I. SCULPTURE RELIGIEUSE
Cette mystérieuse religion de Dionysos, qui finit par absorber toute la mythologie grecque dans l’unité confuse du panthéisme, a fourni à l’art statuaire, outre le type de Dionysos lui-même, des créations fantastiques où les formes humaines sont unies aux formes des animaux. Dans ces conceptions bizarres, où le grotesque coudoie l’idéal, on retrouve la souplesse avec laquelle l’art grec savait saisir et varier les nuances de chaque type. Des Ægipans aux cornes et aux jambes de chèvre, au profil busqué comme celui des boucs, on s’élève aux Satyres (Faunes {), tantôt musculeux et élancés, tantôt jeunes, vifs, trèsgracieux, d’une physionomie gaie, souriante, espiègle et ouverte, gardant toujours, comme signes distinctifs de leur race, le nez camard, les oreilles pointues, les yeux obliques, des cornes naissantes et deux petites loupes de chair sous le menton, comme les chevreaux. Hésiode les appelle une race propre à rien. Leur caractère dominant est la légèreté, la gaieté, la vivacité, un caractère de chèvre, un singulier mélange de pétulance etde gaucherie enfantine,
1. Faunus est un dieu italique; mais l’usage a prévalu de donner le nom de Faunes aux Satyres, tandis qu’on donne souvent le nom de Satyres aux Ægipans.
de candeur naïve et de lubricité. Ce type, très-célèbre dans l’antiquité, paraît avoir été fixé par Praxitèle. Pausanias raconte que Phrynè ayant demandé à Praxitèle une de ses statues, l’artiste y consentit, en lui laissant l’embarras du choix. Elle imagina de lui faire dire que le feu était à son atelier, et comme il s’écriait : « Qu’on sauve au moins mon Éros et mon Satyre, » elle le rassura en riant et lui dit qu’elle savait ce qu’elle voulait savoir.
On croit que le jeune Satyre, nonchalamment accoudé à un tronc d’arbre, avec les jambes croisées et la main gauche sur la hanche, est une imitation de la statue de Praxitèle. Le Satyre endormi du palais Barberini passe également pour la reproduction d’un original célèbre. Dans le Satyre dansant, les restaurations modernes sont, dit-on, l’œuvre de Michel-Ange. Le musée du Louvre possède un jeune Satyre jouant de la flûte, d’une grâce inexprimable, et une tête de Satyre qui est un chef-d’œuvre de modelé et d’expression. Le Silène portant Dionysos, si connu sous le nom de Faune à l’enfant, nous montre, sous un espect plein de noblesse, un Dieu que l’art a souvent traité en caricature. Mais il faut remarquer que dans les bas-reliefs, comme le vase
ino LA SCULPTURE RELIGIEUSE.
Borghèse, les formes grossières et obèses de Silène servent à rehausser par le contraste l’élégance de Dionysos et la légèreté des jeunes Satyres et des Ménades. Ces formes n’auraient pu être admises dans une statue isolée; Silène devient alors un vieux Satyre aux membres sveltes et nerveux, et sa verte vieillesse semble aussi inaltérable que la jeunesse des autres Dieux.
