RAPPORT A L’EMPEREUR
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L’Exposition universelle de 1867 a contribué à mettre en lumière l’importance des travaux scientifiques et des applications utiles qui se rattachent à la géologie. Ce n’est pas seulement le monde savant qui poursuit avec ardeur ses recherches sur le mode de formation des masses qui constituent l’enveloppe terrestre et peuvent servir à faire connaître plus complètement
l’histoire de notre globe. Le public s’intéresse à ces travaux et comprend les avantages qu’on peut en tirer pour la connaissance et l’exploitation des éléments de richesse les plus considérables et les plus divers. La géologie, comme la physique et la chimie, a son domaine utile et concourt d’une manière vraiment efficace aux progrès de l’agriculture et de l’industrie. Elle est également un guide nécessaire pour l’exécution des travaux publics : l’ingénieur qui étudie le tracé d’un canal ou d’un chemin de fer ne peut se passer de ses lumières sans s’exposer à des erreurs dispendieuses.
Il ne me paraît pas nécessaire, Sire, d’insister sur ces considérations, mais on a pu en reconnaître de nouveau l’importance et la vérité en se livrant, pendant l’Exposition de 1867, à l’examen attentif des résultats déjà accomplis dans les pays voisins, et notamment des progrès réalisés dans l’exécution des cartes géologiques. On ne se contente plus aujourd’hui de cartes générales à petite échelle, ou de cartes plus détaillées, mais exécutées sans vues d’ensemble. Partout, sous üne direction unique et sur une échelle assez large pour répondre aux principaux besoins de l’industrie et de l’agriculture, on entreprend le relevé géologique du sol national. L’Angleterre est arrivée presque au terme de son œuvre, et la collection des cartes et documents exposés par son Geological Survey constitue un travail des plus remarquables. L’Autriche a achevé, sur une échelle un peu moindre, l’étude de chacune des grandes divisions territoriales qui composent la monarchie, telles que la Hongrie, la Bohême, le Tyrol. Les États de l’Allemagne du Sud auront bientôt publié et livré au commerce toutes les feuilles d’une carte géologique très-détaillée. Dans la Prusse Rhénane, les mêmes travaux sont déjà terminés.
De pareils résultats m’ont paru dignes de fixer l’attention, et j’ai pensé que je devais rendre compte à Votre Majesté de l’état actuel des travaux qui se poursuivent en France pour l’exécution des cartes géologiques.
La France a eu l’honneur de préparer et de publier la première carte géologique générale qui ait été dressée dans des vues
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d’ensemble, et sous la direction élevée de savants et d’ingénieurs désignés par le Gouvernement. L’exécution de cette carte générale, que l’on avait en vue lors de l’organisation même du corps des Mines, en 1794, a été décidée en 1822. La direction du travail a été confiée à M. Brochant de Villiers, professeur de géologie à l’École des Mines, qui a trouvé dans la collaboration de MM. Dufrénoy et Elie de Beaumont un précieux concours. L’œuvre a été achevée en 1840; elle a été complétée par un texte explicatif qui a été publié de 1841 à 1848. La carte géologique générale de la France est assurément à la hauteur du mérite éminent des savants qui en ont préparé, assuré et dirigé l’exécution.
Mais, quelle que soit la valeur du travail considéré en luimême, il n’est que la première partie de l’œuvre que dès l’origine on s’était proposé d’accomplir. La carte géologique générale de la France ne comprend que six feuilles à l’échelle de un cinq-cent-millième. On a toujours considéré que ce premier travail devait être complété par des feuilles détaillées, dressées sur une échelle plus large. En elïet, dans le rapport publié en tête de la carte géologique générale de la France et lu à l’Académie des sciences le 30 novembre 1836, M. Brochant de Villiers traçait de la manière suivante le programme du doubla travail qui, dès cette époque, paraissait nécessaire : « Le but qu’on se propose, en traçant les cartes géologiques, est de faire connaître la nature du sol dans une contrée : mais de même que pour les cartes géographiques ordinaires, les cartes géologiques doivent varier dans leur confection suivant le genre d’utilité auquel elles sont destinées. Des propriétaires, des constructeurs, des exploitants de mines ou de carrières ont besoin de connaître la nature et la disposition de toutes les couches qui se rencontrent dans un canton,, tant les couches solides que les dépôts d’alluvions anciens ou modernes. Les savants, au contraire, tiennent bien plus à suivre les diverses formations dans leurs prolongements sur une grande étendue, afin d’en pouvoir saisir les rapports et de constater les caractères essentiels de chacune d’elles, abstraction faite de toutes les varia-
LA GAllTE GÉOLOGIQUE DE FRANCE 61
lions locales accidentelles. Il faut à ces derniers une carte générale et aux autres une carte de détail, celle-ci devant être nécessairement sur une échelle beaucoup plus grande que la première... Ce sont les principes qui viennent d’être exposés, qui ont été la hase principale du plan d’exécution des cartes géologiques de la Francé. Ainsi, on a admis qu’il fallait deux sortes de cartes : d’abord une carte géologique générale d’une échelle moyenne, assez grande pour pouvoir y distinguer avec une netteté suffisante les différentes espèces de terrain et même leurs grandes subdivisions, et néanmoins assez petite pour que ses différentes feuilles pussent être assemblées en une seule d’une dimension convenable; et ensuite des cartes de détail ou plutôt des cartes géologiques topographiques de département, sur une échelle beaucoup plus grande que la première. »
Tel était, Sire, le programme des grands travaux auxquels MM. Brochant de Villiers, Dufrénoy et Elie de Beaumont ont attaché leur nom.
