NAPOLÉON
Par l’Empereur :
Le ministre de V agriculture , du commerce et des travaux publics ,
De Forcade.
J’ai reproduit ce document in extenso , afin de montrer les deux côtés de la question, et aussi comme exemple de la manière d’agir de l’administration française.
Pour diriger une entreprise aussi considérable, on va aux renseignements avant de se lier et de livrer sans contrôle toute une des branches de la science française ; et si l’on se méfie de l’opinion des savants français, l’administration aurait dû s’informer auprès des savants étrangers qui dirigent de semblables travaux. D’ailleurs elle avait dans ses propres cartons des documents qui auraient pu lui inspirer de salutaires réflexions et lui conseiller la prudence. A-t-elle donc oublié que , la Carte géologique de France commencée en 1825, est restée inachevée? que ce n’est qu’un essai de reconnaissance géologique, auquel il manque les coupes transversales ! les fossiles ! et les descriptions des trois quarts du pays ! que les parties difficiles n’y ont pas même été abordées, puisqu’il n’y a pas dans les deux seuls volumes publiés, un mot de la géologie des Alpes! des Pyrénées! du Jura! des collines delà Haute- Saône ! de la plaine du Rhin ! du diluvium alpin 1 etc !.. .
Une carte géologique ne peut pas se passer de description ;
ce n’est pas comme une carte géographique qui se lit d’ellemême parce qu’elle ne représente que la surface du terrain, tandis que la géologie en est la structure; c’est le sous-sol, c’est en un mot rinconnu, qu’il faut faire connaître, et que pour apprécier il faut décrire, il faut découper pièce à pièce, et présenter à l’œil et à l’esprit sous toutes les faces, sans quoi on ne le connaît pas. .
On aurait dû nommer une commission d’enquête, et appeler devant cette commission douze ou quinze géologues, experts en pareilles matières; consigner soigneusement leurs dépositions ; publier l’enquête et la distribuer à tous les membres de la Société géologique et de l’Académie des sciences; puis six mois après l’administration aurait pu alors prendre une décision avec connaissance de cause.
Mais au lieu de s’inspirer de ces considérations et de s’éclairer, suivant en cela l’exemple de tous les gouvernements du monde qui font exécuter des cartes géologiques, l’administration française a préféré persister dans ses errements et dans les véritables illusions dont elle se berce depuis plus de quarante années. C’est d’elle qu’on peut dire qu'elle n’a rien appris.
La géologie est une science en voie de se former, et comme toute science nouvelle, elle accepte volontiers toutes les idées émises, toutes les vues et toutes les opinions, sau ensuite à les rejeter et à les laisser dans l’oubli, si elles ne sont pas sanctionnées par des faits et par l’expérience. C’est •ce qui est arrivé à toutes les théories mises en avant depuis •cinquante années et plus, et qui au lieu de s’appuyer sur l’observation pure et stricte de la nature, se sont lancées dans les suppositions et les abstractions astronomiques et mathématiques. La théorie des soulèvements de montagnes,
telle qu’elle a été exposée en 1829 par M. de Beaumont1, renferme une grande idée, d’où serait probablement sortie, si elle avait été abandonnée à l’expérience, sinon une grande loi mathématique en géologie, ce qui est matériellement aussi impossible que la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel, du moins un moyen empirique qui, employé avec précaution par un géologue d’une grande expérience pratique sur le terrain , pouvait rendre quelques services à la science, en donnant des indications à priori pour l’étude de pays encore inconnus géologiquement, mais voisins de ceux déjà explorés. Simples indications d’ailleurs, qui, bien entendu, doivent être soumises au critérium des observations directes, et dont le rejet ou l’adoption est une question de faits et non de conclusions forcées.
Au lieu de cela, l’auteur de cette théorie s’est laissé aller à systématiser de plus en plus ce qui était la partie faible de sa première exposition, c’est-à-dire le parallélisme indiquant la contemporanéité des brisures à la surface de la terre; puis se lançant dans des questions de résolutions de triangles, et passant la plus grande et la meilleure partie de son existence à faire de la trigonométrie sphérique appliquée à un glohe terrestre en carton, M. de Beaumont en est arrivé au réseau pentagonal, comme étant la plus haute expression et le dernier mot de sa manière de voir sur T histoire de la terre.
Devant de pareilles spéculations et hypothèses scientifiques, les amis personnels de l’auteur, les plus sympathiques et les mieux disposés, ont conservé un silence éloquent et qui dit assez le cas qu’ils en font. Tous les géo-
i. Recherches sur quelques-unes des révolutions de la surface du globe. ( Annales des sciences naturelles, 1829 et 1830.)
LA CARTE GÉOLOGIQUE DE FRANCE logues sans exception ont passé outre, et enfin quelques notabilités de la science ont cm devoir démontrer la fragilité et le peu de consistance du grand cercle parallèle, et du dodécaèdre pentagonal régulier inscrit dans le globe terrestre. Le président de la Société géologique de Londres, feu sir William Hopkins, dans son discours solennel, qu’il prononce annuellement devant cette Société , a donné , en 1853, des faits et exposé des objections qui, non-seulement n'ont jamais été relevés par M. de Beaumont, mais qui ont porté le dernier coup à la validité des études théoriques et aux inductions hypothétiques sur l’histoire de la terre.
Quand je dis que personne n’a adopté les vues de l’auteur du réseau pentagonal, je me trompe; mais dans l'intérêt même de cet essai, il eût certes mieux valu l’abstention que l’aide qui lui est venue et qui a pu contribuer à lui continuer ses illusions sur la valeur de pareilles recherches. Placé à la tête du corps des Mines, et occupant en outre plusieurs autres positions officielles des plus élevées, M. de Beaumont possède une influence dans l’avancement et la distribution des places, positions et honneurs, qui mettent sous sa dépendance un grand nombre de géologues français, et plus particulièrement les ingénieurs des’ mines. Ol*, c’est de là que sont sorties toutes les adhésions au pentagone. De jeunes savants, sans connaissances pratiques de la géologie, lui servant de secrétaires, d’aides, de suppléants, se sont appliqués très-consciencieusement à répandre les vues du maître et à créer autour de lui une atmosphère malsaine, et qui malheureusement n’a que trop bien réussi à lui cacher les faiblesses de ses théories. Que sur des cartes privées, ou même appartenant aux cours de l’École des Mines, on trace
les lignes du réseau pentagonal, il n’y a là aucun inconvénient Lien grave. Gomme exercice de mathématiques à l’usage d’élèves qui en sont déjà saturés, cela peut contribuer à leur faire prendre en aversion l’histoire naturelle, et les détourner à jamais d’être des géologues, ce qui n’est arrivé que trop, et est une des causes principales du discrédit dans lequel sont tombés l’École et le corps des Mines. Mais enfin l’influence exercée est là, locale. Tandis que si l’on va tracer ces grandes lignes à perte de vue sur la carte d’État-Major, et nous livrer des feuilles géologiques coupées en bandouillères par de grosses lignes rouges, comme cela est arrivé pour les feuilles exposées au palais du Champ de Mars, la carte géologique détaillée de la France deviendra une expérience de l’application d’une théorie, et au lieu de créer une œuvre grande, utile et forte, l’administration française n’aura fait que de donner naissance à un réseau de plus, le réseau pentagonal, qui ira s’ajouter sur la carte de l’Empire au réseau préfectoral, au réseau électoral, au réseau vicinal, etc., qui, eux du moins, ne sont pas théoriques.
