‹ De la sculpture antique et moderne (volume 2)Chapitre 9 sur 122 · COUP D’ŒIL SUR L’HISTOIRE DE LA SCULPTURE GRECQUE · texte numérisé non relu

COUP D’ŒIL SUR L’HISTOIRE DE LA SCULPTURE GRECQUE

jure au Zeus d’Olympie ou à l’Athènè du Parthénon en témoignant leur admiration passionnée pour l’Aphroditè de Cnide. Les modernes, au contraire, s’imaginent souvent qu’ils font preuve d’une grande pureté de goût en se montrant exclusifs. 11 semble que notre admiration soit une monnaie trop précieuse pour être partagée entre des beautés de différents styles. On se croit quitte envers l’antiquité quand on a rendu justice aux marbres du Parthénon et à la Vénus de Milo , et l’art tient si peu de place dans notre vie que, ce tribut une fois payé, nous nous permettons de dédaigner l’Apollon du Belvédère, la Vénus de Médicis, les Lutteurs de Florence, et tant d’autres merveilles qui transportaient d’enthousiasme les hommes de la Renaissance. On accuse fort injustement l’art antique de s’arrêter à la forme au lieu d’exprimer la vie et les sentiments de l’âme, et on passe avec indifférence devant des œuvres comme le Laocoon, les Enfants de Niobè, le Gladiateur mourant, qui répondent victorieusement à cet absurde reproche.

Il serait intéressant, au point de vue de l’histoire de l’art, de classer selon les temps et selon les écoles diverses statues de nos musées qui passent pour des

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copies ou des imitations de quelques œuvres fameuses; par exemple, l’Amazone de Polyclète, celle de Ctésilas, le Discobole de Myron et celui de Naukydès, le Satyre et l’Eros de Praxitèle. Mais une telle classification a l’inconvénient de laisser de côté beaucoup d’autres statues, souvent tout aussi remarquables, etqui ne se rapportent pas à des noms connus. Aucun texte ancien ne cite, par exemple, Aga ias d’Éphèse, l’auteur du Gladiateur combattant, ni Apollonios, fils de Nestor, l’auteur du Torse du Belvédère. On ne connaît pas davantage les deux Cléomènes, dont l’un a fait la Vénus de Médicis, l’autre le Germanicus. La date du Laocoon dépend de l’interprétation d’une phrase obscure de Pline. Nos documents sur l’histoire de la sculpture antique sont tellement insuffisants qu’on est obligé d’y suppléer par des inductions souvent assez arbitraires; ainsi on fait vivre l’auteur du Torse du Belvédère aux environs de l’ère chrétienne, d’après la forme de l’oméga de son nom, quoique rien n’empêche de supposer que cette inscription a été gravée plus ou moins longtemps après lui, comme celle du bas-relief d’Antiope entre ses deux fils. Si l'inscription trouvée avec la Vénus de Milo en désigne l’auteur, on ne peut le placer

44 COUP D’ŒIL SUIt L’HISTOIRE DE LÀ SCULPTURE GRECQUE, qu’au temps des Séleukides ; cependant l’œuvre considérée en elle-même semble appartenir au siècle de Périclès.

11 se peut d’ailleurs que l’art antique ait eu comme l’art moderne des alternatives d’affaissement momentané et de réveil. C’est à une sorte de renaissance de ce genre qu’on place généralement Cléomène, fils d’Apollodore , dont l’Aphroditè est une imitation très-libre de celle de Praxitèle, ainsi que l’ Athénien Glycon, auteur de l’Hercule Farnèse, qu’on croit imité de Lysippe. Mais il faut avouer qu’il y a beaucoup d’incertitude sur la véritable date des statues antiques. Autrefois on les rapportait presque toutes à l’époque romaine, de là les noms de gladiateurs donnés à deux statues célèbres; aujourd’hui on les restitue généralement à la période grecque. Au reste, même dans les œuvres du temps des Césars et des Antonins, on trouve encore des qualités de premier ordre, qui attestent la continuité des méthodes d’enseignement dans l’art. 11 n’y arien dans l’antiquité qui ressemble à ce fléau de l’art moderne qu’on nomme la manière. Sans doute, les statues antiques ne sont pas toutes d’une valeur égale; il y en a d’admirables et il y en a de médiocres; mais il

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est toujours tacite de voir que ces différences tiennent au plus ou moins de talent des artistes et non pas à des systèmes différents.

Toutes les circonstances extérieures ont pu se modifier sans faire subir à l’art une transformation notable. La liberté républicaine, qui lui avait imprimé un si prodigieux élan, n’est plus qu’un vain fantôme sous les successeurs d’Alexandre. Bientôt l’indépendance nationale périt elle-même, écrasée par les Romains; mais l’art survit à la liberté qui lui avait donné naissance, comme pour consoler les vaincus et civiliser les vainqueurs. Assez fort pour vivre d’une vie indépendante, il subit à peine le contre-coup des révolutions politiques. Il avait grandi au milieu des luttes incessantes des républiques grecques; il se répand en Asie après la conquête d’Alexandre, en Italie après la conquête romaine. L’état florissant de la sculpture jusqu’à la fin du siècle des Antonins est attesté par de nombreuses statues d’empereurs, par les bas-reliefs des arcs de triomphe et de la colonne Trajane, et par une foule d’excellentes copies de la plupart des chefs-d’œuvre créés dans les époques précédentes.

