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TROISIÈME TENTATIVE DE RÉORGANISATION

Après le naufrage de la tentative dirigée par le général Allard, et malgré le triomphe éclatant des abus, de la routine, et du far niente de l’administration du Muséum, un certain malaise s’est manifesté au Jardin des plantes. Le ministre de l’Instruction publique et les bureaux du ministère se sont émus; certaines mesures, certains indices, sont venus révéler aux observateurs attentifs, que si l’on ne savait pas trop que faire pour utiliser et réorganiser l’établissement de Tournefort, de Buffon et de Cuvier, du moins Ton y pensait. 11 était évident que le pouvoir n’acceptait plus le présent que comme un pis-aller, en attendant mieux. CJn nuage se montrait à l’horizon, et, après avoir mis plusieurs années à grossir, l’orage a fini par éclater sur le

Muséum, le 15 avril dernier, sous la forme d’une Ecole d’ agronomie, avec élèves amenés tout exprès des diverses écoles normales départementales de tout l’Empire.

Analysons un peu les faits et les publications qui ont amené ce nouvel état de choses.

Le rapport du général Allard, quoique imprimé dès 1858, restait paisiblement enfoui dans un des magasins du ministre de l’Instruction publique, qui ne le communiquait que sur la demande de la commission du budget, aux membres du Corps législatif chargés de faire les rapports sur les budgets; et il serait probablement resté toujours inédit sans quelques paroles prononcées au Corps législatif, le 19 juin 1862, par un député, M. H. Nogent Saint-Laurens, qui crut devoir prendre la défense de la carcasse d’une baleine qui tombait en poussière, dans une des cours du Muséum. Grand émoi au Jardin, car, depuis la Convention, c’était le premier mot un peu dissonant qui retentissait à la tribune française contre l’établissement. Le directeur, M. Chevreul, crut de son devoir de lancer une brochure, qui parut vers la fin de 1862, sous le titre de : « Réfutation par M. E. Chevreul , membre de l'Institut , directeur du Muséum d’histoire naturelle , des allégations contre /’ administration du Muséum d'histoire naturelle, proférées à la tribune du Corps législatif, dans la séance du 19 juin 1862; suivie d'une lettre du colonel Favé , aide de camp de l'Empereur. /> Je vais donner quelques passages extraits de cette brochure ; mais auparavant remarquons en passant que tant que le rapport du général Allard ne fut employé devant les commissions des budgets du Corps législatif, que pour arriver à faire augmenter le traitement des professeurs-administrateurs du Muséum, M. Chevreul et l’administration de l’établisse-

ment, qui connaissaient alors fort bien dans son entier le rapport, se tinrent coi, et trouvèrent même excellentes certaines suggestions du rapport du général ; mais une fois l’augmentation votée en 1861, et la position financière affermie et agrandie, alors arrivent les phrases suivantes : « Treize membres de l'Institut de France, professeurs au » Muséum d’histoire naturelle, doivent montrer à leurs col- » lègues qu’ils n’ont point démérité du corps illustre » — modestie habituelle des académiciens — - « auquel ils » appartiennent, ainsi qu’on pourrait le croire d’après les » paroles prononcées au Corps législatif. »

« L’amour de la science dont ils (les professeurs-adminis- » trateurs) sont animés, et la pratique des affaires de leur » ressort les ont convaincus que l’autorité qu’ils exercent » également dans les parties respectives confiées à leurs » soins, autorité qui, en définitive, est toujours réglée par » l’assemblée de tous les professeurs, sous la direction d’un » bureau élu parmi eux, est un mode préférable à celui qui » résulterait de la concentration des pouvoirs en faveur d’un » chef unique et permanent. Car un tel changement ap- » porté au mode actuel nuirait à la science et incontestable- » ment au développement simultané de toutes les branches » des connaissances humaines comprises dans l’institution » du Muséum. » — Il n’y a rien de si facile à convaincre que ceux qui ont intérêt à l’être ; et il est de l’intérêt non de la science, mais personnellement de chaque professeur, de ne pas avoir un chef unique. Quant à dire que cela nuirait à la science et au développement simultané de toutes les branches des connaissances humaines , c’est aller contre la raison, contre le bon sens, et contre l’expérience, ainsi que le prouve le British Muséum, l’établissement de Kew et le

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Muséum of comparative Zoology. — « Loin de repousser )> aucune modification, nous (les professeurs-administrateurs) » serions heureux que l'autorité supérieure,- convaincue de » nos véritables sentiments » — maintien de tous les abus et du statu quo complet de l’autorité de chaque professeur — «: voulût bien nous consulter sur des changements que nous » croyons possibles et susceptibles d’avoir des avantages » certains » — comme l’agrandissement des logements des familles des professeurs , et la soumission plus complète des aides-naturalistes et des préparateurs aux ordres des professeurs. — « L’autorité supérieure acquerrait bientôt la » certitude, en agissant ainsi, que l'expérience, la raison , » V amour du devoir et le patriotisme » — toujours la modestie habituelle — « répondraient à son désir de perfec- » tionner une des plus belles institutions consacrées aux » sciences naturelles. »