11 est vrai que M. de Beaumont se plaint cle ce que sa théorie du pentagone n’est pas comprise , mais que cela n’en est pas moins le dernier mot de la géologie, et que jusqu’à sa découverte, cette science n’était pas complète. Si ce ne sont pas exactement les mots dont il se sert, c’est du moins ce qu’il laisse dire, dans les cours de i’École des Mines et du Collège de France, par ses deux suppléants. Il est presque superflu de dire que nous n’en sommes plus au temps des incompris dans les sciences naturelles et physiques; cette époque est depuis longtemps éloignée de nous; et Linnée, Werner, de Jussieu, Cuvier, Brongniart, Smith, de Humboldt, Agassiz, Erhenberg et Darwin, ont
été et sont parfaitement compris. Aussi, se retrancher derrière une pareille excuse, est* ce se condamner soi même.
Je n’aurais pas parlé des études théoriques du savant M. Élie de Beaumont, si le décret impérial qui ordonne l’exécution de la carte géologique de la France, ne l’avait pas placée entièrement sous sa main et à sa discrétion. Devant une mesure aussi personnelle, qui livre sans contrôle scientifique une œuvre aussi importante pour l’honneur et les progrès de la science française, il n’y a pas de choix laissé, entre un silence, je n’hésite pas à dire, coupable, et la discussion des titres de la personnalité que l’administration s’est plu à mettre ainsi en relief.
Il y a certainement en France une douzaine de géologues parfaitement capables de diriger un pareil travail; et si, imitant la Suisse et beaucoup d’autres pays, le ministre des travaux publics eût choisi parmi ces douze personnes une commission de cinq membres (représentant les différentes branches des sciences géologiques) chargée de la direction de cette carte, on aurait eu là une garantie que les recherches auraient été faites suivant les meilleures méthodes, et comprendraient toutes les découvertes et toutes les conquêtes de la géologie. Car, il faut le dire hautement, cette science moderne s’est tellement développée depuis cinquante ans, qu’il n’y a plus un seul homme capable de l’embrasser non-seulement dans son ensemble, mais même dans chacune des parties principales dont elle se compose.
A défaut de cette commission de la carte géologique, qui aurait été de beaucoup la meilleure solution, on pouvait confier le travail à quelqu’un dont l’âge, les études antérieures et le caractère de justice et d’équité auraient été du moins des motifs pour laisser supposer qu’entre ses mains
l’œuvre arriverait à un achèvement complet, en admettant même le chifïre impossible de dix années donné par le ministre, comme le temps qu’elle exigera.
Au lieu de cela, le Gouvernement de l’Empereur est allé choisir la plus infortunée de toutes les solutions, et avec ce manque de tact qui semble le poursuivre depuis quelque temps, il remet le travail entre les mains d’un homme, savant sans doute, mais beaucoup plus mathématicien que géologue, compromis 'par des théories dont la science ne sait que faire et qu’elle rejette et relègue dans la catégorie des travaux inapplicables et purement spéculatifs ; d’un homme qui, depuis trente années et plus, nie même les progrès les plus heureux et les plus importants de la géologie et de la paléontologie ; d’un homme qui n’a jamais exploré que superficiellement une partie seulement de la France, et qui ne s’ést éloigné de ses frontières que dans quelques-uns des pays les plus voisins; d’un homme faisant partie d’un corps privilégié, qui s’est constamment montré au-dessous de sa mission, et où il recrute exclusivement ses collaborateurs, avec une inhabileté, et un discernement des plus malheureux; d’un homme enfin dans sa soixante et onzième année, qui devra diriger et vérifier les relevés des cartes géologiques des massifs de la Grande-Chartreuse et du Mont-Blanc, des Pyrénées et du Jura.
Le rapport dit qu’une période de dix années suffira pour mener à bonne fin la carte géologique détaillée de la France, et cela en conservant l’allocation des trois années précédentes de 1866, 1867 et 1868, qui a été de 100,000 francs en moyenne, le personnel employé étant le même depuis ces trois années. M. le ministre des travaux publics a signé là un rapport qu’aucun géologue pratique n’aura' t voulu
signer. Gomment ! dix années suffisent pour faire la carte géologique de France à l’échelle de un quatre-vingt-millième ? Ce n’est pas dix années, ni trente années, mais de quarante à cinquante années qu’il faudra pour exécuter cette carte, et cela en admettant que les collaborateurs de M. de Beaumont seront de bons géologues pratiques, et qu’il y aura plusieurs brigades de ces collaborateurs sur le terrain. Juger du temps qu’il faudra pour exécuter ce grand travail, d’après le Fragment placé à l’Exposition universelle de 1867 , c’est se tromper singulièrement. D’abord ce Fragment ne comprend que la partie la plus facile de la géologie française, des Vosges à Dieppe ; ce que l’on peut appeler le b , «, ba , de la science. Puis ce Fragment , avant d’être en état d’être livré au public, doit être repris, pied à pied, sur le terrain, par des hommes compétents, connaissant la géologie et la paléontologie ; et ce n’est pas de plusieurs années qu’il pourra être regardé comme fait. La Bretagne à elle seule exigera dix années de six ou huit géologues et paléontologistes, et cela en s’appuyant sur les travaux des Anglais dans le Cornouaille, le Devonshire et le pays de Galles, qui eux ont mis trente années pour débrouiller et construire la carte géologique de ces régions, moins vastes à elles trois que la Bretagne. Puis il y aura les Alpes ! les Pyrénées ! le plateau central ! le Jura ! la Corse ! etc.
