Bibliophile Jacob, Histoire de l'orfèvrerie
Les types de monnaie qui portent le nom de saint Eloi attestent une effrayante barbarie. Sous les derniers Mérovingiens, les monnaies et le sceau des rois apposés au bas des actes publics sont si horribles qu'on a peine à reconnaître si c'est une tête qu'on a voulu représenter. Enfin, sous Pépin le Bref, on sentit tellement l'impuissance de rien faire qu'on prit pour sceaux d'anciennes pierres gravées, dont on voit la marque sur les actes des princes carlovingiens. C'est ainsi que Charlemagne emploie la tête de Jupiter, Carloman celle d'Antonin, Louis le Débonnaire celle de Commode. La profonde ignorance du temps a fait conserver comme objets de piété un assez grand nombre de camées et de pierres gravées de l'antiquité. Des têtes de Caracalla ont été prises pour des images de saint Pierre; un sceau qu'on croit avoir appartenu à l'abbaye Saint-Etienne, à Caen, représente un Cupidon qu'on a pris pour saint Michel, et Jupiter, grâce à ^^on aigle, ne manquait jamais de passer pour saint Jean.
Quelques moines lettrés représentaient l'élément le plus intelligent de la population, et, dans le fond de leurs monastères, transcrivaient des manuscrits
et pratiquaient les arts du temps, c'est-à-dire la dorure, quelques ornements en mosaïque et un peu d'orfèvrerie. Leurs procédés étaient tenus de plus en plus secrets, et communiqués seulement à de rares adeptes. L'ignorance fut bientôt si universelle qu'un moine qui savait lire passait pour un savant, et celui qui pouvait réciter par cœur quelque passage de l'Écriture était regardé comme un phénomène.
Le peu qui restait de traditions antiques, tant dans la littérature que dans les arts, ne sortait pas des monastères. Saint Éloi avait fondé près de Limoges, sur un terrain nommé Solignac, qu'il devait à la munificence de Dagobert, un vaste couvent dont tous les membres se consacraient exclusivement aux arts qui concourent à l'embellissement de la maison de Dieu. Tous les moines, peintres, sculpteurs, orfèvres, architectes, étaient tenus de faire les travaux qu'ordonnait le supérieur, et quand ils travaillaient au dehors, la rétribution revenait à la communauté. Le monastère de Saint-Gall avait des ateliers pour les orfèvres, pour les sculpteurs, pour les fondeurs; on y travaillait l'or, l'argent, le bronze et tous les métaux ; on y était peintre et architecte.
Dans le moyen âge, oîi on n'estimait que la force
physique, il ne se produisit pourtant rien de pareil à ces gymnases qui, dans l'ancienne Grèce, avaient rendu familière la connaissance des lois de la forme humaine. S'il avait pu rester quelques idées justes sur la beauté, elles auraient été anéanties par l'usage des lourdes armures de fer qui dissimulaient entièrement toutes les formes du corps et empêchaient de tenir compte de la cadence des mouvements, de la convenance réciproque des parties, de l'expression des gestes, de la souplesse des membres. Les hommes, ainsi empaquetés, ressemblaient à des momies, et les princes, les seigneurs, ceux dont l'art aurait pu être appelé à reproduire les traits, ceux dont le goût aurait pu avoir de l'influence sur celui du public, étaient précisément ceux qui portaient la plus lourde ferraille. L'indifférence pour la belle tournure et la grâce du mouvement devint générale. L'habillement des femmes fut bientôt presque aussi laid que celui des hommes; on renonça pour toujours aux grands plis nobles et gracieux du costume antique ; au lieu d'accompagner et de faire valoir les formes du corps humain, le vêtement n'eut d'autres règles que les caprices bizarres du luxe et les fantaisies mobiles de la mode.
L'art a besoin d'un public, il faut qu'il soit compris, applaudi, critiqué, commenté, il lui faut des comparaisons qui lui montrent s'il s'élève ou s'il s'égare. Si un grand sculpteur, de nos jours, se trouvait transporté subitement chez les Hottentots avec la certitude absolue de ne revoir jamais l'Europe, eût-il h sa disposition les carrières de Carrare, son inspiration serait bientôt tarie, sa science ne pourrait se transmettre à personne ; il ne serait pas pour cela un sauvage, mais son fils le serait à moitié, et son petit-fils aurait perdu toute notion du beau. Si Raphaël ou Phidias étaient venus au monde au ix« siècle , ils n'auraient été que des rustres grossiers ou des moines superstitieux. Leur goût même ne se serait pas développé, et nonseulement ils n'auraient pas produit leurs chefsd'œuvre, mais ils ne les auraient pas compris si on les leur avait montrés.