« La cause du mal réside, selon nous, dans le défaut de » locaux convenablement disposés pour recevoir des collec- » tions rangées méthodiquement. » — c’est une excuse pour couvrir la nonchalance de la plupart des professeurs qui ne s’occupent que rarement et même pas du tout des collections — ; « dans le trop petit nombre du personnel relati- » vement aux exigences d’un service irréprochable » — ce personnel est trop nombreux, comme le prouve le cumul des places de la plupart des professeurs et aides-naturalistes, qui trouvent le temps de ne consacrer que quelques heures par semaine à leurs devoirs du Muséum, et qui, pour employer leurs nombreux loisirs, acceptent et sollicitent des places à la Sorbonne, au Collège de France, à l’École de pharmacie, aux Mines, au Conservatoire des Arts et Métiers, aux Gobelins, à l’École normale supérieure, aux collèges

et écoles municipales, etc. ; — « enfin dans la faiblesse » de notre budget » — la somme de 700,000 francs n'est pas faible ; mais c’est le travail qui se fait pour cette forte somme qui est faible et très -faible. — « Qu’au lieu » de changer radicalement le mode d’administration, on » n’y apporte que de légères modifications en en respec- » tant le principe fondamental, à savoir l’assemblée des » professeurs-administrateurs avec l’autorité dont ils jouis - » sent » — - ab ! voilà le point délicat et le bout de l’oreille — « et des améliorations pourraient être réalisées » — quelle condescendance de la part de ces hauts barons scientifiques !

« Si les faits allégués à la tribune du Corps législatif ne » sont pas des vérités, nous référons à nos lecteurs le soin » d’appliquer le mot propre à qualifier l’assurance avec » laquelle ces erreurs » — erreurs ! allons donc, on n’a pas dit la vingtième partie des vérités — « ont été présentées » dans l’intention formelle d’enlever toute considération » — c’est cela, ceux qui discutent et votent l’argent des contribuables, n’ont pas le droit de parler de l’emploi de l’argent. Voilà bien les vues autocratiques qui ont cours dans les administrations françaises, qui se regardent toujours comme au-dessus de la nation — « à une admi- » nistration comptant à ce moment même, sur quinze per- » sonnes, treize membres de l’Institut » — encore les treize académiciens. Il a fallu au général Allard et à la commission bien de la bravoure et de l’abnégation pour oser affronter treize membres de /’ Institut.

« On déplore souvent, et non sans raison, le manque de » respect du public envers tout ce qui en est digne » — les professeurs-administrateurs se regardent comme dignes du respect du public.

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<c Ne blesse-t-il pas les sentiments du chef de la grande » nation, le conseiller d’État, commissaire du gouverne- » ment (général Allard), qui s’est donné à lui-même la mis- » sion de déverser le blâme du haut de la tribune des » députés du pays sur les professeurs-administrateurs du » Muséum » — si au lieu du blâme, cela avait été des éloges, oh ! alors, le général Allard aurait pu en déverser autant qu’il aurait voulu, sans blesser les sentiments du chef, ni surtout ceux des professeurs, et sa mission aurait été trouvée excellente — « dont plusieurs d’entre eux, membres » de l’Institut » — encore une fois l’Institut ! quand je disais précédemment à la page 183, que l’orgueil des membres de l’Académie des sciences dépassait toutes les bornes, avais-je tort?

» Est-il conforme à la hiérarchie administrative de venir » attaquer... en exhumant des cartons du ministère un mé- » moire qui y reposait depuis plus de trois ans et demi! » Ah ! voilà le grand tort du général Allard, le mémoire avait été enterré dans les cartons et les professeurs-administrateurs pensaient qu’il reposait là paisiblement pour l’éternité, à côté du mémoire fossilisé de la commission de 1849.

Pour donner plus de poids à cette « Réfutation. . . » M. Chevreul la fît suivre d’une lettre du colonel Favé, aide de camp de l’Empereur, membre de la commission, qui tout en reconnaissant son « ignorance absolue de tout ce qui con- » cernait cet établissement (le Muséum) et l’histoire naturelle » elle-même », a cru cependant de son devoir d’ajouter : « Le rapport me paraissant contenir des passages contraires » au devoir prescrit à la commission, je demandai que, » préalablement à la discussion des articles, la commission )) décidât que tous les passages du rapport qui prononçaient

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» la condamnation de l'organisation actuelle seraient effa- » cés. Il est vrai de dire que si cette proposition eût été ac- » ceptée, le rapport eût été à refaire, car il était rédigé » comme un véritable jugement de condamnation. Ma pro- » position fut repoussée à une faible majorité ; je me levai et )> quittai la salle en déclarant que je voulais décliner toute » responsabilité et toute participation à un tel rapport. »

Aussi, aux yeux de M. Chevreul et des autres professeursadministrateurs du Jardin des Plantes, M. Favé est-il « ancien » élève de l’école polytechnique, aujourd'hui professeur de » cette école, lieutenant-colonel d’artillerie, officier d'ordon- » nance de l’Empereur. . . Le consciencieux officier d’artille- » rie, devenu colonel et aide de camp de l’Empereur... Sa » loyauté et sa fermeté... un homme prohe, éclairé, ami » du vrai et du juste... » ; tandis que le général Allard n'est qu’un « accusateur étranger au Corps législatif... qui » a dénoncé des absents... Est-ce là du courage? est-ce là » de la justice de la part d’un conseiller d'État? »

Donnons à présent quelques extraits de ce terrible rapport du général Allard, qui a pour titre : Rapport présenté à S. Exc. le Ministre de /’ Instruction publique et des cultes par la commission chargée d’étudier ï organisation du Muséum d’histoire naturelle . Arrêté du 21 mai 1858, in- 4°. Avec l’avis suivant: Cette distribution du rapport de M. le général Allard est faite officieusement, sur sa demande formelle , aux personnes qui ont reçu la brochure de M. Chevreul. — L’équité veut que ces personnes puissent connaître le rapport attaqué par M. le directeur du Muséum .