Dans le courant de ce chapitre, j’ai déjà eu l’occasion de toucher au corps impérial des Mines, et à présent, je vais donner quelques renseignements et montrer les côtés faibles de cette institution, qui représente en France une des branches de la science, et constitue ce que l’on nomme un des
corps savants. Si les privilèges les plus exorbitants étaient utiles au développement des sciences, assurément on aurait ici la perfection et la réunion de savants la plus remarquable non-seulement de la France, mais du monde entier. Au lieu de cela, on a un corps des Mines où les savants sont rares, et où les ingénieurs des mines sont encore plus rares. Organisé en 1794, c’est-à-dire dans un temps où l’on faisait bon marché des droits individuels des citoyens, et de la liberté individuelle, on donna au corps des Mines le privilège exorbitant d’administrer le sous-rsol, et même le sol dans certains cas, de toutes les propriétés privées. Sousprétexte que les mines appartiennent à la nation, moi, propriétaire du sol, je ne puis extraire de mon champ, de ma forêt, ni un morceau de plomb, ni un morceau de cuivre, sans l’autorisation du corps des Mines. 11 n’y a aucun pays au monde, où existe une loi aussi draconienne. En France, on trouve cela tout naturel; et l’habitude de l’intervention de l’Etat, dans tout ce qui est privé, est tellement entrée dans les mœurs, grâce aux sévérités de l’administration, qui amplifie toujours plu tôt que d’adoucir ce que les lois ont de brutal, que la soumission non-seulement n’est plus une vertu, mais qu’on est arrivé à admirer et à écouter avec complaisance la glorification et les éloges pompeux que se donnent les agents de l’Etat dans l’exercice de leurs fonctions.
Le fer et la houille ne sont nulle part considérés comme des mines, dans la vraie acception du mot; on les assimile à des carrières; et il n’y a guère que la statistique de leurs produits qui intéresse les Etats. En France, où la houille et le fer ne sont ni en grande quantité, ni de bien bonne qualité, leurs extractions sont soumises à toutes les formalités et aussi à tous les caprices du nombreux et privilégié corps des Mines.
Il n’y a peut-être pas de pays d’une étendue pareille à la France, dans toute l’Europe et dans les autres parties du monde, où il y ait moins de mines de métaux. La production de la France en zinc, blende, nickel, cobalt, étain, cuivre, galène, y est à peu près nulle, ou du moins c’est à peine si l’on y recueille quelques échantillons de ces métaux pour les placer dans des collections minéralogiques. Le mercure, l’argent, l’or, le platine, n’y existent pas, du moins comme exploitation ou production notable. Et malgré cette pauvreté minière et métallurgique, il n’y a aucune autre contrée qui ait un personnel de corps des Mines, payé par l’Etat, aussi nombreux qu’en France; et aucun pays dont le budget soit aussi grevé par les dépenses qu’occasionnent les mines ..Partout les mines constituent, au contraire, des revenus souvent considérables pour les gouvernements ; ici c’est une occasion de dépenses des deniers publics ; et on ne dira pas que c’est parce que le Gouvernement français est désarmé devant les citoyens, puisque l’ingénieur des mines entre dans chaque propriété, et dit au propriétaire qui a acheté le terrain et dépensé dix, vingt et quarante mille francs pour des recherches de mines : arrêtez-vous ! vous avez trouvé du plomb argentifère, ou autre minéral, cela est vrai ; mais il vous faut prouver que vous êtes en état d’exploiter? que votre mine sera productive? etc. ; c’est-à-dire que, sous le pré texte de protéger votre bourse, on vous ruine. Puis d’autres se présentent ; et le corps des Mines, dans la personne de son secrétaire général, président du Conseil, dit que cette nouvelle société offre toutes les garanties d’une bonne exploitation ; et devant vous, propriétaire, le Gouvernement dispose de votre propriété, doublement acquise par l’achat du fonds et le travail de la découverte de la mine, en lui octroyant la concession
de votre mine. Assurément, feuProudhon ne connaissait pas la législation minière de son pays, lorsqu’il s’est écrié que la propriété , cest le vol. Et on dit que le peuple fran-. çais est ingouvernable ! Ce n’est certes pas en matière de mines, ainsi que peuvent le certifier le Conseil des Mines et le secrétaire général, chef du personnel.
11 est inutile d’entrer dans des détails et de discuter les prétendues garanties de justice et de bonne administration; le Conseil des Mines, n’est comme tous les conseils, dans les pays bureaucratiques, qu’un bouclier dont se sert, non le ministre des travaux publics, qui n’y est pour rien, quoiqu’il signe tout là-dedans, mais le secrétaire général, chef du personnel, qui, en réalité, est le véritable propriétaire de la fortune minéralogique de la France, et qui l’administre avec ces beaux résultats que tout le monde connaît, et qui placent la France au dernier rang dans les statistiques de production des mines.
Je ne parlerai pas des tripotages de toute espèce auxquels donnent lieu les concessions de mines, et qui déconsidèrent toutes les personnes et tous les corps administratifs de qui elles dépendent ou qui y touchent de près ou de loin. Les tribunaux ont eu souvent à s’en occuper, et l’on se rappelle encore le procès devant la cour des Pairs, au sujet de la concession de la mine de sel gemme de Gouhenans.
Mais laissons les questions industrielles de côté et revenons à la science. Voyons comment a lieu la composition et quels sont les travaux et les. fonctions de ce corps savant qui s’est successivement appelé, et par deux fois, corps national, ou impérial, ou royal des Mines, l’adjectif étant nécessité probablement par la jolie somme de un million et demi émargée annuellement au budget. En 1868, le personnel actif du
corps des Mines est de deux cent quarante-deux ingénieurs ou gardes-mines, sans y comprendre une administration centrale de chefs de divisions, de chefs de bureaux, de commis, d’aides, auxiliaires, préparateurs, expéditionnaires, bibliothécaires, surveillants des études, etc., qui s’élève à près de cinquante personnes. En tout trois cents personnes comme grand total, surtout si l’on y comprend les retraités et les veuves pensionnées. C’est six fois plus qu’il n’y a d’ingénieurs des mines au. service du gouvernement anglais, et cent fois plus qu’aux États-Unis, les deux pays les plus riches et les plus productifs en mines.
