‹ De la sculpture antique et moderneChapitre 14 sur 38 · COUP D'OEIL · texte numérisé non relu

COUP D'OEIL

I. La sculpture primitive. — Origine de la sculpture en Grèce.

— Les Hermès. — L'art grec est-il indigène? — La poésie épique, œuvre des Ioniens, crée les types des Dieux; les Doriens développent la beauté des formes par la gymnastique. — Incertitude des traditions sur la sculpture primitive. — Les jeux sacrés; consécration des statues des vainqueurs; conséquences de cet usage dans l'enseignement de la statuaire. — Caractère purement humain de la sculpture dorienne. — Origine de la toreutique. — La sculpture archaïque des Grecs comparée à Fart égyptien.

II. Phidias et son école. — Caractère religieux de l'école attique.

— L'invasion des Mèdes et ses résultats dans l'art. — Suprématie politique d'Athènes. — Périclès. — Travaux publics dirigés par Phidias. — Fusion des écoles antérieures. — Grands ouvrages de toreutique; le Zeus d'Olympie; i'Athènè du Parthénon. — Autres statues de Phidias; caractère de ses œuvres comparées à celles de Myron et de Polyclète.

III. La sculpture après Phidias. — Scopas, Praxitèle et Lysippe

ouvrent à l'art des voies nouvelles. — Insuflisance des documents historiques pour la fixation des dates. — Agasias d'Éphèse, les deux Cléomènes^ ApoUon'ios d'Athènes. — L'art grec sous la domination romaine; l'époque des Antonins. — Causes de la décadence de la sculpture.

LA SCULPTURE PRIMITIV,E

Il est très-difficile de dégager une réalité historique du milieu des légendes qui avaient cours en Grèce sur les origines de la sculpture. Quand les Grecs ont commencé à s'inquiéter de leur histoire, ils avaient des rapports fréquents avec des peuples plus anciens qu'eux. Ils ont trouvé naturel d'attribuer leur éducation artistique aussi bien que leur initiation religieuse à des colonies égyptiennes ou asiatiques. Mais rien n'est plus incertain que l'histoire de ces colonies. Homère n'y fait aucune allusion. Aux légendes qui parlent de statues consacrées par Kadmos, par les Danaïdes, par Kékrops, on peut opposer d'autres légendes qui attribuent l'invention des arts plastiques à Prométhée ou à Dédale. Ces traditions contradictoires sont toutes d'une époque

LA SCULPTURE PRIMITIVE. a

récente et n'ont pas plus d'autorité les unes que les autres. On ne voudrait pas les rejeter toutes également, il semble impossible de les concilier, et quelles que soient celles auxquelles on donne la préférence, on se heurte à des difficultés insolubles.

Si dès les temps les plus reculés les sculpteurs grecs ont reçu des leçons de l'Egypte, il y a lieu de s'étonner de la lenteur de leurs tâtonnements. Il semble qu'il ne leur restât plus qu'à perfectionner les formes, à donner pïus de yie et de mouvement aux figures. Que signifient alors les légendes d'après lesquelles Dédale aurait le premier ouvert les yeux à ses statues, séparé les bras du corps et marqué un intervalle entre une jambe et l'autre? Dans l'antiquité on attribuait toutes les statues primitives à Dédale, comme au moyen âge on attribuait toutes les vieilles peintures à saint Luc. En admettant même que ce nom de Dédale, qui veut dire industrieux^ représente toute une école, il faudra toujours, si on veut tenir compte de la tradition, placer cette école dédalienne avant la guerre de Troie, et alors, comment comprendre que plusieurs siècles après, les Grecs en soient encore aux premiers éléments et n'aient d'autres statues que ces grossiers Hermès

placés le long des routes? Comment se fait-il surtout qu'Homère ne parle d'aucune statue? Car on ne peut prendre pour des réalités ni le cheval de bois, ni les servantes d'or fabriquées par Hèphaistos et qui sont douées du mouvement et de la parole. La description du bouclier d'Achille ferait supposer que l'art du ciseleur était fort avancé du temps d'Homère, mais on sait que ce morceau est regardé comme une des parties les moins anciennes de l'Iliade. C'est là qu'on trouve la mention d'un chœur fabriqué pour Ariadnè par Dédale; on a cru "qu'il s'agissait d'un bas-relief, mais il est probable que le poëte a voulu parler simplement d'une salle de danse, ou plutôt d'un espace disposé pour danser.