Voici des extraits : « Depuis longtemps l’organisation du » Muséum était l’objet d’observations et de critiques dont on » ne pouvait méconnaître la valeur. On se demandait si,

» dans l’intérêt des études et pour répondre à l’empresse- » ment du public, elle ne devait pas être modifiée, si, en un » mot, pour soutenir sa haute renommée en Europe et pour » conserver son rang, ce grand établissement pouvait se repo- » ser toujours sur ses anciennes traditions. Le ministre dans » les attributions duquel il était placé avait senti, à diverses » époques, non sans étonnement et sans regret, qu’il échap- » pait à son action et qu’il se trouvait, sous le rapport de » l’administration et de la comptabilité, en dehors des règles » et des principes généraux fondés par nos lois.

« C’est la constitution même de l’établissement qui est » essentiellement défectueuse.

« Le Muséum, il ne faut pas le perdre de vue, est une pro- » priété de l’État. Il reçoit une dotation considérable, dont » le chiffre annuellement inscrit au budget ne s’élève pas à » moins de 500,000 fr., tant pour les dépenses du matériel » que pour le traitement d’un personnel de 125 fonction- » naires et employés de tout ordre. La valeur vénale des col- » lections est de plus de cent millions. » — Erreur complète ; ce chiffre est dix fois trop fort ; dix à quinze millions au maximum procureraient toutes les collections qui sont au Muséum. — « L’État peut-il rester étranger à une aussi » importante gestion, et consentira-t-il à ce qu’elle ne soit )> pas soumise aux règles de contrôle qui garantissent par- » tout la fortune publique ?

« Pour nous prononcer sur ce système, que de respecta- » tables prédilections nous commandaient de ne pas juger » légèrement, nous ne nous en sommes rapportés d’ailleurs » qu’à l’examen consciencieux des faits.

« Mais, en présence des besoins si nombreux que nous » avons partout constatés, l’isolement dans lequel s’est tou-

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» jours renfermée l’administration du Muséum nous a d’a- » bord frappés, et l’importance du rôle refusé jusqu’ici à » l’État s’est manifestement découverte à nos yeux.

« Il en était de même, il y a quelques mois à peine, de )) l’administration de la Bibliothèque impériale. Une com- » mission fut chargée de préparer une organisation nou- » velle ; nous empruntons au rapport adressé par elle à » Votre Excellence le passage suivant, qu’on croirait écrit » pour le Muséum :

» A notre sentiment, disait cette commission, le plus sûr » moyen d’assurer une administration régulière et uniforme, » c’est de la confier à un chef unique qui, sans entrer dans » le détail des services spéciaux, imprimerait à tout l’établis- » sement une direction conforme aux vues du gouvernement » et aux besoins du public. .. Toutes les mesures importantes » sont prises par l’assemblée des conservateurs, et l’admi- » nistrateur général ne peut qu’enregistrer leurs décisions. » 11 en résulte que chaque chef de service est à peu près in- » dépendant, car il ne reconnaît d’autre autorité que celle » du conservatoire, c’est-à-dire de ses collègues, intéressés à )) ménager son indépendance pour conserver la leur. Quel )> que soit le zèle de ces fonctionnaires pour les intérêts géné- » raux, il est de la nature d’une telle assemblée de ne tendre » que médiocrement au progrès. Chacun ayant sa spécialité » croit bien faire en s’v renfermant ; il a ses habitudes, et » plus elles sont anciennes, plus il les trouve respectables. » Plein de confiance dans les intentions et dans l’expérience » de ses collègues, il croirait presque indiscret de s’occuper » de choses qui les regardent plus particulièrement... Il en » serait, autrement, sans doute, si l’administration était con- » centrée entre les mains d’un chef, seul responsable, inté-»

» ressé à introduire toutes les améliorations qui lui seraient » signalées, à réformer tous les abus dont il serait averti...

» Nous nous bornerons donc à déclarer, en terminant, » que, dans notre conviction profonde, la constitution ac- » tuelle du Muséum ne se concilie ni avec les droits de sur- » veillance de l’État, ni avec les exigences de sa responsabi- » lité. »

La distribution du rapport du général Allard, devenu enfin un document à l’usage du public, cas extrêmement rare en France, déplut à M. Chevreul et aux autres professeurs-administrateurs du Muséum, qui publièrent, en 1863, d’abord une réimpression de la « Réfutation des allégations contre l'administration du Muséum d’histoire naturelle... » à laquelle fut ajoutée une lettre du général Allard au rédacteur du journal YOpinion nationale, la réponse deM. Chevreul au,même rédacteur, plus une lettre de M. Chevreul à M. le ministre de l’Instruction publique , et enfin un épilogue, le tout formant une brochure in-4° de 37 pages. Puis parut un autre in-4° de 147 pages, sous le titre de : Mémoire des professeurs-administrateurs du Muséum d’histoire naturelle, en réponse au rapport fait, en 1858, par une commission chargée d'étudier l'organisation de cet établissement.

Dans sa lettre le général Allard dit, avec raison : « Que » le rôle des commissions chargées par le gouvernement de » la mission délicate de constater les abus et d’en provo- » quer la réforme deviendrait désormais impossible si ceux » qui sont appelés à en faire partie devaient, après avoir » rempli consciencieusement leur devoir, se trouver livrés » sans défense au ressentiment de l’amour-propre blessé ou » à des rancunes intéressées. »