Un des inspecteurs généraux des mines1 a fait observer que le personnel et le budget du corps des Mines ne sont pas le personnel et le budget de la géologie officielle française. Alors que sont-ils ? Ce n’est pas le budget du Conservatoire des Arts et Métiers ! du Jardin des Plantes ! des Ponts et Chaussées ! du génie militaire ! de la marine ! des eaux et forêts ! du Conservatoire de musique ! des beaux-arts ! des consulats ! des tribunaux ! mais bien un budget spécial au corps des Mines. Or, l’organisation du corps national des Mines, en 1794, a été établie spécialement dans le but d’étudier le sol français, et si l’on n’a pas employé les mots géologie ni géologues, c’est qu’à cette époque cette science était dans l’enfance, que les ingénieurs des mines ne connaissaient presque rien du domaine qu’ils avaient à explorer et à administrer, et que si aujourd’hui ils sont mieux informés c’est grâce à la géologie et aux géologues. Mine est donc le synonyme de géologie et même un synonyme inférieur, car géologie comprend toutes les études relatives à l’histoire
i. Voir Bulletin de la Société géologique de France, t. XXV, p. 134. 1867.
de la terre, et tous les peuples riches en mines le comprennent si bien qu’ils ont donné le titre de géologue h toutes les personnes qu’ils emplovent pour décrire et étudier leurs richesses minérales, et que le titre inférieur d 'ingénieur des mines ou capitaine de mines est réservé à celui qui exploite la mine, dirige les ouvriers, et vit à côté des puits et tranchées d’extraction. Or en France les ingénieurs des mines du Gouvernement ne dirigent aucune exploitation de mines , et même la grande majorité d’entre eux seraient bien embarrassés pour le faire ; leurs devoirs se bornent à surveiller les mines, à ordonner même les travaux, à indiquer les machines à vapeur à employer, à donner leur avis sur toute demande de concessions de mines, toutes choses qui ne peu ~ vent se faire que s’ils connaissent à fond la géologie la plus détaillée et la plus minutieuse de chaque partie de la France. Par conséquent le budget du corps des Mines est bel et bien le budget de la géologie, et vouloir faire croire le contraire c’est jouer sur les mots, comme à l’Académie des sciences de l’Institut impérial de France, la section de géologie y porte le titre aujourd’hui partout abandonné de section de minéralogie.
Eh bien ! malgré l’apparente contradiction qui va en résulter, il n’est que trop vrai que le budget et surtout le personnel du corps des Mines, ne sont ni le budget ni le personnel de la géologie et encore bien moins des mines ! On peut dire que les ingénieurs du corps impérial des Mines de France s’occupent de tout à l’exception de mines et de géologie, et pour montrer que cela n’est pas un paradoxe, je vais citer les occupations de la plupart d’entre eux, d’après Y État général du personnel des mines au 1er juin 1868. (Voir la note à la fin du chapitre.) Professeurs de mathématiques,
physique, .chimie, astronomie et économie politique, conseillers d’État, sénateurs, consul général, fabricant de sucre, inspecteurs des machines à vapeur qui font explosion, constructeurs ou surveillants des chemins de fer français, espagnols et autrichiens, examinateurs d’admission aux écoles supérieures et secondaires de l’État, examinateurs de sorties des mêmes écoles. Il y a quelques années qu’il y en avait un qui était secrétaire de la légation française à Washington, un autre était secrétaire du prince Napoléon, un troisième secrétaire du duc d’Aumale. Enfin, c’est dans le personnel du corps des Mines que les utopistes, qui pullulent en France, ont toujours recruté leurs adeptes les plus fanatiques et les plus convaincus.
Un savant étranger, qui avait étudié à fond l’Exposition universelle de 1867, me disait : — Mais je ne vois que des ingénieurs du corps impérial des Mines dans toutes les commissions, dans tous les jurys, à la tête, au milieu, à la base ; je ne puis faire un pas sans rencontrer un ingénieur des mines français qui m’explique les produits vivants et les établissements de l’agriculture , la carrosserie , le matériel des chemins de fer, les cuirs et peaux, les poteries, le nouvel ordre de récompenses , et cependant l’exposition des mines de la France n’est pas brillante, et les cartes géologiques bien — Allons, achevez votre pensée, lui dis-je.
— Faibles, ajouta-t-il. — Que voulez-vous ! on les employé à ce que l’on peut ; il y en a tant ! et ils ont si peu de goût à leurs travaux du métier qu’on s’en sert un peu partout.
— Ce sont alors, me dit-il, des ingénieurs des mines in partibas. Et combien en avez-vous ? — A peu près une centaine, sans compter les honoraires, les hors concours, les disponibles, les congés temporaires, illimités, les démissionnaires.
D \i LA SCIENCE EN FRANCE
— Est-ceque tout cela est payé par l’État? — Je nesais, caries citoyens en France voient rarement les détails des budgets, mais je le suppose. — Allons la France est riche ! — Oui, assez pour payer sa gloire. Si au moins cela en était, ajoutai-je en moi -même.
Le conseil général des Mines est composé de douze inspecteurs généraux, dont les fonctions consistent à donner leur avis sur des mines, dans un pays où il n’y en a pas, ou du moins très-peu, et à inspecter des arrondissements minéralogiques où jusqu’à présent il n’y a guère eu que des sinécures ne servant qu’à arrondir et allonger les chiffres aux budgets des dépenses. Il est vrai que plusieurs d’entre eux font partie de commissions, comme celle des Machines à vapeur, des Annales des Mines (organe du Corps, et qui renferme des mémoires de moins en moins consultés), de l’examen des inventions et règlements des chemins de fer (on est en retard de trente ans sur les États-Unis pour tout ce qui touche au matériel, aux machines et aux constructions. La Suisse et la Prusse sont en avance de vingt ans sur la France pour toutes ces matières). Des inspecteurs généraux sont en outre : sénateurs, directeur et sous-directeur de l’École des Mines, conseillers d’État, professeurs au Jardin des Plantes et au Collège de France ; et enfin il y a des inspecteurs généraux honoraires et en retraite. Le conseil général des Mines est l’épée de Damoclès suspendue sur la tête de tout découvreur de mines, et on peut dire que c’est l’instrument le plus puissant, conjointement avec le secrétaire général, chef du personnel, qu’il soit possible d’imaginer pour enrayer et étouffer tout développement des mines françaises. Cet instrument coûte 200,000 francs par an au budget.
D’où vient ce luxe d'ingénieurs des mines dont le gouvernement lui-même ne sait que faire? cette quantité d’ingénieurs qui ne le sont que de nom? ces contrastes entre la pauvreté de la production minérale et le grand nombre du personnel appelé à la contrôler ? D’où vient que la géologie officielle française, au lieu de marcher de front avec celles de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Scandinavie, de la Suisse* de la Belgique, des États-Unis, de l’Inde, de l’Australie, se traîne péniblement à leur remorque? et que l’on en est encore réduit, en France, à traduire des traités de géologie élémentaire des pays étrangers pour y apprendre cette science ? D’où vient que l’École des Mines de Paris ne peut supporter la comparaison avec celle de Londres? ni avec celle de Freyberg? ni avec celle de Berlin?
