CHAPITRE II
Origine de la Scoliose.
Parler de l'origine de la scoliose semble au premier abord sortir de noire sujet, il n'en est rien cependant, puisque ce qui se dégage de nos recherches anatomiques et cliniques au point de vue de cette origine intéresse au plus haut point l'obstétrique.
En efîet, tous les squelettes et bassins que nous avons passés en revue, toutes les observations prises avec détails nous amènent à penser que la scoliose, aussi bien celle qui se développe dans les 5 premières années que celle qui apparaît plus tard de 7 à 12 ans, ont la même origine qui est le rachitisme.
Évidemment, cette idée n'est pas nouvelle, on attribuait tout au rachitisme jadis, aussi bien la cyphose que la scoliose ; mais plus récemment, dans la Revue d' Orthopédie (1890), M. Kirmisson considère certaines scolioses des adolescents comme une manifestation tardive du rachitisme vertébral.
Dans le compte-rendu de son service pour l'année 1894 dont nous parlions plus haut, il dit encore (à propos de l'observation d'un jeune homme de 19 ans chez lequel la scoliose s'est développée à 13 ans et qui porte de plus un double pied plat et un double genu recurvatum extrêmement marqué) :
t( Je ne me lasse pas de signaler les faits qui démontrent la nature rachitique de la scoliose des adolescents. »
Si celle origine de la scoliose lardive n'est pas démontrée histologiquement comme pour le genu valgum par exemple, ce n'esl peut-être que parce que l'occasion manque. Mais, et nous y insistons volontairement, on verra par nos observations que dans tous nos cas de scoliose, le bassin est touché au détroit supérieur d'avant en arrière (souvent même dans les cas de cypho-scoliose).
De plus, nous avons trouvé sur tous les squelettes des scoliotiques que nous avons examinés, des marques extérieures bien évidentes de rachitisme ; nous laissons de côté ceux où tous les os sont déformés de façon manifeste, où les membres supérieurs sont tordus, fracturés, où les membres inférieurs s'entrecroisent en X ou forment des courbures énormes, mais nous insistons sur l'aspect extérieur de ces squelettes àmembres longs et droits, non déformés, ou si peu qu'il devait être bien difficile de s'en rendre compte lorsque des muscles les recouvraient. Toujours nous avons trouvé ces os grêles, translucides, avec des épiphyses exagérées de volume, les ailes iliaques minces^ si minces qu'elles en étaient transparentes, ou bien arrivées à la période de réossification.
Les scolioses symptomatiques dont nous n'avons qu'un exemple (bassin de l'observation à la suite d'une sciatique) ne sauraient naturellement tirer leur origine du rachitisme : elles sont cicatricielles, pleurétiques, dues à des néphrites, etc., de même celles qui naissent par assimilation à cause d'un membre inférieur trop court par exemple, mais nous croyons que toutes celles dont on recherche en vain l'origine (et elles sont légion) sont dues au rachitisme. Si les travaux des orthopédistes le démontraient de façon formelle, cela serait pour les accoucheurs d'importance extrême de savoir que chez
lesscoliotiques le bassin est à la fois déformé par le rachitisme et par la scoliose.
Nous aurons donc seulement en vue la scoliose rachitique, puisque nous n'avons pu observer que celle-là, et décrirons le bassin scoliotique rachitique, d'abord sur les pièces oii le rachitisme avait été très marqué et avait déformé tous les os^ puis sur celles oîi il avait été moins sévère et n'avait frappé que le racliis et le bassin. Nous parierons ensuite du bassin cypho-scoliotique.
Nous étudierons alors la marche de la grossesse et de l'accouchement chez lés scoliotiques et cyphoscoliotiques et terminerons par quelques appréciations sur le diagnostic, le pronostic et le choix de l'intervention chez ces femmes.
Nous empruntons à l'article « Bassins » de M. Bonnaire (1) qui, nous l'avons dit, nous a fait le grand honneur de nous y autoriser, les lois qui président à la déformation du bassin par suite de déviations de la colonne vertébrale.
Les conditions qui président à l'étabhssement de la compensation au-dessus du bassin dépendent de quatre éléments qui sont :
i° La hauteur à laquelle siège la déviation primitive du bassin.
2° Le rayon de sa courbure.
3° La nature de la lésion qui lui a donné naissance. 4° L'âge auquel elle est survenue.