Un député au Corps législatif, M. Nogent Saint-Laurens, publia aussi une lettre en dehors de son discours du 19 juin 1862, qui, pour une cause inconnue, n'a pas été reproduite par M. Chevreul, dans la nouvelle édition de sa « Réfutation.... » Je vais en donner quelques extraits : « Paris, 20 janvier 1863. Pendant la dernière session, j’ai » pris la parole sur le budget de l’Instruction publique. » Dans cette circonstance, usant de mon droit de député, » obéissant à mon initiative personnelle, j’ai cru devoir si- » gnaler des abus matériels qui existaient, selon moi, dans » l’administration du Muséum. Je n’ai pas contesté la su- » périorité intellectuelle et scientifique de l’administration » du Muséum, qui compte quatorze membres de V Institut. » — M. Nogent Saint-Laurens emprunte la phrase soulignée au directeur du Muséum qui l’avait insérée dans une brochure et répétée dans sa lettre. Dans la brochure de M. Chevreul, le chiffre était treize , et dans la lettre du 14 janvier le nombre est porté à quatorze, parce que, dans l’intervalle, un père avait fait conférer à son fils le titre et la place de membre de l’Académie des sciences, au détriment de Foucault. — > « Je n’avais nullement besoin de cette mention continue » du nombre des membres de l’Institut parmi les adminis^ » trateurs pour honorer la science. Ma critique portait plus » bas. Je soutenais qu’au Muséum on conservait mal ou » qu’on ne conservait pas du tout. Je soutenais que la dé- » térioration y était croissante et progressive, et que cer- » taines parties de l’établissement se trouvaient dans un » état déplorable... Celui qui a non pas proféré ces allé- » gâtions, mais porté ces vérités devant la Chambre, c’est » moi. »

Dans tous les pays ou règne le self government , répu-

blique, monarchie ou empire, le discours’ et la lettre de M. Nogent Saint-Laurens auraient tenu la première place, et la nation entière se serait fait un devoir de soutenir les faits présentés par son mandataire, pour obliger les employés de l’État à se soumettre devant l’opinion publique, c’est-à-dire devant les contribuables et les citoyens. En France, avec notre organisation à l’instar de l’empire romain, le peuple paraît ne prendre aucune part aux perfectionnements, aux innovations dans ses institutions ; on dirait que cela ne le regarde même pas. Je ne sais si M. Nogent Saint-Laurens était ce que l’on nomme un candidat et député officiel, agréé par l’administration et patronné par elle ; mais peu importe son origine : nommé par le suffrage universel, il constituait, en 1862, une partie du pouvoir et représentait à ce titre l’autorité de la nation ; sa parole et ses écrits auraient du par conséquent avoir le plus grand poids, et former la base de la discussion. Et cependant, il n’en a rien été; M. Chevreul, dans les deux éditions de sa « Réfutation , etc. » , et les professeurs-administrateurs dans leur « Mémoire , etc. », ont passé à côté sans citer ni le discours, ni la lettre du représentant délégué directement par la nation, pour soutenir et débattre ses intérêts. On a été bien autrement sensible à la censure d’un général qu’aux critiques d’un membre du Corps législatif.

Comme cet exemple montre bien les habitudes d’omnipotence administrative et le peu de cas que l’on fait chez nous, dans certaines régions, des remontrances des populations par l’organe de leurs mandataires. Une discussion des plus importantes pour les progrès de la science en France, c’est-à-dire un des intérêts les plus grands et les plus chers de la nation, est abandonnée à la merci d’employés qui.

par suite du long usage d'un pouvoir usurpé sur les droits du peuple, se regardent évidemment comme les véritables maîtres du pays, tandis qu'en réalité ils ne devraient en être que les serviteurs. Au lieu de répondre au peuple, dont M. Nogent Saint-Laurens était ici le représentant, l’administration du Muséum s'attaque à un conseiller d’État, à un général ; elle emploie comme arme, et appelle à son aide un autre général. Vue impartialement, à la distance où nous en sommes aujourd’hui, toute cette discussion n’a été qu'une dispute entre césariens. Tout s'est résumé dans cette question : l'Empereur est-il content ? car le général Favé Ta dit dans sa lettre : « Vous savez mieux que moi avec quelle » bonté l’Empereur a voulu cicatriser lui-même les blessures » qui avaient été faites, à son insu, à vous (M. Chevreul) et » à vos collègues. » Quant aux savants français sans attaches officielles, c'est-à-dire à l'opinion publique de la science, on ne s’en est pas même préoccupé. Voilà où conduisent les magnifiques machines administratives dont nous sommes dotés depuis le commencement du siècle. Non-seulement le progrès est impossible, mais il est devenu la bête noire, le cauchemar de l’administration ; et prononcer son nom ou même parler d’une simple enquête , est suffisant pour être regardé comme un accusateur , un fabricant de réquisitoire , fussiez-vous général, conseiller d’État, et chargé d'une mission spéciale par le chef du pouvoir. Où allons-nous, grand Dieu ! Notre esprit public a-t-il été assez faussé?

Cette discussion rétrospective du rapport du général Allard, oublié depuis quatre ans, et remis tout à coup sur le tapis, au grand étonnement de tout le monde, attira assez l'attention du public et du ministère, pour que plusieurs mesures

aient dû être prises depuis; mesures qui indiquent, d'abord le malaise évident dans lequel se trouve rétablissement, puis un certain désir général de contrôle, qui se manifestent de temps à autre.

Ainsi, le 29 décembre 1863, parut un décret organique dans lequel on trouve les deux articles suivants :

Article 9. — Une inspection du matériel est faite chaque année dans toutes les parties du Muséum, par une commission composée de cinq membres, à la nomination du ministre, de deux professeurs au choix de l’assemblée, et assistée du directeur et de l’agent comptable. Les résultats de cette inspection seront consignés dans un rapport adressé au ministre de l’Instruction publique.

Article 10. — Chaque professeur présente annuellement à l’assemblée (des professeurs) un rapport sur l’état et les besoins des laboratoires et collections qui ressortissent de son enseignement.

De plus, le décret dit qu’un directeur et un sous-directeur, choisis parmi les professeurs-administrateurs, seront nommés pour une période de cinq années, par le ministre de l’Instruction publique, au lieu d’être nommés annuellement et directement par l’assemblée des professeurs.