Les Pans ou Ægipans participent de la nature du bouc bien plus que les Satyres. Pan était dans l’origine la principale Divinité des populations pastorales de l’Arcadie. D’après un hymne homérique, il était fils d’Hermès et il avait des cornes et des jambes de chèvre. Il était à peine connu en dehors de l’Arcadie avant les guerres médiques, mais alors il vint au secours des Athéniens en frappant l’armée ennemie d’une terreur panique, et, sur sa propre demande, un culte lui fut rendu à Athènes, et une grotte lui fut consacrée sur le rocher de l’Acropole. La poésie orphique fît de ce Dieu un symbole panthéistique, d’après une interprétation probablement fausse de son nom, dont le vrai sens paraît être celui de maître ou de pasteur; Ægipan signifierait alors le pasteur des chèvres ou le maître des tem-
pètes, car les tempêtes et les chèvres sont représentées en grec par le même mot, qui signifie les bondissantes; de là vient la fable de l’Égide. Quand la religion de Dionysos prit une importance prépondérante en Grèce, Pan fut enrôlé dans le thiase ou cortège bacchique ; très-souvent la sculpture en admit plusieurs qui figurent dans les bas-reliefs, en compagnie des Satyres et des Ménades. L’attribut de Pan est la flûte aux sept tuyaux, qui, dans le sens orphique, représente les sept notes de l’harmonie universelle, de même que la fusion des formes animales avec les formes humaines répond au caractère multiple de la vie dans l’univers. L’art a exprimé cette fusion d’une manière bien plus intime que n’a pu le faire la poésie. Dans la statue de Pan qui est au Louvre et dans toutes les autres représentations qui nous restent de ce Dieu, la tête elle-même a un caractère d’animalité très-bien exprimé par la conformation étroite du front, la disposition des yeux et la courbure du nez, qui rappelle la conformation de la tête du bouc. Il n’y a de complètement humain que le torse et les bras, et là encore on trouve une rudesse particulière. La structure est vigoureuse et un peu dure, les os sont gros à leurs extrémités, les
interstices des muscles sont profonds, et les tendons fortement accentués. Il y a tant d'harmonie dans l’ensemble de cette création fantastique, qu’elle donne l’idée d’un type mixte et non celle d’un monstre. L’impression générale est étrange, mais nullement hideuse, elle atteint même au grandiose, et il semble que Michel-Ange se soit inspiré du type de Pan quand il a fait son Moïse.
Les Centaures, qui figurent souvent dans le thiase de Dionysos, se rattachent aux plus anciennes traditions des Grecs, peut-être même à celles des ancêtres communs de tous les peuples indo-européens, car on les a rapprochés des Gandharvas védiques. Homère n’emploie le mot de Centaure qu’à propos de Chiron, mais il parle deux fois des Phères velus, habitants des montagnes. Dans les monuments archaïques, les Phères, ou Centaures, sont figurés comme des hommes d’un aspect sauvage, avec la queue et les sabots d’un cheval, ou comme des hommes au dos desquels s’adapte la partie postérieure d’un cheval. Mais l’art de la grande époque substitua à cette conception grossière le type magnifique qui a prévalu depuis, celui d’un cheval dont le col et la tête sont remplacés par le haut du
corps d’un homme. La partie humaine n’a pas eu à subir les altérations qui étaient nécessaires dans le type des Ægipans et des Satyres. L’attitude droite est justifiée par la fierté d’allures du cheval, dont les formes peuvent s’associer à la forme humaine sans en détruire la noblesse. Le type des Centaures a été très-souvent reproduit dans l’antiquité, soit en peinture, soit en sculpture; Zeuxis avait peint une Centauresse allaitant ses petits. Le combat des Centaures etdesLapithes est représenté dans les métopes du Parthénon, sur la frise du temple de Thésée, à Athènes, sur celle du temple d’Apollon, à Phigalie. Le Louvre possède une très-belle statue connue sous le nom de Centaure Borghèse et représentant un Centaure dompté par l’Amour enfant. La tête de ce Centaure rappelle d’une manière frappante celle du Laocoon.
Parmi les conceptions fantastiques que lui avait léguées la poésie religieuse, la sculpture acceptait, en les précisant, celles qui lui offraient des éléments de beauté, comme les Centaures, tandis qu’elle transformait les autres ou les abondonnait. Ainsi la hideuse Gorgone des premiers temps, avec sa large face grimaçante et tirant la langue, telle qu’on la voit sur des monnaies et dans un bas-relief archaïque
de Sélinonte, fut remplacée par une tête idéale, d’une beauté douloureuse et sinistre, avec des ailes au front et des serpents dans les cheveux. Les Hécatonchires ou Géants aux cent bras, dont parlent les poëmes d’Homère et d’Hésiode, n’ont jamais été représentés, non plus que Typhôeus, le géant aux cent têtes de dragon. Les Titans, confondus avec les Géants dans les représentations figurées, ont ordinairement les jambes terminées en serpents, mais on ne les voit que sur des compositions de petite dimension, telles que des pierres gravées, et toujours terrassés par les Dieux, dont ils font valoir les formes par le contraste. Il en est de même de la Chimère, sauf un bronze archaïque, ainsi que du chien Kerbère et du Minotaure. Les Harpies sont souvent figurées sur des vases peints, sous forme d’oiseaux à tête de femme; c’est un des rares emprunts que l’art primitif des Grecs paraît avoir faits au symholisme de l’Égypte et de l’Asie. Les Sirènes sont aussi représentées sur des vases et sur de petits basreliefs sous forme de femmes avec des pattes d’oiseaux ; d’autres fois elles ont simplement des formes de femme.