1° Hauteur de la déviation au-dessus du bassin. — Plus la courbure initiale se trouve haut située sur le rachis, moins elle offre de retentissement sur le bassin ; la compensation
(1) Tarnier et BuDiN. Traité d'accouchement, tome IFI (sous presse).
trouve en effet d'autant plus de facilités pour s'établir de façon parfaite, sans comprendre le squelette pelvien dans sa courbure, que le nombre des vertèbres interposées entre le sacrum et le foyer de la déviation initiale se trouve plus grand .
2° Rayon de courbure. — Les déviations dont la courbure offre un grand rayon se compensent plus facilement que les inflexions à angle aigu ou celles qui ne comportent qu'un petit rayon. En effet, toutes choses égales d'ailleurs, plus la ligne de gravité se trouve brusquement déjetée en dehors de la normale, plus la courbure de compensation destinée à, rétablir l'équilibre doit être accusée.
11 n'existe donc pas de relation proportionnelle entre le volume des gibbosités et le degré de déformation du bassin.
3° Nature de l'affection qui a déterminé l'incurvation. — Les causes communes des déviations rachidiennes primitives sont : le rachitisme^ la paralysie ou la contracture des divers groupes musculaires occupant les gouttières vertébrales, le mal de Pott, les attitudes vicieuses de l'adolescence ou de nature professionnelle, l'ostéomalacie, les fractures. En conséquence de l'influence exercée par la longueur ou la brièveté du rayon de la courbure initiale, on comprend que la tuberculose, par exemple, en entraînant une fonte osseuse localisée à 1 ou 2 corps vertébraux seulement, détermine une coudure du rachis très brusque et très aiguë et que cette coudure exige pour se compenser une incurvation beaucoup plus étendue des segments vertébraux sousjacents que celle qui dépend d'une difformité primitive et se présente sous la forme d'une voussure à grand arc.
La déviation rachidienne peut tirer son origine d'une alté-
ration généralisée de tout l'appareil osseux (rachitisme ou ostéomalacie), alors l'affection qui déforme l'ensemble des vertèbres influe directement sur les parois pelviennes de la même manière que sur tous les autres segments du squelette, mais son mode de retentissement se montre entièrement différent selon que la courbure vertébrale est orientée de façon à ajouter ses effets déformateurs sur le bassin à ceux que celui-ci a déjà subi du fait de la dystrophie osseuse généralisée (scolio-racliitique) ou selon qu'elle exerce des effets antagonistes de ceux que la dyscrasie osseuse tend à apporter par elle-même sur le bassin (cyphose rachitique).
4° Age auquel apparaît la déviation. — Les déformations vertébrales peuvent se développer avant que le bassin ait achevé son évolution de forme ou ne survenir qu'à l'âge adulte.
La plupart des incurvations du tronc apparaissent dans l'enfance ou dans l'adolescence, c'est en effet à ces périodes de la vie que se développent plus particulièrement les maladies qui tiennent les gibbosités sous leur dépendance : le rachitisme, les paralysies spinales, le mal de Pott.
Les vertèbres non encore solidifiées demeurent dans une certaine mesure malléables chez l'enfant et l'adolescent, aussi se dévient-elles chez lui plus facilement que chez l'adulte. Il en est de même pour les os du bassin. Si la plupart du temps chez les femmes contrefaites ce sont les difformités rachidiennes qui entraînent à leur suite les viciations pelviennes, il peut arriver cependant que ce soit une malformation originelle du bassin qui donne naissance à une disposition irrégulière de la colonne vertébrale.
De même les malformations des membres inférieurs sont susceptibles de retentir par l'intermédiaire du bassin, sur la direction générale du rachis, en effet, l'inégalité de longueur
des membres pelviens entraîne un changement d'inclinaison du bassin el une déviation du centre de gravité. Pour ramener ce dernier dans la normale, le racliis doit s'incurver et décrire soit une lordose, soit une scoliose de compensation, le genre de déviations vertébrales produites par la claudication consiste dans la production de courbures dites d'attitude ; celles-ci ne s'observent que dans' la station verticale et disparaissent dans le décubitus dorsal, toutefois, avec les progrès de 1 âge, les vertèbres trop longtemps soumises à la courbure d'attitude finissent par subir des déformations anatomiques de nature à la fois plastique et trophique qui transforment en incurvations persistantes les courbures primitivement réductibles. »