La première partie de l’œuvre, c’est-à-dire la carte géologique générale, est seule achevée. La seconde a donné lieu dans quelques départements à des recherches et à des travaux dignes d’être remarqués; mais elle ne présente encore qu’une série incomplète d’études isolées, et cependant cette seconde partie est celle qui peut rendre le plus de services à l’agriculture et à l’industrie. Ce n’est pas que l’administration ne s’en soit sérieusement préoccupée à diverses reprises, mais les mesures adoptées jusqu’ici n’ont pas produit le résultat qu’on en espérait. L’administration avait pensé d’abord que les cartes géologiques détaillées pourraient être exécutées dans chaque département au moyen de fonds alloués par les conseils généraux. Des instructions, qui remontent à 1835, ont été adressées en ce sens aux préfets et aux ingénieurs. Dans les documents publiés à cette époque, on manifestait l’espoir que le travail des cartes géologiques détaillées pourrait être terminé dans un délai de six années. Plus de trente ans se sont écoulés, et ces cartes ne sont pas encore commencées dans un assez grand nombre de départements.
Le retard apporté dans l’exécution n’est pas le seul inconvénient du système qui consistait à laisser aux départements l’initiative et la dépense des cartes géologiques détaillées. Les opérations difficiles qu’exige l’exécution de ces cartes ont bien pu être terminées dans quarante-quatre départements ; mais ces opérations, commencées à des époques différentes, et pour lesquelles on n’a ni suivi la même méthode ni adopté la même échelle, présentent des disparates trop accusées pour atteindre le but qu’on s’était proposé. Ainsi, dans certains départements, les cartes détaillées sont à l’échelle de un quatre-vingt-millième, dans d’autres, à l’échelle de un cent-cinquante-millième et même de un deux-cent- millième. Il y avait peut-être un certain intérêt à laisser d’abord le champ libre aux efforts individuels pour l’étude de détail de notre sol, mais on comprend qu’au jourd’hui il est devenu nécessaire de reprendre le travail sur de plus larges bases, afin d’introduire dans les résultats acquis l’harmonie et l’homogénéité que procure une direction unique et élevée.
Des mesures nouvelles me paraissent donc indispensables pour assurer l’achèvement complet, ainsi que l’exécution uniforme et régulière des cartes géologiques détaillées, et l’expérience me semble avoir démontré que l’État est seul en mesure de conduire à bonne fin ces longues et importantes opérations.
Déjà le Gouvernement a jugé nécessaire de faire figurer aux Expositions universelles des fragments de la carte géologique détaillée de la France qui, exécutés aux frais de l’État, pussent soutenir la comparaison avec les cartes du même genre exposées par les pays étrangers. A l’occasion de l’Exposition universelle de 1867, M. Élie de Beaumont fut chargé de diriger la révision et la coordination de toutes les cartes départementales qui embrassent la région située à l’est du méridien de Rouen et au nord du parallèle de Beaugency. Trois années ont été nécessaires pour exécuter ce travail, qui comprend le quart de la surface de l’Empire. Je verrais des inconvénients véritables à ne pas continuer une œuvre aussi utile; les intérêts les plus sérieux en réclament l’achèvement pour toute la France. Enfia
des considérations de bonne justice distributive s’opposeraient également à ce qu’un grand nombre de départements recueillît, par préférence aux autres, le bénéfice des travaux géologiques exécutés aux frais de l’État.