Les premiers directeurs et sous-directeurs ainsi nommés ont été MM. Chevreul et Milne-Edwards, dont les mandats viennent d’être renouvelés pour une autre période de cinq années, par une ordonnance ministérielle de la fin de 1868.

Je ne sais s’il y a un article dans le décret organique du 29 décembre 1863, qui ordonne les publications des rapports d’inspection du matériel, et de l’état et des besoins des laboratoires et collections; mais j’ai sous les yeux quatre de ces rapports imprimés, et je vais les analyser rapidement.

Le premier rapport par ordre de date est le Rapport adressé à S. Exc. le ministre de l’ Instruction publique par la commission instituée en exécution du décret du 29 décembre 1863, l'inspection du matériel du Muséum d'histoire naturelle en 1865, in-4°, imprimerie impériale, mai 1866. Ce qui frappe tout d’abord, c’est que la commission est composée entièrement et exclusivement d’employés de l’État ; elle ne contient pas un seul simple citoyen, pas un seul délégué ayant reçu un mandat de la nation. En Suisse, en Angleterre ou aux États-Unis, c’est le contraire qui aurait lieu, la commission dans ces divers pays ne serait composée que de citoyens sans attaches administratives et de délégués d’assemblées délibératives nommés directement par le peuple. Un contrôle de délégués de l’État n’est jamais un contrôle sérieux, et le fûtil, les populations ne seraient pas disposées à le regarder comme efficace.

La commission de 1865 était composée de MM. F. Cuvier, conseiller d’État, président ; Huard de la Marre, conseiller référendaire à la cour des comptes; Haudry de Soucy, inspecteur général des finances ; le général Favé, aide de camp de l’Empereur ; Ch. Robert, secrétaire général du ministre de l’Instruction publique; trois professeurs du Muséum; l’agent comptable, et le chef delà division des établissements scientifiques au ministère remplissant les fonctions de secrétaire.

Parmi les membres nommés par le ministre, il n’y a pas un seul naturaliste, car il ne faudrait pas croire, parce qu’il y a parmi eux un Cuvier, que l’histoire naturelle se trouve représentée ; nullement, ce conseiller d’État n’est ni un savant, ni un naturaliste, il est seulement de la famille Cuvier.

Le rapport, après avoir constaté que la commission de 1865 est composée des mêmes hommes que celle de 1864, ce qui à notre avis est un tort, moins grand il est vrai à cause de sa composition exclusive d’employés, les employés en France se ressemblant tous, le rapport, dis-je, passe en revue les différents services, tels que comptabilité, collections, ménagerie, etc., et se termine en faisant ressortir l’insuffisance des ressources. En voici deux extraits : « Un modeste » savant, M. Montagne, mort durant le cours de notre inspec- » tion, a laissé au Muséum l’objet des recherches et desétu- » des de toute sa vie, sa collection de plantes cryptogames; » c’est une acquisition précieuse ; on ne sait où l’on pourra » la loger. Nous avons parlé d’une partie de la collection des » coquilles, empilée sur un plancher; le don d’un certain » nombre d’objets intéressants avait été annoncé, le profes- » seur à qui l’offre en était faite a dû demander que l’envoi » en fût ajourné; on assure même qu’une collection destinée » au Muséum a été donnée à un autre établissement.... « Cette grande et célèbre institution, consacrée à renseigne- » ment des sciences naturelles, longtemps unique et admi- » rée des étrangers, qui a servi d’exemple et de modèle à » des établissements aujourd’hui rivaux, verrait décroître » sa renommée, si elle demeurait longtemps dans l’état d’im- » puissance où elle est réduite » — cette décroissance est malheureusement un fait connu de tout le monde depuis plus de trente ans. — * « Nous ne parlons pas seulement » de l’état extérieur des parties consacrées à l’usage du pu- » blic, qui contraste avec l’élégance et le parfait entretien » des promenades analogues que lui offre Paris, nous parlons » surtout des parties de l’établissement consacrées à la science » et nécessaires à son développement. Si des galeries nou-

» velles ne sont pas construites, si les collections, aujour- » d’hui resserrées dans des salles insuffisantes ou disséminées » dans des locaux inabordables, ne sont pas rapprochées et » rassemblées dans de bonnes conditions scientifiques, s’il » n’est pas pourvu plus largement aux moyens d’études dans » les diverses branches de l’enseignement du Muséum, il faut » craindre deux conséquences également funestes, le décou- » ragement dans les savants professeurs qui le dirigent et qui » font sa renommée, l’indifférence dans le public, qui s’é- » loignerait d’un établissement où il ne sentirait plus le mou* » vementde la vie. » Suivent les signatures, où on lit avec surprise les noms de trois des professeurs qui n’ont pas hésité à contre- signer la phrase si belle pour leur modestie de « savants professeurs qui le dirigent et qui font sa renom- » mée ! » Toujours ces bouffées d’orgueil d’académiciens.