Tout tient à un vice radical, que chacun connaît et que personne n’ose dire, tant les préjugés sont fortement enracinés en France, tant les mots y mènent les hommes, tant les citoyens y sont peu de chose, tant l’administration y est puissante, tant les corps privilégiés y sont exclusifs, despotiques et peu éclairés. Ce vice gît à la base même, c’est le recrutement du corps des Mines qui est la principale cause de tout le mal. Tout le monde croirait que, pour être ingénieur des mines du gouvernement, il faut connaître la géologie et toutes les sciences qui en dépendent, comme la minéralogie, la paléontologie, la géographie physique, la métallurgie. Pas du tout ; il suffit simplement de passer de bons examens en mathématiques pures et en physique et chimie théoriques. Remarquez bien que je dis passer des examens, et non pas savoir à fond, ce qui est une grande différence. De plus, il faut que ces examens aient eu lieu ayant l’âge de vingt ans ; après cet âge, fussiez-vous fort en
mathématiques, en physique et en chimie, comme Laplace, Ampère, Foucault et Pasteur, on ne veut plus de vous. On connaît ce qu’est la chance des examens; des incapables arrivent les premiers, parce qu’ils ont une mémoire heureuse et de l’aplomb, et des hommes de génie sont refusés.
Admis comme élèves ingénieurs des mines, non parce qu’ils sont capables pour la partie qu’ils embrassent, puisqu’ils ne savent pas un mot de géologie et encore bien moins de mines; non, parce qu’ils ont du goût pour les études métallurgiques ou géologiques qu’ils ignorent totalement, mais simplement parce qu’ils ont passé dans une école de mathématiciens des examens qui les ont placés à la tête de cette école. Gomme le corps des Mines offre plus d’avantages pécuniaires et honorifiques que l’artillerie de marine ou de terre, et que surtout les places d’ingénieurs des mines sont toutes sans exception des sinécures, les élèves de l’École polytechnique choisissent naturellement les Mines, et c’est comme cela que chaque année, deux, trois ou quatre élèves entrent dans le corps des Mines. Et ce moyen d’entrer est le seul et unique; il n’y en a pas d’autres. Gomme ce recrutement est intelligent ! L’État ne se sert pour se faire éclairer sur la richesse minière nationale, sur son exploitation, sur la valeur réelle et positive du sol de la patrie, que de personnes sachant intégrer une équation, ou résoudre un triangle sphérique. En Chine même, on ne trouverait pas une pareille aberration mentale.
Si une fois admis au corps des Mines comme élèves ingénieurs, on leur apprenait l’art du mineur, la géologie, la métallurgie, et que l’on n’acceptât comme ingénieurs que ceux qui auraient montré par leurs études qu’ils étaient
capables, capacité éprouvée par des examens et travaux vraiment pratiques , on pourrait encore à la rigueur, se servir de ce mode arriéré et absurde de recrutement pour former des naturalistes ; car un ingénieur géologue ou ingénieur des mines n'est pas autre chose qu’un naturaliste. Mais voici comment on s’v prend pour arriver à faire de l’élève ingénieur, un ingénieur. On a créé pour cela une École impériale des Mines, et on l’a placée à Paris, oii il n’y a pas de mines. Cette École est largement dotée : beaux et vastes bâtiments qui se sentent de la munificence d’un ministre portant épée ; le personnel est nombreux, des laboratoires, de riches collections, bibliothèque, etc. Tout cela pour sept à dix élèves. Les cours durent trois années, avec des vacances et des voyages-missions convenablement distancés. Mais voici maintenant le revers de la médaille, c’est que les cours y sont peu suivis ; plusieurs élèves et meme des ingénieurs se vantent de n’avoir jamais mis les pieds à certains d’entre eux. Du reste, assidus ou non, cela ne les empêche pas d’être nommés, après leurs trois années, au grade d’ingénieurs ordinaires, et comme tels ils sont chargés d’administrer un sous-arrondissement minéralogique comprenant souvent deux ou trois départements. Il n’y a pas d’exemples d’élèves ingénieurs qui ne soient pas nommés ingénieurs ; à moins qu’ils ne se mettent eux-mêmes hors concours. Cette manière de faire des géologues n’est pas sérieuse et est en harmonie d’ailleurs avec les vues éclairées qui président au recrutement.
Une fois dans l’arrondissement minéralogique, l’ingénieur ordinaire des mines est appelé à donner son avis et à faire des rapports sur toutes les mines qui sont trouvées dans sa circonscription! de lui souvent dépendent les concessions;
et pour achever de lui donner toute l'importance que ses brillantes études et ses connaissances méritent, on le charge le plus souvent de la carte géologique de un ou deux départements. Or, le cours de géologie est celui qui est le plus spécialement négligé quand on est à l’École des Mines, et des ingénieurs nommés pour relever une carte géologique d’un département ont dû, tout d’abord, comme mesure d’installation dans ce relevé, acheter un traité élémentaire de géologie de Lyell, pour apprendre l’usage des expressions géologiques. Aussi, quelques-unes des cartes géologiques départementales que M. Élie de Beaumont est en train de faire raccorder, pour en construire la carte géologique détaillée de la France, sont-elles d’une faiblesse au-dessous de toute critique.
Dans son arrondissement ou sous-arrondissement minéralogique, l’ingénieur ordinaire a, sous ses ordres, un ou plusieurs gardes-mines. Qu’est-ce qu’un garde-mines? Le gardemines est une espèce de commis, d’employé, de machine, en un mot, c’est la chose de l’ingénieur des mines. Ce secrétaire ne peut, dans aucun cas, s’élever au grade d’ingénieur ordinaire ; c’est un paria dans son emploi ; pour lui, les principes de 1789 n’existent pas; il est Français malgré cela, paie ses contributions, mais il ne peut pas s’élever à tous les emplois de sa profession ; pour lui le bâton de maréchal, c’està-dire, le grade d’inspecteur général des mines et même de simple ingénieur, n’existe pas.
Le nombre des gardes-mines est considérable : il y en a cent cinquante, dont trente-deux sont en disponibilité, ou en congé illimité ; ce qui en laisse cent dix-huit en activité de service. On peut dire que la plus grande partie du travail exécuté par le corps des Mines, et la plus intelligente, est
faite par les gardes-mines. La plupart ont plus de connaissances de leur état et sont beaucoup plus capables que leurs ingénieurs. Il y en a même un qui est plus capable que tout le corps1 des Mines, y compris les inspecteurs généraux; lui seul, dans le corps impérial des Mines, est en état de donner un avis motivé sur l’âge d’un terrain, sa position véritable dans la série des roches stratifiées, sa valeur technique et le parti qu’on peut en tirer ; il est, en un mot, ingénieur-géologue ou ingénieur des mines dans toute l’acception du mot. Et, cependant, il n’est pas et il ne sera jamais ingénieur des mines, même de troisième classe; il restera garde-mines toute sa vie, quoique son talent et ses vastes connaissances le classent pour être professeur à l’Ecole des Mines, avec un des rangs les plus élevés dans la hiérarchie. Voilà dans la pratique, ce qu’en France l’on nomme égalité des citoyens devant la loi. Et l’on dit, cependant, que la société française est profondément démocratique; il paraît que cette profondeur ne s’enfonce pas bien loin dans le sol, puisqu’elle n’atteint pas les mines. Je n’ai pas nommé ce garde-mines, tout le corps des Mines le connaît, et bien plus il est connu de tous les géologues et paléontologistes français et étrangers.