L'Egypte et l'Assyrie avaient atteint l'apogée de leur civilisation quand la Grèce en était encore à l'état patriarcal. Elle adorait les Dieux, c'est-à-dire les puissances inconnues de la nature, dans leurs manifestations visibles, le ciel, la terre, les astres, les fleuves. A mesure que les tribus errantes se fixaient sur le sol , elles éprouvaient le besoin de placer leur territoire sous la protection immédiate de quelque Divinité particulière, en lui consacrant, par exemple, une grotte, un bois, un rocher. On

rappelait cette consécration en élevant un pilier de pierre, non pas comme une représentation du Dieu protecteur, mais comme un signe permanent de sa présence. Quelques-uns de ces témoignages de la piété primitive restèrent debout jusqu'à la chute du polythéisme. Pausanias en vit un grand nombre. La plupart étaient consacrés à Hermès, l'intermédiaire universel, le Dieu des routes et des voyageurs. Les bornes des champs, les poteaux qui servaient à indiquer le chemin s'appelaient des Hermès. On en élevait à tous les carrefours, on amassait à l'entour de petits tas de pierres servant d'autel, 011 on déposait comme offrandes des gâteaux et des fruits. Les voyageurs attardés qui passaient par là mangeaient l'offrande, en remerciant le Dieu des chemins et des trouvailles^ et apportaient quelques pierres à son autel ; cela nettoyait la route.

On imagina bientôt de tailler le haut du poteau en forme de boule ressemblant grossièrement à une tête , et en njôme temps , comme Hermès était le Dieu du gain et de la fécondité, multipliant les fruits dans les vergers et les troupeaux dans les étables, on rappelait cet attribut si précieux pour les cultivateurs et les bergers par un synjbole dont la crudité naïve

ne choquait personne à ces époques religieuses. Pour d'autres Dieux, on employait d'autres attributs caractéristiques ; par exemple, au-dessus du pilier consacré à une Divinité guerrière on plaçait un casque, et on y figurait un bouclier et une lance; si c'était une Déesse, on l'entourait d'une étoffe précieuse figurant une robe. En transformant ces poteaux en mannequins habillés, on s'habituait à leur donner une sorte d'apparence humaine, on les nettoyait, on les chargeait d'ornements; s'ils étaient pourris ou cassés, on les remplaçait par d'autres mieux travaillés, et on arrivait à en faire de véritables statues. On passait ainsi peu à peu, et par une transition presque insensible , des formes symboliques aux formes imitatives. 11 ne fallait pas beaucoup d'efforts pour ajouter une tête et des bras grossièrement taillés à ces piliers de bois qu'on habillait ensuite comme des poupées, et les Grecs n'avaient pas besoin des leçons de l'Egypte pour faire ce que font encore aujourd'hui tous les peuples sauvages. Ce n'est pas qu'on doive nier absolument les influences exercées sur l'art grec par les civilisations orientales. Il est certain que les Grecs ont reçu de bonne heure, parle commerce phénicien, des tissus,

et sans doute aussi des vases et autres objets portatifs. Sur les plus anciens vases grecs on voit des animaux réels ou fantastiques dont les modèles ont dû être empruntés à des tapis ou à des étoffes asiatiques. Les lions de Mykènes, le plus ancien monument de la sculpture grecque, ressemblent beaucoup aux sculptures assyriennes. D'un autre côté, les plus anciens simulacres des Divinités grecques, souvent reproduits sur des monuments plus récents qui nous sont parvenus, ne ressemblent en rien aux Divinités de l'Egypte et de l'Asie. On peut admettre que les Grecs ont emprunté à des peuples plus anciens qu'eux quelques formes d'ornementation, quelques procédés techniques, mais cela intéresse l'histoire de l'industrie beaucoup plus que l'histoire de l'art.

Laissons donc de côté une question qui est du ressort de l'archéologie : « L'originalité d'un peuple consiste, non pas à n'avoir rien reçu des diverses civilisations qui se sont trouvées en rapport avec lui, mais à s'être si bien assimilé ces éléments hétérogènes, à les avoir fondus dans une si parfaite harmonie qu'il en soit résulté un art parfaitement distinct de tous les autres. Que l'art grec, dans ses caractères fondamentaux, ne ressemble ni à celui de

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l'Egypte ni à ceux de l'Asie, c'est ce que montre suffisamment la difficulté qu'on éprouve à retrouver la trace des emprunts qu'il a pu faire. Mais la Grèce ne se borne pas à s'approprier les idées étrangères, elle les transforme. Môme dans les cas particuliers oii l'importation est flagrante et palpable, cette transformation est si complète qu'elle équivaut à une véritable création. Il y a donc dans le génie grec, outre sa puissance d'assimilation, une originalité native, le don de changer en or tout ce qu'il touche, comme la lumière du soleil, dont la fable de Midas est le symbole. La Grèce n'a pas plus emprunté ses conceptions artistiques que ses conceptions sociales, car aucun peuple n'aurait pu lui donner ce qu'il n'avait pas, l'idée de la beauté, principe de l'art grec, et l'idée de la justice, principe de la cité républicaine. Yoilà ce qui appartient en propre à la Grèce^ et elle ne le doit qu'à son génie et à ses Dieux*. »

Quelle a été la part de la religion dans le développement de la statuaire grecque? A ne considérer que les Hermès, les représentations du Palladion et d'autres simulacres archaïques qui nous sont connus

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