Le second rapport imprimé de l’inspection du matériel est pour l’année 1866,in-4°de 16 pages, daté d’avril 1867. Même composition de la commission, avec l’addition, par décret du 8 janvier 1867, du directeur des bâtiments civils, M."de Gardaillac. En voici le résumé : ce L’ordre intérieur » s’est perfectionné, mais nous répéterons aussi, avec une » ferme conviction, que le Muséum, soit au point de vue » des satisfactions qu’il apporte au public, soit au point de » vue des moyens qu’il offre à la science, a cessé d’être dans » les conditions matérielles qui en avaient fait jusqu’ici le » premier établissement scientifique de l’Europe. »

Les deux rapports annuels de MM. les professeurs pour les années 1866 et 1867, qui sont les seuls en ma possession, et qui sont peut-être les seuls imprimés, sont occupés en grande partie par deux mémoires de chimie de M. Chevreul qui n’ont absolument rien à faire dans ce recueil d’histoire na-

turelle. Ce n’est pas sans étonnement aussi que l’on y trouve des listes de publications faites pendant l’année par des professeurs, aides-naturalistes et préparateurs. Si ces publications étaient faites dans les Archives du Muséum , ou aux frais du Muséum, cela se comprendrait, mais des travaux publiés çà et là, et n’ayant la plupart rien de commun avec le Jardin des plantes, n’apparaissent dans ces rapports annuels que pour satisfaire des sentiments d’une vanité pleine d’ostentation ; je dirai meme plus, c’est que, pour tout observateur impartial, ces listes de publications montrent que professeurs et autres employés ne s’occupent nullement des collections qu’ils ont sous leur direction et que chacun travaille à ce qui lui plaît le mieux, sans contrôle et à sa guise. C’est d’ailleurs de tradition au Muséum qu’en général, car il y a toujours eu d’honorables exceptions, professeurs et aides font le moins possible et ne s’occupent que de ce qui leur plaît.

Deux faits entièrement hors des coutumes du Muséum et uniques jusqu’à présent se sont produits pendant l’année 1868. Jusqu’alors les places de professeurs étaient l’objet de compétitions sans fin, et une fois arrivé, on s’incrustait dans l’établissement et il n’y avait pas d’exemples que l’on en soit jamais sorti en donnant sa démission. Au grand étonnement de tous, deux démissions de professeurs-administrateurs ont été envoyées pendant l’année 1868, l’une par le professeur de zoologie, M. Lacaze-Duthiers, qui a préféré s’en aller à la Sorbonne ; l’autre par le professeur de paléontologie, M. le vicomte d’Archiac, qui a disparu mystérieusement. Ces deux démissions, venues presque coup sur coup, sont les indices les plus graves, parce qu’ils sont

publics, que l’établissement menace ruine et que la décadence, après s’être longtemps cachée sous un vernis factice, apparaît enfin au grand jour.

Le ministre de l’Instruction publique M. Duruy , qui, ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le dire, est rempli de bonnes intentions, comme le sont d’ailleurs tous les ministres, s’est ému de ces démissions, et il a eu le bon esprit de consulter une personne ou des personnes indépendantes qui lui ont donné d’excellents avis pour remplacer les démissionnaires. Non-seulement il a reçu de bons avis, mais, ce qui est bien plus rare, il les a suivis, et malgré les démarches directes et indirectes des faiseurs habituels de nominations du Muséum, qui voulaient à la place de M. Lacaze- Duthiers mettre un M. Vaillant, et à la place de M. d’Archiac le météorologiste M. Charles Deville, M. Duruy a nommé deux de nos plus grandes illustrations scientifiques, MM. Deshayes et Ed. Lartet. «

Ces nominations font d’ autant plus d’honneur au ministre, que ces deux savants étaient depuis trente ans et plus à l’inde^ de la science officielle. M. Deshayes plus particulièrement avait été honoré, on peut le dire, de la haine des meneurs et des dispensateurs des places du gouvernement. La pétition contre le cumul, qu’il avait fortement appuyée en 1848, était surtout le grand grief, et l’Académie, aussi bien que tout ce qui tient à l’histoire naturelle officielle, l’avait positivement en horreur. Il est vrai que l’opinion publique était pour lui, et que peu de savants ont été honorés autant que M. Deshayes par les savants libres de la France et les académies et sociétés savantes de l’étranger. Néanmoins il fallait un certain courage à M. Duruy pour imposer cette nomination au Muséum, qui, voyant que la lutte

était inutile, s’exécuta poliment et cacha du moins sous des formes convenables son désappointement 1 * * 4.

A peu près dans le même temps, deux autres bonnes nominations de professeurs-administrateurs ont encore été faites , l’une pour remplacer feu Serres à l’anatomie comparée, et l’autre comme création d’une chaire de physiologie expérimentale. L’addition de M. Claude Bernard, qui honore si bien la science française, est un fait qui peut avoir de l’importance dans le cas d’une réorganisation du Muséum. Nommé à l’Académie française et au Sénat, M. Bernard paraît être le candidat désigné pour devenir directeur du Jardin des plantes. On lui bâtit en ce moment un grand laboratoire d’expérience sur les bords de la Bièvre.

Si M. Duruy avait continué dans la même voie, il est possible qu’il eût pu arriver à une assez bonne réorganisation du Muséum, mais les dernières mesures qu’il vient de prendre Jout récemment l’ont jeté dans un ordre d’idées telles, que sous son influence le Jardin ne peut plus que se transformer en une école technique, ce qui n’est nullement le but d’un pareil établissement.

D’ailleurs il n’y a rien de bien étonnant à ce que M. Duruy

1. L’exemple de M. Deshayes est unique au monde et montre mieux que tout ce qu’on peut dire, combien la science est mal organisée en France. C’est

à l’âge de soixante et douze ans que l’on est allé, pour la première fois, offrir une chaire de professeur à notre plus grand conchyliologiste. Il a fallu un concours de circonstances des plus rares; savoir : que M. Deshayes atteignit d’abord ce grand âge, puis qu’il conserva sa santé, son activité d’esprit, son amour et son dévouement à la science, comme s’il était encore dans la force de la jeunesse. Si toutes ces circonstances ne s’étaient pas trouvées réunies, M. Deshayes disparaissait après cinquante années de travaux, de labeurs et

de découvertes qui font honneur à la science française, sans que la science officielle lui eût montré en quoi que ce soit la plus faible marque de sympa-

thie et de déférence.

cherche à tirer parti d'une institution qui absorbe le quinzième du revenu du budget, déjà assez mesquin, de son ministère, et dont l’inutilité, dans l’état où le Jardin des plantes se trouve depuis quarante ans , est devenu un fait tellement patent qu’on ne la discute même plus. Si un établissement rend de grands services à la science et si sa réputation répand un vif éclat, dont les reflets se projettent sur la nation entière, on ne pense ni à le transformer, ni même à le modifier ou à le réorganiser. On le laisse à son usage, on le perfectionne même, et on se contente de lui fournir des matériaux pour l’alimenter et lui conserver la position qu’il a conquise.

