‹ De la sculpture antique et moderneChapitre 15 sur 38 · Du Polythéisme hellénique · texte numérisé non relu

Du Polythéisme hellénique

par des pierres gravées, des monnaies ou des peintures de vases, il semble que la piété, chez les Grecs comme ailleurs, était peu exigeante en fait d'art et que les Dieux helléniques se contentaient d'emblèmes grossiers analogues aux idoles de l'Orient, qui ne sont pas des œuvres d'art , mais des symboles uniquement destinés à servir d'expression \isible à une pensée religieuse. Cependant la Grèce ne s'est pas arrêtée à cette première expression de ses dogmes ; elle la trouvait donc insuffisante , et en effet, lorsqu'on lit les poëmes d'Homère , lorsqu'on voit tous ces types divins qui peuplent l'Olympe si admi^ rablement traduits dans la langue de l'épopée, on comprend que cette autre traduction des mêmes types par la forme était trop incomplète et que la sculpture devait nécessairement, pour satisfaire aux besoins impérieux de la conscience populaire, passer du symbole à l'œuvre d'art. Cet abîme devant lequel tous les autres peuples s'étaient arrêtés, la Grèce le franchit, grâce à un admirable système d'éducation physique et morale, qui n'était que l'application de ses idées religieuses.

La religion grecque eut donc sur le développement de l'art une double action : en concevant le

divin sous la forme humaine, elle fournit à la poésie, le plus ancien des arts, les types multiples de la beauté; la sculpture avait besoin, pour le réaliser à son tour, d'une longue et patiente observation de la nature; la gymnastique, conséquence naturelle du culte de la beauté, rendit cette étude facile en présentant sans cesse aux yeux des artistes et du peuple le spectacle des belles formes. Les deux grandes branches de la race grecque eurent chacune leur part dans ce travail civilisateur : la poésie épique fut l'œuvre des Ioniens; c'est dans les poëmes d'Homère que les artistes de tous les temps iront chercher ces types merveilleux de beauté que la religion grecque offrait à l'adoration du monde; pendant ce temps lesDoriens faisaient de la Grèce un peuple d'athlètes, et par l'établissement des jeux publics, qui élevaient la gymnastique à la hauteur d'une institution sociale, préparaient cette apothéose de la beauté qui fut l'œuvre de la sculpture.

Rien ne contribua plus aux progrès rapides de cet art que l'habitude qui s'étabht de consacrer les statues des athlètes vainqueurs à Olympie. L'étude de la nature devint la première et indispensable éducation des sculpteurs. Si on réfléchit à ce qu'étaient

les cinq exercices gymniques pratiqués tous lesjours dans les palestres, on verra qu'ils résument toutes les combinaisons mécaniques dont le corps humain est susceptible : la course et le saut exigent l'élasticité et la parfaite structure des jambes, des cuisses, d^s pieds, et une poitrine robuste, pour ne pas s'essouffler. L'exercice du disque et celui du javelot qui consistent, l'un à lancer un corps pesant vers un but déterminé, l'autre à lancer un corps léger à une grande distance, développent la souplesse et la force des membres; la lutte demande la vigueur des muscles de la poitrine et des bras, et une grande solidité des extrémités inférieures. Dans le pugilat, il faut la force d'impulsion pour produire les chocs, la force de résistance pour les supporter, la souplesse pour les diriger ou les éluder. La nécessité de représenter dans leur variété les formes corporelles, les attitudes, les mouvements qui caractérisent ces différents exercices, ouvrit à l'art grec un ordre de recherches et d'efTorts inconnu à l'art hiératique de l'Egypte et de l'Asie.