En suivant année par année, le mouvement du personnel de l’Ecole des Mines, on voit qu’il n’y a qu’un ingénieur connaissant son métier de géologue et de mineur, toutes les six ou huit années; c’est-à-dire, qu’en prenant trois élèves comme moyenne annuelle d’admission, il faut de dix-huit à vingt- quatre de ces élèves pour donner un ingénieur des mines non inpartibus. Ce résultat est la condamnation la plus manifeste de la valeur du recrutement exclusif du corps des Mines, par les élèves de l’Ecole polytechnique.
Les dépenses de l’Ecole des Mines étant trop considérables
pour n’y avoir que huit à dix élèves ingénieurs, le Gouvernement français y a adjoint des élèves libres. Ces élèves sont ceux qui suivent régulièrement les cours; ils prennent leur métier au sérieux puisque c’est par goût qu’ils entrent à l’Ecole. Mais malheureusement le corps des Mines leur est fermé ; tout au plus peuvent-ils être admis à être les commis de leurs anciens camarades, moins bons élèves qu’eux. Curieuse anomalie, l’administration choisit, pour occuper le plus haut emploi, l’incapable, et nomme le capable son commis. Oh I je sais bien qu’on dira qu’ils ne sont pas incapables en mathématiques ; que dans les sciences spéculatives, théoriques et inutiles dans la vie pratique, ils ont fait leurs preuves, et que quand on est lauréat du prix Laplace à l’Académie, on n’est pas incapable. Mais aussi on n’est pas à cause de cela géologue, ni ingénieur ou capitaine de mines. Et ce qu’il faut dans un corps des Mines, ce sont des hommes capables de faire leur métier, et non pas des professeurs de mathématiques.
Quelques élèves des nations étrangères, surtout des peuples anglo-saxons, viennent de temps à autre suivre les cours de l’Ecole des Mines de Paris; mais ils font rarement un longséjour, et la traversent promptement pour se rendre aux Ecoles des Mines de la Saxe et de la Prusse.
A l’exception de la collection minéralogique, toutes les autres collections de l’Ecole des Mines de Paris, sont très-inférieures sous les rapports de l’organisation, des classifications, des arrangements, des catalogues. Il n’y a même pas de catalogues publiés 4. Quant aux services rendus par l’Ecole ou le
1. Il faut excepter un catalogue lithographié de la collection minéralogique, qui vient de paraître depuis quelques mois.
corps des Mines, le public français les ignore totalement; il n’y a pas de comptes-rendus annuels du roulement de l’Ecole, ni des travaux exécutés aux frais du Gouvernement par le corps impérial des Mines.
On voit souvent dans les publications officielles, que les pays étrangers nous envient nos institutions publiques, notre Ecole polytechnique, nos corps savants. S’il en était ainsi, ils nous imiteraient, et il n’est venu à aucun d’eux l’idée de le faire. L’Ecole des Mines et le corps des Mines, dans tous les cas, ne sont pas un objet d’envie bien vif assurément; et lorsque par hasard des ingénieurs du corps impérial des Mines se sont trouvés à l’étranger, pour y exercer leur état, ils n’ont pu trouver d’emploi ; et j’en ai connu un aux Etats- Unis qui n’a pu se faire agréer même comme simple sousdirecteur de travaux d’une exploitation de houille en Pensylvanie. On citera, sans doute, quelques missions en Russie, à San-Salvador, Panama, c’est-à-dire dans les pays les moins civilisés; mais on ne peut donner un seul exemple d’un ingénieur appartenant ou ayant appartenu au corps des Mines français, et qui ait été jugé capable d’exploiter une mine quelconque dans un pays anglo-saxon, allemand ou Scandinave.
Un de ces ingénieurs envoyé en mission en Californie, y déclara que le fameux filon argentifère de Comstock lodge à Washoe, était sans valeur; et avant que sa lettre fût imprimée au Moniteur universel , à titre de document à l’usage . de la France, les propriétaires de la mine avaient retiré pour 500,000 francs de minerai. C’était en 1860, et en 1866, le filon qui a vingt mètres de largeur en moyenne sur une longueur de sept kilomètres, a rendu 82,500,000 francs dans cette seule année. Avec de pareilles aptitudes métallur-
giques, on ne pouvait laisser chômer un tel talent; aussi est- ce à ce même ingénieur du corps impérial des Mines, que le gouvernement français a donné le soin à! étudier les gisements métallurgiques du Mexique; il le devait aux souscripteurs des obligations mexicaines.
Avec une pareille organisation, un recrutement aussi peu éclairé, le corps des Mines est non-seulement au-dessous de sa tâche, mais comme tout ce qui est privilégié et jouit de toutes sortes de faveurs, ses membres eux-mêmes sont loin d'être satisfaits de leurs positions; et tous ceux qui s'y sentent des inclinations et des désirs vrais de travail, quittent le Corps, soit en demandant des congés illimités, soit en donnant leurs démissions, et il ne reste que les intellligences qui se plaisent à peupler les avenues administratives et les moutons noirs du troupeau. Bien entendu que je ne parle pas ici des huit ou dix géologues, véritables et seuls ingénieurs des mines du Corps, qui eux sont à leurs places et la remplissent honorablement.
Ces huit ou dix ingénieurs des mines, seuls dignes de ce titre, dira-t-on, devraient réformer le Corps et y introduire les changements qui le rendraient efficace et qui l'empêcheraient de paralyser plus longtemps la production minière actuellement nulle, ou à peu près nulle, de l'Empire français. La réponse à cette objection se trouve dans l’impossibilité absolue de réformer quoi que ce soit qui dépend de l'administration en France; on aggrave les fautes, on les rend plus lourdes, on accumule règlements sur règlements ; mais on ne touche à rien des bases, que l'on regarde avec une espèce de fétichisme, comme les œuvres immortelles de la Révolution française. L’organisation de l'agence des Mines date de la Convention; puis le corps des Mines du Consulat et de
l’Empire ; il n’y a donc pas à y toucher. Enfin, il y a la hiérarchie qui arrête toute initiative individuelle. L’administration est dure pour ses employés ; on n’y aime pas les travailleurs. Dans leurs relations on s’y traite bien de cher camarade , mais cela n’empêche nullement les chefs du corps des Mines de s’emparer souvent des travaux des subordonnés, et de tenir dans une dépendance complète et absolue tous les ingénieurs, et à plus forte raison les gardes-mines.