Devant la décadence si accentuée du Muséum, les tentatives de réorganisation iront en se multipliant de plus en plus, surtout en présence d’une organisation scientifique comme celle qui existe en France, où il n’y a jamais eu de savants ou même simplement d’hommes connaissant la science à la tête de l’instruction publique.

En Angleterre, s’il s’agit de scinder le Bristisb Muséum, comme par exemple de transporter toute la partie relative à l’histoire naturelle dehors de Londres, à Kew; ou bien s’il s’agit de créer et de bâtir le Muséum de géologie pratique, ou le Kensington Muséum, ou le Burlington House, voici comment on procède. On nomme une commission composée de membres du parlement, c’est-à-dire d’hommes élus par le peuple ; on choisit les hommes qui ont reçu cette excellente éducation pratique si remarquable d’une grande partie des hommes politiques anglais, qui les a conduits à lire et à connaître, suffisamment pour leur permettre d’apprécier la haute valeur de bonnes organisations scientifiques, la plupart des travaux de Lyell, Murchison, Owen, Agassiz,

Darwin, Faraday, Tyndall, Forbes, Liebig, Hoffmann, Livingstone, Mac-Glintock, Stephenson, Ericson, Hooker, Herschell, etc. A ces représentants de la nation anglaise, si bien préparés par leurs connaissances générales, on joint des savants, que l’on choisit presque toujours parmi les savants libres, n’ayant aucune espèce de place du gouvernement ou même des corporations ; puis on y ajoute des financiers et enfin des architectes. Des rapports sont faits, imprimés, et, ce qui est très-important, largement distribués parmi les citoyens. Les journaux, les revues périodiques, les brochures même les discutent, et après un temps plus ou moins long, lorsque le gouvernement britannique s’est bien assuré par ces moyens de publicité et de discussions de quel côté penche l’opinion publique, il s’y soumet, sans regarder si ses prédilections ont prévalu ou ont été repoussées.

En Suisse, lorsqu’il s’est agi de créer le Polytechnicum à Zurich , le seul établissement d’instruction publique appartenant à la république, le Conseil fédéral s’est entouré de toutes les lumières; il a envoyé même à l’étranger des savants suisses, pour prendre des renseignements sur les institutions de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France. Une commission, choisie dans l’Assemblée fédérale, a discuté à fond la question, et tout le pays a manifesté son opinion par la voie de la presse et des réunions ; c’est ainsi qu’un magnifique établissement d’instruction publique, supérieur comme organisation, local, collection, à tout ce que nous avons à Paris s’est élevé dans la confédération helvétique.

A Genève, on vient de mettre la main à la création d’un grand musée, qui, par ses proportions et l’habile direction dont il a été heureusement doté dès les premiers pas, va, à notre porte, dans un pays parlant la même langue que

nous, présenter un .modèle que nous ne pourrons peutêtre jamais imiter complètement. C’est qu’aussi à Genève, on a su faire appel à tout *le monde, sans distinction de parti ni d’origine; les savants, les amis de la science se sont unis, et l’œuvre placée sous le patronage d’hommes comme de La Rive, de Candolle, Pictet, Favre, Plantamour, Vogt, Claparède, de Loriol, Colladon, de Marignac, Camperio, Chenevière, etc., produira, soyez en certain d’avance, un monument glorieux pour la science. Déjà même le courant des collections se porte sur Genève aux dépens de Paris ; une des plus belles et des plus riches collections de coquilles, celle de feu Delessert, comprenant les collections de Lamarck et de Masséna, vient de partir de notre capitale pour aller trouver à Genève un asile digne d’elle, asile que n’a pas su lui offrir notre Jardin des plantes. Comme Français, je le déplore ; comme homme de science, je ne puis qu’applaudir à cette détermination des héritiers Delessert. Au moins à Genève tous les savants pourront consulter la collection, et elle y recevra les soins et l’attention qu’elle mérite.

Eh bien ! en France, au lieu de consulter, de s’éclairer et d’intéresser surtout la partie de la population qui s’occupe de science, aux projets de réforme que l’on peut avoir pour le Muséum, voici comment notre administration procède; elle a donné carte blanche à un historiographe, associé à un littérateur, qui se sont mis à tailler et à trancher dans un milieu dont ils ne connaissent absolument pas le premier mot. Que MM. Duruy et Danton aient consulté deux ou trois autres employés de l’État, c’est peu douteux, mais ce qui ne l’est pas moins, c’est que les professeurs consultés avaient intérêt à donner l’avis qui malheureusement a été adopté aveuglément par le ministre. Dans une réunion aussi

hétérogène que les professeurs-administrateurs du Jardin des plantes, où l’on trouve des chimistes, des physiciens, des agronomes, fourvoyés au milieu de naturalistes, les intérêts sont aussi différents que les sciences que l’on a eu le tort de placer côte côte et de réunir sous l'égide de grandes collections.

