CHAPITRE V
Diagnostic.
Nous avons vu, dans l'étude anatomo-pathologique, que les plaques de sclérose avaient une constitution individuelle, uniforme, mais qu'elles différaient par le nombre, le siège et le mode de répartition, occupant tantôt l'encéphale seul, tantôt la moelle seule, d'autres fois l'encéphale et la moelle. Ces variétés de siège ayant leur correspondant dans la symptomatologie nous ont conduit à admettre trois formes : céphalique, spinale et cérébro-spinale. Chacune de ces formes présente des troubles fonctionnels spéciaux : prédominance dans l'une des troubles spinaux, dans l'autre des troubles céphaliques; enfin, dans la troisième, réunion des symptômes céphaliques et spinaux.
Il ressort donc de l'étude anatomique et symploraatique de la sclérose en plaques qu'il s'agit là, pour nous servir d'une expression de M. Charcot, d'une affection véritablement polymorphe. C'est là un premier fait qui peut nous expliquer pourquoi la sclérose dont les lésions anatomiques avaient été signalées depuis si longtemps, avait échappé jusqu'alors à l'analyse clinique. Un deuxième fait à mentionner encore, ce sont les analogies qui rapprochent la sclérose en plaques considérée dans l'une de ses formes les plus communes, avec la paralysie
agitante. Jusque dans ces derniers temps, en effet la confusion avait été complète. C'est avec la forme céphalique de la sclérose que la paralysie agitante a le plus d'analogies, tandis que c'est de la forme spinale que se rapprochent le plus les phénomènes caractérisant les phases de l'ataxie locomotrice symplomalique de la sclérose des cordons postérieurs de la moelle ainsi que les diverses affections dénommées myélite chronique, sclérose rubanée, sclérose latérale (1).
— C'est avec l'incoordination des mouvements, symptomatique de la sclérose des cordons postérieurs de la moelle, que pourrait être confondue, dans la première période,' la sclérose en plaques dissiminées, mais, dans cette dernière, l'incertitude de la marche due à l'affaiblissement, à la parésie des membres inférieurs est, le plus souvent, le phénomène initial, tandis que dans l'ataxie, l'incoordination des mouvements est un phénomène tardif pouvant survenir 10, 12, 15 et même 20 ans après le début, et celle-ci esta peu près toujours précédée de symptômes fondamentaux qui sont des troubles spinaux (douleurs fulgurantes) et des troubles céphaliques (paralysie des nerfs moteurs oculaires).
Dans la première période de la sclérose, les troubles
(1) Sous le nom de myélites chroniques, on rangeait naguère une foule de maladies de la moelle très-diverses. Les travaux modernes ont commencé à débrouiller ce chaos en séparant : 4» la sclérose des cordons postérieurs (ataxie locomotrice progressive) ; 2° la sclérose en plaques. Quant aux autres maladies, appelées encore myélites chroniques, elles n'ont pas un cortège symplomatologique assez précis pour qu'il nous soit possible d'établir un parallèle entre elles et la sclérose en plaques.
moteurs dérivent d'une véritable parésie ou paralysie des membres inférieurs : dans l'ataxie, la paralysie n'est qu'apparente, les muscles des membres ont conservé, du moins à l'origine, toute leur énergie ; la faiblesse est due seulement à l'incoordination des mouvements, surtout marquée dansla station et la marcbe; il y a asynergie des muscles et non paralysie réelle.
Dans la station debout, l'ataxique se sent d'abord moins solide sur ses jambes, il perd facilement l'équilibre, et si on lui ferme les yeux, il tombe; pendant la marche, il projette ses jambes à droite et à gauche, d'une manière très-irrégulière, frappant fortement le sol du talon; si on lui ferme les yeux, il perd la conscience de l'effort qu'il doit exiger de ses muscles dans les mouvements qu'il commande, ceux-ci sont plus désordonnés et le malade tombe : le désordre est bientôt tel que la progression et la station deviennent impossibles. Au milieu de ces troubles de la motililé, si le malade est couché, ses membres inférieurs exécuteront toutes sortes de mouvements avec une puissance musculaire considérable. Il serre de même les objets avec une grande force.
Dans la sclérose en plaques, il y a une parésie des membres inférieurs qui rend la marche de plus en plus pénible : le malade a de l'incertitude dans les mouvements, il a besoin d'un aide pour se soutenir, il titube à l'instar d'un individu ivre ; il y a ou il peut y avoir des vertiges ; cette marche chancelante n'est pas modifiée quand on lui ferme les yeux. La parésie faisant des progrès graduellement croissants, arrive à une véritable paralysie.
Quant à la sensibilité, elle est presque toujours intacte dans la sclérose en plaques, et ce n'est que très-exceptionnellement qu'on trouve un peu d'anesthésie ou d'hypéresthésie ; dans Vataxie, au contraire, les troubles sont très- variés, et, en général, très-marqués ; il existe de l'anesthésie, de l'analgésie, une perversion de la sensibilité de la plante des pieds, telle que le malade croit marcher sur un sol inégal, sur du velours, du duvet, etc., alors qu'il est sur un parquet ; l'anesthésie peut atteindre les muscles, les articulations. La contracture, dernier terme de la sclérose en plaques, se voit, mais exceptionnellement, à la période ultime de certaines ataxies dans lesquelles la sclérose a gagné les cordons latéraux.
Les douleurs fulgurantes, affectant surtout les membres inférieurs, se rencontrent constamment dans l'ataxie, très-rarement dans la sclérose.
Quelques-uns des malades, dont nous rapportons l'histoire, ont, en effet, éprouvé des douleurs de ce genre. Nous citerons, à ce point de vue, le D'Pennock qui durant quelque temps eut une sensation de conslriction autour de la jambe. La malade de I'Obs. XV se plaignait de douleurs en ceintures sur lesquelles malheureusement les détails font défaut. Il en était de même encore de Joséphine L... qui fait l'objet du cas suivant.