C’est à tort qu’on a l’habitude d’appeler Sirènes
les figures de femmes terminées en poissons ; ce type est celui des Tritonides, ou filles de Triton, qui conduisent les dauphins de Galathée, d’après Philostrate. Scopas avait représenté Poséidon au milieu du chœur des Démons de la mer. Ce sujet, souvent traité depuis, a fourni à l’art des types fantastiques d’une grande beauté, les Tritons et les Tritonides, les Hippocampes ou chevaux marins, les vaches marines et les Ichthyocentaures, qui ont le haut du corps d’un homme, les pieds antérieurs d’un cheval et une croupe de dauphin. Ces créations étranges, qui représentaient toutes les merveilles, toutes les terreurs, toutes les magnificences de la mer, se groupaient dans des compositions malheureusement perdues et dont on ne peut se faire une idée que par quelques bas-reliefs. L’analogmde ces représentations avec les Bacchanales est évidente ; le triomphe de Poséidon et d’Amphitritè est le pendant de eelui de Dionysos et d’Ariadnè; les Tritons et les Centaures marins répondent aux Satyres et aux Centaures, les Néréides aux Ménades. Les sujets de ce genre figurent souvent sur les sarcophages, à cause de la comparaison de la mort avec un grand voyage, qui a pour terme les lies des heureux, au delà du
fleuve Océan. Le sarcophage des Néréides, au musée du Louvre, représente les hiles de la mer, portées sur des Tritons et des monstres marins, et conduisant dans la région inconnue des âmes figurées par de petits enfants ailés. Ce symbolisme a sa source dans une légende du Cycle épique, d’après laquelle l’âme d’Achille avait été transportée vers l’île blanche par sa mère Thétis et les autres filles de Nèreus.
A ces diverses créations mixtes on peut ajouter les dragons ailés qui traînent le char de Dèmèter dans les scènes de l’enlèvement de Perséphonè, les Griffons, qui se rattachent au culte d’Apollon et d’Artémis, et qui réunissent les formes du lion à celles de l’aigle, le Sphinx, ou plutôt la Sphinx d’Œdipe, et Pégase, le cheval ailé de Bellérophon. Ces combinaisons imaginaires de formes empruntées à la réalité ont toujours une signification symbolique, et quoique le goût des artistes ait su en faire des éléments de décoration, elles ne sont jamais employées sans intention et sans choix. Une foule d’idées, que nous ne saurions exprimer que par des mots, se traduisaient chez les Grecs par des formes, et là où on se contenterait aujourd’hui d’une
TYPES SECONDAIRES
inscription, ils plaçaient un symbole. Si la langue des formes n’a pas produit chez eux un système d’écriture aussi complet que l’écriture hiéroglyphique des Égyptiens ou la langue du blason, c’est que leur sentiment exquis de la beauté les obligeait à proscrire toute combinaison de formes qui n’offrait pas un caractère plastique. En dehors des combinaisons réalisées dans la nature, nous ne pouvons guère concevoir que des monstres. Créer des êtres fantastiques, dont l’existence est physiologiquement impossible, comme les Centaures, et leur donner non-seulement les apparences de la vie, mais les caractères de la beauté, c’est rivaliser avec les puissances créatrices, et il n’y a que l’art grec qui ait su opérer ce prodige.