Quand un athlète avait remporté trois victoires, la statue qu'il consacrait devait représenter son portrait, afin que les maîtres de palestre et les jeunes

athlètes pussent comprendre, d'après sa conformation particulière, dans quel sens ils devaient diriger leurs exercices pour lui ressembler. Ainsi, au lieu de reproduire sans cesse des types consacrés, les artistes étaient obligés de rendre les caractères multiples de la beauté humaine et les convenances de proportions qui avaient valu à l'athlète la victoire dans tel ou tel exercice spécial. Ils avaient pour les juger un public parfaitement compétent, puisqu'il était composé d'athlètes aspirant tous à posséder les formes que le sculpteur devait représenter. Une interprétation savante, raisonnée, méthodique des formes et des proportions du corps humain, une application rigoureuse des règles de la géométrie dans les représentations graphiques, tel fut le courant d'idées dans lequel se développa l'enseignement des beauxarts au sein des écoles doriennes d'Égine, d'Argos, de Sikyone. Ce n'était pas dans les conceptions idéales de la religion qu'elles cherchaient leurs inspirations ; leur but était la représentation des atlilètes, leur moyen était l'imitation fidèle de la nature, mais d'une nature de choix, et par conséquent la recherche constante de la perfection des formes. C'est ainsi que Polyclète, le plus illustre re-

présentant de la sculpture dorienne, fit son donjphore ou porte-lance, pour servir de canon, c'est-àdire de règle, aux artistes qui voudraient étudier les proportions parfaites du type humain.

Ce caractère absolument humain de la sculpture dans les écoles doriennes peut-il être regardé comme une réaction contre des influences sacerdotales qui auraient entravé jusque-là le libre développement de l'art? Nous ne le pensons pas, par la raison toute simple qu'il n'y a jamais eu de théocratie en Grèce. La religion grecque était l'œuvre du peuple, elle avait pour théologiens des poètes populaires. La gymnastique, la danse, les jeux sacrés qui eurent une si large part dans l'éducation des artistes, étaient les formes naturelles du culte ; chacun de ces nobles exercices du corps avait un Dieu pour inventeur. Dans toutes les formes de l'art, aussi bien que dans l'éducation morale et dans la constitution républicaine des cités, la Grèce ne faisait qu'appliquer les principes de sa théologie. Les autres peuples cherchaient le divin dans la nature, elle le trouva dans l'homme ; elle donna pour principe à la morale le développement harmonieux de toutes les facultés humaines, elle donna pour principe à l'art la recherche

de la beauté. On croyait faire une œuvre religieuse en sculptant des athlètes. Mais ce n'était encore qu'une étude préparatoire, l'art grec ne devait pas s'arrêter là; il faisait des athlètes pour se rendre digne de créer des Dieux. En attendant Phidias et l'école attique, les écoles doriennes élevaient dans les villes des statues humaines, Cléobis et Biton à Argos, Harmodios et Aristogiton à Athènes, et laissaient régner dans les temples les vieux simulacres consacrés par la vénération des peuples, car on ne pouvait pas les détruire et les remplacer à chaque nouveau progrès de l'art.

Le respect qui s'attachait à ces antiques images donna naissance à une branche importante de la statuaire, la toreutique, qui parvint bientôt à un haut degré de perfection : quand on était obligé de réparer l'image de quelque divinité ou môme de la renouveler, on tâchait d'imiter autant que possible celle que le peuple était habitué à voir ; c'est ce qui donna l'idée d'ajouter à des corps de bois revêtus de riches étoffes des têtes, des pieds et des mains en marbre ou en ivoire, puis de remplacer les étoffes elles-mêmes par des métaux précieux. Cet art, dont on ne peut parler que d'après les témoignages des

anciens, car il n'en reste aucun vestige, devait se marier parfaitement avec l'architecture polychrome des temples, et semble avoir été réservé pour les Dieux auxquels ces temples étaient consacrés; mais on déposait à l'entour, à titre d'offrandes, d'autres statues en bronze, en marbre ou en terre cuite, en même temps que des vases, des armes, des trépieds, et à l'extérieur on ornait de reliefs en terre cuite ou en marbre les frontons et les métopes.