A l'époque dont nous parlons, l'idée du beau ne pouvait pas exister dans les arts, parce qu'elle n'était nulle part. Aucun lien ne rapprochait les hommes, pas même le lien du langage. Les monastères parlaient un latin corrompu, tandis que les populations, mélange confus de Gaulois, de Francs, de
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Bourguignons, de Visigoths, n'avaient pas encore trouvé un idiome commun. Le lien moral n'existait pas davantage; la vertu consistait dans les pratiques religieuses, et un coupable se croyait toujours quitte avec sa conscience quand il avait accompli un pèlerinage ou doté un monastère. La foi ellemême, cette foi si profonde, n'était pas même un point commun sur lequel les hommes de toutes classes et de toutes conditions pussent s'entendre et se communiquer leurs idées. Les dogmes étaient écrits dans une langue que ne parlait pas le vulgaire, la messe se disait en latin, et les cérémonies du culte ne rappelaient à l'esprit de la multitude que des mystères incompréhensibles, qui ne différaient de ceux de la magie qu'en ce que les uns venaient de Dieu, les autres du Diable. Enfin, la brutalité des mœurs, la multiplicité des crimes impunis, l'inégalité choquante des positions , les superstitions étranges qui faisaient tout attribuer à des interventions surnaturelles, même les actions ou les faits les plus ordinaires, un orage, une maladie, une guérison, un regard amoureux, un écho inconnu, ne pouvaient qu'accabler encore davantage des hommes tourmentés déjà par la peste, la famine, les spolia-
tions, le brigandage, la sorcellerie, et, pour achever le tableau , les terreurs de l'enfer, qui sont le fond de la croyance religieuse du moyen âge.
Pendant les effroyables calamités qui vont toujours en croissant jusqu'à l'an mil, l'humanité arrive au dernier degré d'abaissement et de misère oîi elle soit jamais descendue. De 987 à 1060, c'est-àdire dans un espace de soixante-treize années, quarante-huit sont signalées comme des années de peste et de disette. La médecine n'existait pas. Les seuls remèdes employés pour guérir les maladies consistaient à toucher les reliques des saints dans les églises ou à porter des amulettes vendues par les sorciers. Le paysan sans défense était sans cessé pillé par son seigneur. Les champs étaient le plus souvent en friche, et il y eut des années oii le grain ne rendit pas la sixième partie de ce qu'il aurait dû rendre. On mangeait l'écorce des arbres, l'herbe des prairies : la chair humaine môme servit plus d'une fois d'aliment. Au marché de Tournus, un boucher en mit en vente, et fut pour ce fait arrêté et brûlé. Son abominable viande fut enfouie dans la terre, mais, pendant la nuit, des malheureux vinrent la déterrer pour s'en nourrir. Dans d'autres lieux,
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on attirait les petits enfants dans les endroits écartés pour s'en repc^ître. Raoul filaber, un des chroniqueurs de cette triste époque, raconte qu'il a vu, à Mâcon, brûler un bûcheron chez qui on avait découvert quarante-huit têtes humaines. Ce malheureux attaquait les voyageurs pour les immoler à sa faim. Les églises étaient encombrées de tout un peuple en larmes qui implorait la miséricorde du Ciel.
Tant de maux paraissaient sans remède. Enfin, lasse de gémir sans cesse et toujours en vain, la population, depuis tant de siècles si opprimée et si soumise, sortit de sa torpeur et se décida à se soulever. Ces premières insurrections, qui sont le point de départ de nos idées modernes, eurent presque toutes une issue malheureuse ; mais elles se multiplièrent tellement qu'il fallut bien, à la fin, que le moyen âge retournât en arrière, et dès lors, nous verrons les lumières de l'intelligence et les sentiments de justice faire tous les jours des progrès. Les paysans normands se levèrent les premiers en France. « Les seigneurs, disent -ils dans leurs plaintes, ne nous font que du mal. Ils ont tout, prennent tout, mangent tout^ et nous font vivre
en souffrance et pauvreté. Or, ne sommes-nous pas des hommes comme eux * ? »
Rien de semblable n'avait encore été dit I Les paysans furent vaincus, les chefs furent arrosés de plomb fondu et périrent dans les supplices; pour les petits, on les renvoya dans leurs villages avec les yeux crevés, le nez ou les mains coupées, les jarrets brûlés, afin que leur aspect enlevât aux autres Tenvie de recommencer. Mais les paysans bretons s'insurgèrent de même, en 1024; les habitants de Cambrai, à la même époque, chassèrent leur évoque. Laon, Reims, Amiens, Metz, Toulouse, etc., s'avisèrent de réclamer des droits, et les communes furent constituées. « Il y a commune^ mot nouveau et détestable (dit un contemporain, l'abbé Guibert de Nogent), là où tous les gens soumis à l'imposition arbitraire de la taille ne s'acquittent plus qu'une fois par an, envers leur seigneur, de la dette que doit toujours la servitude, et oii^ s'ils commettent quelque délit, ils ne le payent que par une amende déterminée d'avance. Quant aux autres corvées ou impositions de tout genre qui sont ordi-