TYPES SECONDAIRES
Outre les principes généraux et universels représentés par les types divins, la poésie mythologique et la sculpture religieuse avaient trouvé pour toutes
sortes d’idées particulières des expressions concrètes et vivantes. Autour des grands Dieux se groupait la foule innombrable des Divinités subalternes, représentant soit des puissances locales, comme les Nymphes et les Fleuves, soit des énergies spéciales, comme les Muses et les Charités, soit des traditions nationales, comme les Héros. Les Nymphes, personnifications des fontaines, tiennent une place très-importante dans la mythologie primitive. Chez les populations pastorales ou agricoles, tous les souvenirs, toutes les traditions se rattachent naturellement aux sources, aux ruisseaux de la vallée natale. Les fleuves n’ont pas été représentés dans l’art par un type unique. Dans les monuments archaïques, ils étaient souvent figurés comme des taureaux, à cause de l’impétuosité de leurs eaux ; quelquefois la forme du taureau est associée à la forme humaine; ainsi le taureau à tête d’homme qui figure sur quelques monnaies et qu’on prend quelquefois pour un Bacchus- Hébon est vraisemblablement un Dieu fluviatile. Le fleuve Achélôos est représenté de cette manière sur un vase peint d’Agrigente. Sur un autre vase qui est au Louvre, Achélôos, luttant contre Ilèraklès, a le haut du corps d’un homme et se termine en serpent.
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Mais ces formes ne pouvaient être conservées par la sculpture. Elle représentais fleuves sous des figures humaines, et selon l’importance et la dignité de leurs eaux elle leur donna les traits de la jeunesse ou ceux de l’âge mûr. La plus belle et la mieux conservée des statues qui nous restent du Parthénon, celle du jeune homme couché qui occupait l’angle du fronton oriental, est regardée comme une représentation de l’ilissos , le petit fleuve qui arrose
Athènes. Un autre admirable fragment de sculpture,
un des plus beaux qui soient au Louvre, a été intitulé Inopus, parce qu’on croit qu’il représente un petit fleuve de l’île de Dèlos„
Il existe heureusement deux statues de Fleuves dont la signification n’est pas douteuse, le Tibre et Nil. Ces deux statues peuvent être classées parmi les chefs-d’œuvre de l’art antique, autant pour la beauté des formes et l’élévation du style que pour la richesse de l’allégorie, où l’invention la plus ingénieuse s’allie à la plus parfaite simplicité. Le Tibre est un vieillard majestueux, à demi couché, tenant en main une rame, pour rappeler que ses eaux sont navigables, la tête couronnée de laurier, emblème de la gloire de Rome. La fertilité du sol qu’il arrose
esl indiquée par une corne d’abondance avec un soc de charrue au milieu d’un groupe de fleurs et de fruits. La louve et les deux jumeaux achèvent de caractériser le fleuve de la 'Ville éternelle, dontl’histoire mythique est inscrite en bas-relief sur la base de la statue ; on y voit entre autres sujets le Tibre prédisant à Enée les grandes destinées promises à sa race.
Le Nil, est comme le Tibre, un vieillard à la longue barbe, à demi couché dans une attitude pleine de nonchalance et de noblesse. Sa main droite porte un faisceau d’épis; la gauche, appuyée sur la Sphinx, tient une corne d’abondance. La crue de seize coudées, nécessaires pour les bonnes récoltes, est figurée par seize petits enfants qui folâtrent, joyeux, autour de lui; les uns jouent avec le crocodile etl’ichneumon, les autres cherchent à escalader la corne d’abondance ou assiègent les membres du Dieu, qui les contemple d’un regard paternel. Les eaux s’élancent avec impétuosité en soulevant un coin de la draperie qu’un des enfants s’efforce de ramener pour cacher le mystère des sources inconnues. Ces petits groupes, disposés avec un art infini, ne nuisent en rien à la grande figure du Fleuve. Les bas-reliefs
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de la base représentent des combats de crocodiles contre des ichneumons ou des hippopotames, des ibis, des fleurs de lotos, des plantes de diverses espèces, et ces petits peuples nains que la tradition plaçait dans les contrées lointaines qu’arrose le Nil.
Il y a à Rome un buste du Nil avec des dauphins à demi cachés dans la barbe, qui rappelle la tête du Moïse de Michel-Ange. On lui a trouvé un style tellement florentin qu’on en a contesté l’authenticité. Mais il existe un véritable antique représentant la tête d’un Dieu des eaux, probablement l’Océan, père des fleuves, avec de courtes cornes, des dauphins dans la barbe et des raisins dans les cheveux.