Les Romains faisaient du pillage une règle et la

46 COUP D’ŒIL SUR L’HISTOIRE DE LA SCULPTURE GRECQUE, conclusion inévitable de toutes leurs victoires. La soumission de la Macédoine, de la Grèce et des royaumes grecs de l’Asie avait fait affluer en Italie tous les trésors de l’art grec. Il est. vrai que les Romains ne voyaient guère que des objets de luxe dans les innombrables œuvres d’art qu’ils accumulaient chez eux comme des trophées. Mais du moins l’art put continuer à vivre sous la domination romaine, à la condition de servir les fantaisies et les caprices des nouveaux maîtres du monde. Les artistes grecs qui avaient suivi en exilleschefs-d’œuvredeleurpatrie ne cessaient d’élever des monuments de toute sorte, des temples, des cirques, des théâtres, des portiques, des arcs de triomphe, des tombeaux, des villas et des palais, qui se remplissaient aussitôt de tableaux et de statues. Par une réaction naturelle de leur conquête, les Romains subirent l’influence de la civilisation grecque, et bientôt après ils la .répandirent dans tout l’Occident,, comme pour faire excuser leur domination devant l’histoire.

A la veille de sa chute, cette civilisation éleva des monuments qui, d’un bout de l’ancien monde à l’autre, attestent encore aujourd’hui sa puissance. Les noms des artistes de ce temps n’ont, pas été cou-

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-servés, mais les empereurs ont pris soin de rappeler le leur sur tous les monuments qu’ils élevaient, et le surnom de 'pariétaire donné à Trajan pourrait être appliqué aux autres princes de sa dynastie. Ce qui fait pardonner cette vanité, c’est leur ardeur à multiplier les œuvres d’art jusque dans les provinces les plus reculées de l’empire. Trajan élève partout des thermes, des théâtres, des arcs de triomphe, des aqueducs. Hadrien agrandit Athènes et l’enrichit d’un grand nombre de monuments nouveaux, embellit la nouvelle Corinthe, Antioche et Palmyre, relève Jérusalem, fonde la ville d’Antinoè en Égypte, sur le plan des villes grecques. Antonin le Pieux bâtit des temples àllôliopolis (Balbec). Les villes, les proconsuls et même les riches particuliers, imitaient l’exemple des princes en élevant partout des monuments publics. Hérode Atticos, précepteur de Marc-Aurèle et de Lucius Yérus, employa son immense fortune à embellir Athènes, Corinthe et plusieurs autres villes de la Grèce. Chaque village, chaque famille riche voulait avoir les portraits des empereurs.

Le siècle des Antonins fut la dernière période de l’art, qui déployait une activité surprenante, comme

48 COUP D’ŒIL SUR L'HISTOIRE DE LA SCULPTURE GRECQUE, par un pressentiment de sa fin prochaine. La plus grande partie des sculptures qui décorent nos musées datent de cette époque. Mais cette foule de copies et de portraits était peu propre à développer l’imagination des artistes; l’art tendait à devenir un métier qui exigeait plus d’adresse et d’habitude que d’élévation et de profondeur. Avant la fin de cette période, la décadence est déjà sensible. L’étude de la vérité, de l’expression et du mouvement, encore très-remarquable dans les bas-reliefs de la colonne trajane, dégénère peu à peu en une imitation mesquine de détails sans importance, en efforts minutieux pour rendre la prunelle des yeux, les cheveux et la barbe, les coiffures prétentieuses des femmes. La même recherche des détails et la même pauvreté d’invention se manifestent dans la littérature des rhéteurs et des sophistes. Bientôt la civilisation, répandue par toute la terre, s’affaisse dans une torpeur sénile, comme si son œuvre était achevée.

Après avoir reçu et porté jusqu’au fond de l’Occident l’influence de la Grèce, Rome subit l’influence orientale; la dynastie des princes syriens, qui suivit celle des Antonins, répond à cette invasion des mœurs énervées de l’Asie dans l’empire. Au délire

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sensuel d’IIéliogabale succède le mysticisme ascétique d’Alexandre Sévère. L’Égypte, la Syrie, la Phrygie lâchent sur le monde les écluses de leurs superstitions lugubres. Il n’est question que de mystères, de fêtes funèbres, d’horoscopes, de magie et de purifications, d’Isis et de Mithra, de la passion d’Attys, de Dieux qui meurent et qui ressuscitent, Osiris ou Adonis ; le dernier Dieu de l’antiquité est Sarapis, le Dieu de la mort. Gomme une courtisane fatiguée, l’humanité vieillie prend la chair en dégoût. La philosophie prêche le mépris de la matière, et prépare l’avénement d’une religion nouvelle qui cou- «

damne la vie terrestre et proscrit le culte de la beauté. L’art, qui avait survécu à la ruine de la liberté, nepouvait survivre àla chute du polythéisme; privé de la sève religieuse qui le faisait vivre, il s’étiole et disparaît au milieu de l’indifférence universelle. 11 était déjà mort quand le christianisme devint la religion officielle de l’empire.

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