou pour aller accroître les collections publiques de l’Angleterre, de la Belgique, de l’Allemagne et de la Scandinavie.

Pour ce qui concerne les cours, l’époque de Cuvier est passée depuis si longtemps, que le chemin du Jardin a été complètement oublié par les travailleurs ; non-seulement il n’y a plus deux mille élèves, comme pouvait l’écrire Deleuze en 1823 (voir Histoire et description du Muséum royal d’histoire naturelle , page 1 57), mais les cours avec quinze ou vingt élèves sont rares, et le plus souvent les amphithéâtres sont déserts.

Pendant l’été de 18G6, je suis entré, en compagnie de mon vénérable maître et ami, M. d’Omalius d’Halloy, au cours de paléontologie. Il y avait dans un amphithéâtre, pouvant contenir cent personnes, le professeur, entouré de ses trois employés, l’aide-naturaliste, le préparateur et le garçon de laboratoire, c’était de beaucoup la meilleure partie de l’auditoire; le reste, placé sur un banc vis-à-vis du professeur et de ses aides, était composé de quatre personnes, savoir: deux vieillards, une femme d’un âge mûr et un homme à

cheveux gris de quarante-cinq ans à peu près. Pendant la leçon, trois simples soldats d’un régiment d’infanterie en garnison à Paris vinrent s’asseoir au sommet de l’amphithéâtre; voyant qu’ils s’étaient fourvoyés, ils sortirent cinq minutes après.

Le professeur, pendant toute la leçon, n’a pas dit un seul mot de paléontologie, il ne s’est occupé que de la géologie stratigraphique de la Sicile, en passant en revue les travaux de M. Seguenza, professeur à Messine. Cet exemple montre la grande utilité des cours faits au Muséum. Sauf les commis des professeurs, payés par l’État, il n’y a pas d’élèves et pas même d’auditoire au Muséum. C’est l’argent du budget jeté dans un puits.

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