Le principe une fois admis, Sire, il reste à poser les règles générales nécessaires pour assurer l’unité d’exécution du travail et à apprécier le montant de la dépense qu’il peut occasionner.
La perfection des feuilles de la carte de l’État-Major, sous le rapport topographique, a déterminé, en 1865, l’adoption de la même échelle pour les feuilles de la carte géologique détaillée destinée à l’Ëxposition universelle. Cette échelle est de un quatre -vingt- millième ; elle n’a rien d’exagéré. Dans la Grande-Bretagne, l’échelle adoptée est plus considérable, elle atteint un soixante-trois-mille-trois-cent-soixante-millième. En Italie et dans quelques États de l’Allemagne, elle a même été fixée à un cinquante-millième. Mais en Belgique, en Suisse et dans plusieurs autres États de l’Europe, l’échelle qui a été choisie pour la carte géologique détaillée est égale ou inférieure à un cent-millième. Le terme moyen qui a prévalu en France pour les travaux commencés en 1865 semble donc convenable, et les raisons qui ont déterminé à préférer l’échelle de la carte de l’État-Major me paraissent avoir conservé toute leur valeur.
J’ai expliqué, dans la première partie de ce rapport, que le service de la carte géologique détaillée était déjà organisé; il fônctionne dans de bonnes conditions depuis, plusieurs années. Je n’ai donc à proposer à Votre Majesté que de le constituer définitivement sous la direction de M. Élie de Beaumont.
La dépense relative à l’exécution de la carte géologique détaillée de la France figure au budget depuis trois ans. Les crédits alloués pour cet objet n’ont pas dépassé, en moyenne, 100,000 fr. par an, en 1866, 1867 et 1868; il suffirait de maintenir cette allocation pendant quelques années. On calcule en effet que la dépense restant à faire doit être évaluée à un million, en y comprenant les frais nécessaires pour le personnel du service, ainsi que |pour l’impression et la mise en couleur des feuilles au nombre de deux cent quatre--vingt-six, tirées à deux
cents exemplaires chacune. Une période de dix années parait nécessaire pour mener à bonne fin un travail aussi minutieux et aussi considérable.
Il convient de faire observer d’ailleurs que ces allocations auraient plutôt le caractère d’une avance recouvrable que d’une dépense définitive. Les sommes payées par le Trésor seraient en grande partie compensées par les rentrées successives que procurerait la vente des feuilles détachées de la carte géologique.
Le travail complet ne conviendrait en général qu’aux administrations publiques ou aux corporations savantes, mais les feuilles détachées présentent pour chaque partie du territoire un intérêt pratique qui ne manquerait pas de les faire rechercher. Les conseils généraux des départements, les conseils municipaux des communes importantes, les chambres de commerce, les comices agricoles, les sociétés scientifiques locales, enfin les personnes aisées qui consacrent leur intelligence et leurs capitaux aux travaux de l’agriculture et de l’industrie attacheraient certainement du prix à posséder, sous une forme qui parle aux yeux et saisit l’attention, un résumé aussi utile qu’instructif des richesses minérales qui les environnent.
Il est permis d’espérer que le tirage des feuilles détachées se multiplierait dans une assez forte proportion; on ne saurait méconnaître en effet la tendance des esprits vers les études et les travaux qui se rapportent à la géologie. En présence du progrès accompli par cette science depuis un certain nombre d’années, on est frappé de son avenir et de son influence sur la fortune du pays. Des notions fondamentales qui étaient encore ignorées des plus grands esprits du dernier siècle sont aujourd’hui populaires. Des richesses souterraines, restées jusqu’à nos jours inexploitées, sont devenues un des principaux éléments de la prospérité nationale.
L’industrie, éclairée par la science et fécondée par les capitaux, découvre dans les profondeurs de la terre des trésors enfouis sous les formes les plus diverses, depuis le combustible qui crée des forces nouvelles jusqu’aux métaux précieux qui facilitent les échanges et multiplient, sur tous les points [/lu
globe, les relations commerciales. 11 appartient au Gouvernement de l’Empereur de seconder les efforts de la science unie à l’esprit d’entreprise, et de propager la connaissance des grands travaux qui honorent notre siècle et ont exercé l'action la plus utile sur les progrès de l’industrie moderne.
Telles sont, Sire, les considérations qui m’ont paru motiver le projet de décret que je joins au présent rapport et qui en consacre les dispositions essentielles.
Je suis, avec le plus profond respect.
Sire,
De Votre Majesté
Le très-humble et très-obéissant serviteur et Adèle sujet,
Le ministre de V agriculture, du commerce et des travaux imblics ,
De Forcade.