Quant aux chefs du Corps, ils sont eux-mêmes soumis au secrétaire général chef du personnel, et ils ont soixante ans passés. Ce n’est pas à cet âge que l’on demande des réformes, ni qu’on est apte à les effectuer.
N’ayant pas de mines en exploitation, il n’y a pas ou ' presque pas d’ingénieurs civils des mines en France; et le peu qu’il y en a n’ose s’élever contre des abus, dont ils souffrent les premiers, et qu’ils craignent encore plus s’ils parlent que s’ils gardent le silence. Cependant l’un d’eux, M. Petitgand, dans un rapport sur Y État du travail des mines, dans les Rapports . du jury international , vol. V, a fait entendre quelques plaintes. Il a dit, en parlant du corps des Mines, qu’ « il serait injuste de méconnaître ses bril- » lantes aptitudes et ses beaux services dans les écoles spé- » ciales et les chaires des facultés, dans les corps savants et » dans l’Institut lui-même, dans les administrations publi- » qnes, les chemins de fer, où il apporte son activité, son » amour du bien public et ses lumières, etc.; mais nous » constatons, dans leurs conséquences déplorables, des faits » qui ont amené et perpétuent l’inertie d’une industrie liée » au succès de tant d’autres branches d’activité. » Sans doute, il est beau d’être dans les chemins de fer, consul général et secrétaire d’un prince, mais ce n’est pas ce que la géologie
et la minéralogie françaises demandent. Le corps des ingénieurs-géologues ou des Mines français a besoin de personnes pouvant exécuter avec intelligence une bonne carte géologique, des coupes exactes du terrain, des carrières et des mines ; des descriptions de tout ce qui existe dans le sous-sol, des statistiques de mines et de minerais; des analyses de roches et minerais; de professeurs pouvant former des élèves, et d’administrateurs pouvant diriger et organiser de grandes collections et de grands relevés détaillés des richesses géologiques de son territoire. Toutes choses qui peuvent s’obtenir facilement avec les sommes annuelles inscrites aux budgets, et même, avec la moitié dettes sommes et un personnel six fois moins nombreux. Mais il faut le vouloir, et en France l’administration ne veut jamais..... quand il s’agit de réformes.
Comme conclusion de ce chapitre, on peut dire qu’il y aurait deux moyens de faire exécuter la carte géologique détaillée de la France, bien entendu en dehors de celui adopté parle décret du 5 octobre 1868. Le premier, consisterait à nommer une commission géologique de cinq membres, chargée de diriger le travail ; en ayant soin que ces cinq personnes soient choisies de telle façon, qu’elles représentent bien les diverses branches de la géologie et son état actuel, et non pas la géologie d’il y a quarante années. Ainsi il faudrait que cette commission comprît des savants trèsversés dans les questions de stratigraphie, de classifications des roches et de métamorphisme, de paléontologie des animaux inférieurs et des vertébrés, des glaciers et de l’antiquité de l’homme. De plus, il serait très-désirable que, sur les cinq membres, il y en eût au moins deux qui soient choisis parmi les simples citoyens, sans attaches administratives ou gou-
vernementales, et qui échappent par là aux esprits de corps et aux influences de camaraderies d’écoles spéciales. Cette commission nommerait elle-même chaque année son président, qui serait celui qui aurait la signature définitive de tous les travaux exécutés pendant Tannée . Chaque année la commission ferait un rapport au gouvernement, qui serait lu, soit à l’Académie des sciences de Paris, soit à la Société' géologique de France, ou devant toutes les deux. 11 serait cependant préférable que la Société géologique soit choisie, parce qu’il y a toujours là un public de géologues, tandis qu’à l’Académie ce public n’existe pas. Ce rapport- serait imprimé et distribué gratis à tous les membres de la Société géologique habitant l’empire français, à toutes les Sociétés savantes et Académies de Paris et des provinces, et à tous les membres du Corps législatif et des conseils généraux des départements.
La commission géologique choisirait les géologues les plus capables d’exécuter les feuilles des diverses parties de la France, en s’adressant aux personnes connues par leurs travaux antérieurs, et cependant encore d’un âge à faire un service actif et à achever ce qu’ils entreprendraient. Leurs traitements seraient à Tannée, et sans engagement de la part de l’État au delà d’une année. On distribuerait des grades suivant les capacités, de directeurs de brigades, de géologues et d’aides géologues. On formerait plusieurs brigades qui attaqueraient le travail sur plusieurs points différents de la France, afin de sortir dès le commencement du bassin de Paris qui administrativement est toujours trop privilégié, et de donner satisfaction aux divers intérêts miniers et agricoles des différentes parties du territoire de l’empire. Chacune de ces brigades, au nombre de trois ou
quatre, serait inspectée sur le terrain avec détail par un des membres de la commission. Un paléontologiste avec deux aides serait attaché à la commission et partagerait son temps entre les diverses brigades ; il en serait de même d’un bureau d’essai de minerais et d’analyse de roches.
Les collections seraient réunies dans un édifice central à Paris, où se feraient aussi le travail de bureau pendant l’hiver, et les publications des cartes et des mémoires. Le corps des Mines tel qu’il est organisé, fournirait naturellement son. contingent au personnel employé ; mais pendant ce service spécial, les ingénieurs ou gardes-mines seraient considérés comme en congé, et leurs emplois dans les brigades ou comme paléontologistes, ou métallurgistes, ou membres de la commission géologique, seraient sans aucun égard à la hiérarchie qu’ils occupent dans le corps des Mines, mais seulement d’après leurs capacités, reconnues par la commission et approuvées par le ministre.
. En plaçant ainsi une brigade à Biarritz, une à Brest, une à Grenoble et une quatrième en Bourgogne, et avec un personnel de quarante ingénieurs géologues, paléontologistes et métallurgistes, y compris la commission géologique, on aurait là une organisation qui répondrait amplement aux besoins de la science et du travail à exécuter, et qui, dans l’espace de vingt-cinq à trente-cinq années, doterait la France d’une œuvre vraiment nationale et digne d’elle.