De savants travaux sur la sculpture grecque ont été publiés par Winckelraann, Quatremère de Quincy, Éméric David, Raoul Rochette, et plus récemment par M. Beulé. Pour déterminer la part qui revient dans le développement de cet art à chacun des artistes dont les noms nous sont parvenus, on en est réduit à comparer quelques textes épars et fort incomplets. Des ouvrages spéciaux avaient été écrits sur ce sujet dans l'antiquité; plusieurs môme avaient pour auteurs des artistes célèbres. Ces ouvrages ne nous sont pas parvenus, et les principes qui guidaient les sculpteurs ne peuvent se déduire que de l'examen attentif de leurs œuvres. Malheureusement il ne reste qu'un bien petit nombre de monuments de la sculpture archaïque des Grec?. Les plus anciens sont des

bas-reliefs peints et qui ont été trouvés dans les ruines de Sélinonte, Les formes courtes et trapues, l'exagération des muscles, le caractère uniforme des têtes, tout annonce l'enfance de l'art. Ces fragments sont conservés au musée de Palerme avec des sculptures des temples d'Agrigente, et de curieux morceaux d'architecture polychrome provenant de Sélinonte et de Métaponte. Les bas-reliefs d'Assos, les statues assises qui bordaient la voie sacrée des Branchides annoncent déjà un art plus avancé.

Mais la sculpture dorienne arrive à son apogée dans les fameuses statues qui ornaient les deux frontons d'un temple d'Égine et qui sont aujourd'hui à la glyptothèque de Munich. Elles représentent les exploits des héros ^Eakides, ancêtres et protecteurs des Éginètes. Le caractère général de toutes ces statues répond bien aux indications qu'on trouve dans les auteurs sur le style éginétique : des lignes dures, des attitudes anguleuses, des mouvements heurtés, une étude très-consniencieuse de la forme et une absence complète d'expression dans les têtes; on reconnaît l'habitude de représenter les athlètes. Les cheveux sont régulièrement bouclés, les barbes pointues. Il reste des traces de couleur sur les lèvres.

les pommettes des joues, les vêtements et les armes : des trous en assez grand nombre indiquent qu'il y avait des ornements métalliques. La statue de Pallas, qui occupait le milieu d'un des frontons, est vêtue d'une robe à plis nombreux et symétriques, caractère commun à toutes les statues drapées de cette époque : on retrouve la même élégance archaïque dans la Pallas du musée de Dresde, probablement imitée d'une statue en bois habillée du péplos, sur lequel les jeunes filles d'Athènes brodaient les combats des Géants et qu'on offrait à la Déesse à la fête des Panathénées. Le Louvre ne possède guère d'autres monuments importants de ce style hiératique que l'autel Borghèse et un beau bas-relief oblong récemment installé dans la même salle.

Si on suit le développement de la sculpture grecque depuis les bas-reliefs de SéHnonte jusqu'aux statues d'Égine, il est difficile de dire à quel moment se serait exercée l'influence de l'Egypte. L'art égyptien s'exerce d'abord à rendre les réalités particulières, plus tard il s'élève à la conception des types, mais alors il devient une sorte d'écriture, un ensemble de signes figurés auxquels s'attache un sens abstrait ; il a atteint son apogée lorsqu'il est par-

venu à traduire chaque ordre de faits par une forme ou plutôt par une formule générale. Toutes les représentations d'un même type semblent exécutées d'après un modèle unique et avec une précision mathématique. L'individu n'existe pas plus dans l'art que dans la société ; c'est un art muet fait pour un peuple de momies. Pour atteindre la perfection de l'art grec, il lui a manqué deux choses, le sentiment de la vie et la recherche de la beauté. La Grèce, qui concevait les Dieux comme des lois vivantes et des personnes libres, et qui poursuivait dans sa morale politique l'alliance de l'ordre avec la liberté, sut aussi dans l'art s'élever du réel à l'idéal, et découvrit la véritable beauté, qui résulte de la proportion des formes et de la liberté des attitudes. Dans le bronze et le marbre, elle sut fixer la vie, cette merveille changeante, immatérielle, insaisissable, qui n'appartient qu'aux créations divines. Quant l'art n'était encore qu'une aspiration et une espérance, c'est ainsi que le présentaient les poètes : dans l'Odyssée, Hèphaistos donne à Alkinoos un chien à' oy qui paraît r2i;«n^; dans l'Iliade, le même Dieu s'avance vers Thétis soutenu par deux vierges d'or qui semblent animées. Plus tard, quand la sculpture a multiplié ses