Pendant que les grands fleuves, puissants et paisibles, sont couchés parmi les roseaux, les eaux vives, les sources limpides, filles du ciel, dansent en chantant dans les pr’airies; c’est l’innombrablefamille des Nymphes qui habitent les gorges profondes et les montagnes couvertes de forêts. L’art les représente telles que les conçoit l’imagination populaire, comme un essaim de jeunes filles, gracieuses, légères, à den/i nues. C’est à peu près sous la même forme que sont figurées les Néréides, les vagues de la mer,
qui bondissent parmi les dauphins, blanches comme des flocons d’écume, pendant que les vents marins soufflent dans leurs conques sonores.
Les Muses se rattachaient originairement aux Nymphes ; c’étaient les sources chantantes, les fontaines inspiratrices, qui, dans les grottes secrètes de l’Hélicon et du Pinde, enseignaient aux hommes les divines cadences. Mais elles perdirent de bonne heure tout caractère physique pour personnifier seulement les formes primitives de l’art, la poésie, la musique et la danse. Leur nombre, qui était d’abord de trois ou de sept, fut fixé à neuf, d’après la tradition épique. Ce sont des jeunes filles vêtues de robes longues, portant quelquefois des plumes sur la tête, en souvenir de leur victoire sur les Sirènes , et qui se distinguèrent peu h peu les unes des autres par des attributs caractéristiques et des attitudes consacrées. Les Muses ont été souvent représentées dans l’antiquité, notamment par Kanachos, Agéladas, Lysippe. Un des groupes les plus célèbres était celui d’Ambracie, dans le temple d Héraclès. Il nous est parvenu de la plupart des Muses plusieurs images presque identiques, ce qui fait supposer qu’on a des reproductions de statues célébrés, ainsi
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les Muses de la Villa Cassius, à Tivoli, trouvées en même temps qu’un Apollon et une Mnèmosyne, sont regardées par Visconti comme une copie des Muses de Philiscos, qui accompagnaient sous le portique d’Octavie l’Apollon de Timarchidès. Le Louvre possède, outre plusieurs statues isolées, un sarcophage où les Muses sont représentées en groupe. L’association des Muses à l’idée de la mort paraît répondre à une conception très-élevée de la vie future.
Les Charités (Grâces) furent d’abord représentées
entièrement vêtues, comme les Muses ; c’est ainsi qu’elles avaient été sculptées par Socrate, et c’est ainsi qu’elles figurent sur l’autel Borghèse, audessous des douze Dieux, à côté des Heures et des Moires (Parques). Plus tard, l’usage s’établit de les représenter nues, se tenant mutuellement embrassées dans une attitude pleine d’abandon. Cette nudité n’étant pas de tradition, il n’y a pas lieu de l’expliquer, comme le fait Cornutus, par des raisons religieuses ; il est plus simple de n’y voir qu’une intention plastique. Remarquons cependant que le grand symbole dont ces Déesses sont l’expression a été^ généralement mal compris par les modernes, ce qui tient surtout à une synonymie; le mot grâce
signifie à la fois bienfait et élégance ; on a négligé le premier sens pour s’attacher au second. Les habitants de Sienne étaient plus près de la vérité quand ils prenaient les trois Grâces pour les trois vertus théologales, la Foi, l’Espérance et la Charité, et puisque le nom de Grâces ne rappelle plus à l’esprit que les mièvreries du dernier siècle, on devrait rendre à ces Déesses leur nom grec, les Charités1. Ce nom avait pour les anciens le sens de joie et d’affection, de générosité et de reconnaissance. Le symbole de ces trois sœurs inséparables qu’on nommait les bienfaisantes, les charités, exprimait en même temps les dons des Dieux et les bénédictions des hommes.
L’Apollon de Dèlos, ouvrage de Tektaios et Angélion , les tenait dans sa main; elles étaient sculptées, ainsi que les Heures, sur la couronne de l’IIèrè de Polyclète. Dans un bas-relief archaïque trouvé à Corinthe, elles représentent la réconciliation d’Apollon et d’IIèraklès. On les voit aussi auprès d’ Asclépios, comme personnification des actions de grâces pour la guérison d’un malade. Elles portent souvent des