Un Muséum n’est pas une école, et lorsque des écoles ont des collections, — ce que toutes les écoles doivent avoir, — ces collections ne s’élèvent jamais à l’importance d’un musée. L’École des Beaux-Arts, par exemple, a des collections, qui servent aux élèves, admis dans son enceinte. Tandis que le Musée du Louvre ne peut pas être employé pour faire des écoliers ; on va y travailler, on va y consulter ce que l’on peut appeller les archives des Beaux-Arts ; mais on ne va pas y conduire une troupe de jeunes gens amenés de toutes les provinces, pour écouter des cours que l’on obligerait les conservateurs de faire, sur l’art de peindre des décors de salles de préfecture, et d’harmoniser des corniches d’églises de village.

Voilà cependant précisément ce que M. Duruy vient de faire au Muséum, sous le nom à’ École pratique des hautes études. Voulant employer le Jardin des plantes, voyant trèsbien que l’établissement est en voie de s’affaisser et ne sachant qu’en faire, il ne trouve rien de mieux que d’en user comme d’une École d’agronomie. Ce mot agronomie , employé par M. le ministre, a été spécialement choisi au lieu de celui à’ agriculture, afin d’échapper aux réclamations de son collègue le ministre de l’Agriculture, qui aurait trouvé assez étrange en effet qu’une école d’agriculture fût faite sans lui. Mais le mot agronomie est venu juste à point pour sauver du moins les apparences.

Depuis le 15 avril, des cours ont été ouverts au Muséum,

et sous la désignation d’ enseignement des sciences appliquées à V agronomie, les professeurs -administrateurs expliquent la composition chimique et mécanique des mottes de terres, la fabrication des engrais, la disposition des aménagements et des irrigations ; ils s’étendent longuement sur les insectes nuisibles aux plantes potagères, sur les champignons, sur les truffes, sur les cultures de toutes sortes, etc., devant un auditoire assez nombreux, que M. Duruy est allé raccoler à grands frais jusqu’aux extrémités de l’empire. Gomme les cours du Muséum étaient déserts, M. Duruy, en sa qualité d’ancien professeur, n’a vu dans la réorganisation du Jardin que le desiderata d’avoir beaucoup de monde aux leçons, de remplir les amphithéâtres et les laboratoires, et comme tous les élèves de Paris sont suffisamment occupés dans les diverses écoles, il s’est adressé aux départements. Son école normale de Cluny a fourni un contingent, d’autres écoles normales primaires ont été mises à contribution, et le ministre de l’Instruction publique a amené près de Paris, où on les a casernés — en France on ne peut rien faire sans casernement — trente ou quarante jeunes gens, qui tous les matins sont conduits au Muséum et y passent la journée. J’ai tenu à assister à plusieurs leçons, et je dois dire que le choix a été bien fait, que ces élèves ont des figures intelligentes. M. Duruy a résolu le problème de procurer un auditoire aux cours du Muséum ; s’il n’a pas eu d’autre intention, il a certainement atteint ce but et convenablement rempli sa tâche.

Maintenant cela admis, je dirai à S. Exc. le ministre de l’Instruction publique que pour manier le Muséum, il faut autre chose que de bonnes intentions, et qu’il a touché là un institution dont il ne connaît ni la valeur ni F usage.

Remettre l’emploi du Jardin des plantes entre les mains de M. Duruy, ancien professeur d’histoire, c’est exactement comme si le chef de l’État nommait pour grand maître de l’artillerie un évêque ou un professeur de droit canon de la faculté de théologie de la Sorbonne. Il ne suffit pas de vouloir faire un bon emploi des ressources, il faut encore le pouvoir, et dans le cas du Muséum d’histoire naturelle M. Duruy s’est complètement trompé ; il s’est servi là d’une arme avec laquelle il ne peut que se blesser, et déjà même il s’est coupé en la prenant par le tranchant. C’est ce qui devait arriver, et la violence du cri de douleur poussé par M. Duruy est un des meilleurs arguments que l’on puisse invoquer contre sa tentative. Lorsque quelqu’un fait un faux pas, il s’irrite facilement, et la moindre critique le fait sortir des bornes de la raison et du bon sens. Il paraît qu’un aide-naturaliste du Muséum, nommé M. Georges Pouchet, a commis le grand crime de publier dans un journal politique une colonne entière de critiques contre la réorganisation du Muséum, comme l’entend M. Duruy. La répression ne s’est pas fait attendre ; le lendemain même de l’apparition de l’article dans Y Avenir national, le Journal officiel publiait la révocation de M. Pouchet, sous la signature de M. Duruy. Chassez le naturel, et il revient au galop, dit-on, jamais proverbe ne reçut une application plus véridique. Ancien inspecteur-général, ancien professeur, ancien élève de l’École normale, et peut-être ancien maître d’études, S. Exc. M. le ministre de l’Instruction publique n’a pas su, en entrant à l’hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain, se dépouiller entièrement des habitudes pédagogiques ; il s’est cru encore dans l’enceinte d’une classe où l’on chasse un élève comme on ne chasse pas un domestique. Il n’y a que

les voleurs et les meurtriers que l’on raye ainsi des listes d'employés d'établissements publics, dans les douze heures ; et encore le plus souvent attend-on pour cela qu'une condamnation judiciaire soit intervenue. Ce qui est non moins étonnant, c'est que le chef du pouvoir exécutif ait laissé M. Duruy plus d’un mois au ministère de l’Instruction publique, après son arrêté du 18 mars 1869. Un homme qui se laisse aller à un pareil accès de colère et qui a assez peu conscience de sa position pour s'abaisser au simple rôle d'un censeur de lycée ou d'un maître surveillant de petit collège, est certainement mal placé dans les conseils du gouvernement. Quoi ! c'est aux mains d’une personne qui n’a pas plus de puissance sur elle-même que l’instruction publique est confiée en France 1 et la science française dépend des caprices d’un pareil pacha ! Où allons-nous, puissances du ciel ?

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