Le second moyen serait plus radical et a, par conséquent, encore moins de chance que le premier, qui n’en a déjà aucune, du moins dans notre état social actuel. Ce serait de réformer le corps des Mines, et de faire que le relevé géologique de la France constituât le corps des Mines lui-
même, comme cela se fait en Angleterre. Pour cela, il faudrait verser , dans les corps des Ponts et Chaussées, des chemins de fer, des télégraphes ou des professeurs de mathématiques, les ingénieurs ou gardes-mines actuels dont les fonctions et les aptitudes n’ont rien de commun avec l’étude de la géologie et de la métallurgie», et mettre à la retraite tous ceux qui ont atteint l’âge de soixante ans. Ce qui réduirait le personnel vraiment utile du corps des Mines à douze ou seize personnes. Nommer un directeur général pris en dehors du Corps actuel, d’une capacité notoire et bien établie , puis choisir parmi les géologues, paléontologistes et métallurgistes français, vingt à vingtcinq personnes ayant exécuté des travaux reconnus bons, et qui les classent comme pouvant exécuter les- recherches qu’exige cette profession. Distribuer alors parmi ces trentehuit à quarante personnes les positions de grades et d’emplois, suivant les capacités d’abord, puis en faisant attention à l’âge. Enfin recruter ce Corps par des géologues, paléontologistes et métallurgistes n’ayant pas dépassé trente-cinq ans d’âge et ayant fait des travaux pratiques, jugés bons par l’opinion des savants français et étrangers.
On objectera qu’aucun des ingénieurs des mines actuels ne consentirait à vouloir entrer dans une pareille réorganisation; ce qui serait un malheur, assurément, mais il y aurait lieu d’espérer que le temps réparerait le vide fait, et que la géologie française n’aurait pas trop à souffrir de cette abstention. D’ailleurs, placés dans d’autres corps, la France ne perdrait pas les services éminents que des hommes d’une science si profonde seraient toujours en état de rendre.
En admettant le personnel et le budget de l’année 1868 — et c’est jusqu’ici l’année qui a été la plus chargée —
comme moyenne annuelle du corps des ingénieurs géolologues ou des mines, employé par le gouvernement anglais, on a : 500,000 francs et soixante personnes, qui donnent pour résultats : 1° la meilleure carte géologique détaillée qu'il y ait au monde; 2° les meilleures statistiques de mines; 3° les .meilleurs musées géologiques, paléontologiques, métallurgiques et de machines de mines; 4° les meilleurs catalogues de tout ce qui touche à l’industrie des mines et à la géologie d’un pays ; 5° les meilleurs marchés et les plus faciles à acquérir de toutes les cartes, coupes, ou autres publications géologiques, paléontologiques et métallurgiques qui paraissent sur un point quelconque de notre globe.
Si en facç nous plaçons ce qui se passe en France , nous avons, pour la meme année de 1868, une dépense de 1 , 105, 800 francs pour le personnel des ingénieurs-géologues, dits ingénieurs des mines, des gardes-mines et du matériel. À cela il faut ajouter les dépenses du personnel et de l’administration des Mines et des bureaux de cette administration, tels que : traitement du secrétaire général chef du personnel, chefs de divisions, chefs de bureaux des mines, etc., s’élevant à plus de 60,000 francs. De plus, il y a des logements accordés aux frais de l’État à dix ou douze familles; dépenses qui n’existent pas en Angleterre. Enfin la carte géologique de France vient d’être portée au budget, parle décret du 5 octobre, pour la somme annuelle de 100,000 francs. Il y aurait encore à ajouter les sommes annuelles votées par les conseils généraux de beaucoup de départements, pour les ingénieurs des mines chargés d’en construire la carte géologique. Je n’ai pas compris non plus les sommes payées dans d’autres parties du budget au corps des Mines ; pour
l’Algérie 220,000 francs, pour les chemins de fer, etc. En disant un million cinq cent mille francs (1 ,500,000 francs), chiffre rond, pour les dépenses annuelles du corps impérial des Mines, on est au-dessous de la réalité. Le personnel est de trois cents ingénieurs, gardes-mines, etc. Maintenant, avec cette forte somme, triple de celle employée en Angleterre, et ce personnel si nombreux, qu’il en est devenu embarrassant, puisqu’on ne sait plus qu’en faire ; voici les résultats obtenus : 1° la carte géologique de France, restée inachevée ; 2° le fragment de carte géologique détaillée de la France, exposé au palais du Champ de Mars en 1807, encore manuscrit et non publié; 3° les Annales des mines ; 4° des cartes géologiques départementales, au nombre de quarante à cinquante, qui ne sont pas dans le commerce, et qu’on ne peut se procurer à aucun prix ; 5° un musée géolologique, paléontologique, de machines (École des Mines) sans classifications, ou peut s’en faut, et sans catalogues ; 6° une production minière insignifiante; 7° enfin, le réseau pentagonal et la vis tellurique ! !
En terminant ce chapitre, je ne puis m’empêcher de dire que c’est avec regret et un véritable chagrin que je me sépare d’une manière si accentuée du corps des Mines, où depuis vingt-cinq ans j’ai toujours compté de nombreux et bons amis, et de son ingénieur le plus célèbre, M. Elie de Beaumont. Mais quarante années d’une soumission presque absolue des géologues français à la suprématie officielle et administrative de M. de Beaumont; quarante années d’une opposition systématique à tous les progrès de la géologie et de la paléontologie ; quarante années d’un pouvoir dictato-
DE LA SCIENCE EN FRANCE rial, qui ne s’est fait sentir que pour arrêter et jamais pour aider; quarante années d’un professorat sans élèves, qui n’a abouti qu’à des suppléance^ faites par des hommes sans noms en géologie; quarante années d’une administration sans contrôle, et qui ne s’est exercée que pour arriver à doter la France de cartes géologiques départementales aussi bariolées que difficiles à obtenir, et qui finalement a abouti au décret impérial du 5 octobre 1868 ; quarante années de torpeur, de craintes journalières, de vrais prodiges de respect, ont enfin comblé la mesure; et, je le sens dans le plus profond de mon être, c’est sans reproche et avec la conviction qu’ au-dessus des inclinations il y a des devoirs à remplir envers la science et envers son pays, que j’ai écrit ce qui précède. Fais ton devoir, advienne que pourra.
NOTE MONTRANT LES OCCUPATIONS d’üNE PARTIE DU PERSONNEL DES MINES
(Extrait des Annales des Mines, 6e série, t. XIII, p. 159. 1868.)
Inspecteurs généraux de première classe.
Élie de Beaumont, chargé de présider le Conseil des Mines en l’absence du ministre, professeur au Collège de France ; Combes, membre du Conseil des Mines;
Levallois, membre du Conseil des Mines ;
De Boureuille, secrétaire général, chef du personnel, membre du Conseil des Mines;
De Billy, membre du Conseil des Mines.