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chefs-d'œuvre, c'est toujours l'cxpressiou de la vie qui excite le plus d'enthousiasme ; on le voit par les épigrammes sur la vache de Myron ; « Non, Myron n'a pas modelé cette vache ; le temps l'avait changée en métal, et il a fait croire qu'elle était son ouvrage. » — « Berger, conduis tes vadies plus loin, de peur que tu n'emmènes avec elles celle de Myron. »

L'art grec sait aussi bien que l'art égyptien s'élever de l'individu au type ; mais le type n'est pas pour les Grecs une enveloppe de chrysalide qui emprisonne les êtres vivants comme un tombeau, c'est un harmonieux balancement de lignes qui règle, sans l'entraver, le jeu libre et spontané des organes. Ce même Polyclète, qui essaya de fixer dans son doryphore le canon des proportions humaines, est aussi celui à qui on doit le principe qui donne tant dévie aux statues grecques, de faire porter le poids du corps principalement sur une jambe*. Il y a au Louvre un petit bas-relief oii l'on voit Prométhée modelant des figures d'hommes et de femmes, et à mesure qu'il les achève, Athènè (Minerve) leur présente un papillon, allégorie de l'âme : toute la théorie de l'art grec est là.

i. Pline, livre XXXIV, chap. viîT.

Dès que, par une étude consciencieuse des réalités vivantes, la sculpture eut acquis la science des mouvements et des formes, elle mit sa puissance créatrice au service d'un idéal divin. Elle donna des corps immortels à ces lois d'ordre, de proportion et d'harmonie, qui se révèlent dans le monde physique par la beauté, dans le monde moral par la justice, et qui sont les Dieux. Ce fut l'œuvre de l'école attique. Phidias traduisit par la sculpture la religion d'Homère ; il fut comme lui le prêtre des Dieux de la beauté. En Grèce, oii la religion n'est ni une autorité ni une chaîne, mais l'expression idéale de la pensée populaire et de la vie politique, l'art religieux n'est pas la première forme de l'art, mais au contraire le but le plus élevé de son développement. La période religieuse de la sculpture grecque répond à la prépondérance politique des Athéniens, qui passaient pour le plus religieux de tous les peu-

pies de la Grèce ; elle comraence après l'expulsion des Mèdes et finit vers l'époque de la domination macédonienne. C'est pendant ce temps qu'ont été fixés sous leurs formes définitives les types de toutes les Divinités helléniques.

On n'a peut-être pas assez remarqué que l'invasion des Perses en Grèce avait eu surtout le caractère d'une guerre religieuse*. La religion des Perses, comme celle des Juifs^ qui s'en rapproche beaucoup, est essentiellement iconoclaste. «Il est contraire aux mœurs des Perses, dit Hérodote, de consacrer des statues, des temples et des autels; ils regardent même cet usage comme une folie; ce qui vient, je crois, de ce qu'ils n'attribuent pas aux Dieux la nature humaine, comme le font les Grecs. Ils se contentent d'offrir des sacrifices à Zeus sur le sommet des montagnes, et par Zeus ils entendent la voûte du ciel. )) C'est à peu près dans les mêmes termes qu'on parla plus tard de la religion des Juifs : « Ils n'adorent que les nuées et la Divinité du ciel ^. »

Qu'on se rappelle les malédictions prononcées à

1. M. Eds-ard Quinet est le premier écrivain, à notre connaissance, qui ait indiqué ce point de vue historique.

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