HISTORIQUE
AlbrechtdeGrsefe (l)le premier, dans son mag-nifique travail suri'ophthalmie sympathique, émit l'idée de la section des nerfs ciliaires co.Kme traitement de cette afïeclion.
« Avec la conviction, dit cet auteur, que i'ophthalmie sympathique se transmet par l'intermédiaire des nerfs ciliaires, il devait venir à l'idée de substituer à l'énucléation du bulbe la section des nerfs ciliaires. On devait hésiter à sectionner tous les nerfs ciliaires en dehors de la sclérotique, en raison de la difficulté du procédé et de la nécessité de sectionner en même temps des vaisseaux importants.
Il serait plus facile et plus simple de décoller la conjonctive et de pratiquer la section intra-oculaire après avoir introduit un fin névrotome dans le bulbe désorg-anisé et de sortir perpendiculairement à la paroi interne de la sclérotique, un peu en arrière de ia surface plane du corps ciliaire. La disparition de la sensibilité constatée au toucher est la preuve que l'opération est terminée. Les recherches que j'ai entreprises pourront lorsqu'elles seront achevées être d'un g-rand secours. »
(l) Archiv fur optlialmoiogie, 12* volume, 2« partie, p. 1866. Zur Lehre der Oplhalmie sympathiscen.
DeGraefe abandonna ses recherches, considérant l'énucléation comnf)e plus sûre.
F.fl. Meyer reprit cette question en 1866, et il pubha en 1 867 un travailsurrophlhaImiesympalhique,dans lequel il recommande la section intra--)culaire des nerfs ciiiaires. Au Gong-rès ophlbalmolog-ique de Paris, en 1867, dans le journal mensuel de Zehender de l'année 1868, et dans les Annales d'oculistique de 1869, Meyer -fit des communications sur ce sujet. Nous Irotjvons enfin dans l'excellent traité de cet auteur, sur les opérations qui se pratiquent sur l'œil, la description de son procédé. M. Meyer a fait 22 opérations de sections intra oculaires fies nerfs ciiiaires qui dans un g-rand nombre de cas ont donné d'excellents résultats; nous jjublions du reste plus loin les observations de cet auteur.
Secondi (1) de Gênes, publia une obsei'vation dans la quelle la section intra-oculaire des nerfs ciiiaires lui donna de bons résultats.
Lawrence, (2) Solomon (3) recommandent aussi ce procédé.
Solomon revendique même la priorité de ia section des nerfs ciiiaires, s'appuyant sur une observation de section du muscle ciliaire que nous publions plus loin et que l'on trouve dans le Médical Times de 1861.
Snellen (4) est le seul auteur (]ui ait pratiqué la sectioii en arrière de l'œil des nerfs ciiiaires.
(1) Secondi (de Gèae>). Qioniah d'o[)t,h. iial., 1868, et Annales d'oculistique.
^•2) Lawrence. A case of syrapathelic opiitalmia cured by 'neurotoiny a substitue for removal of tlie eyeball. Lancet, 1868, n" 14.
(3) Solomon (.\ose). Névroloinie contre rophthalinie sympathique. Médical Times and Gazette, 1861, p. 37, et Lam^et, 1868.
(4) Snellen. Archiv fur opMialmologie, 5 déceinbre 187 (, t. XIX.
Jusqu'ici on le voit, les auteurs que nous avons cités ne se sont occupés que de la section des nerfs ciliaires, le nerf optique est respecté.
Ab. de Graefe (1) présente le 17 juillet 1867 un malade auquel il a pratiqué la section du nerf optique.
Voici comment de Greefe s'exprime dans son rapport : <y J'ai recommandé autrefois la section du nerf optique, comme devant remplacer l'énucléation dans les cas d'oplithalmie sym[)athiqu6. C'était au moment où l'on avait de la tendance à considérer les nerfs ciliaires comme les conducteurs de l'affection sympathique. En ce moment oià l'on enlève ce rôle aux nerfs ciliaires, et à la vérité avec raison, cette opération n'a plus sa raison et il ne peut en être question que quand il s'ag'it de faire l'énucléation. Sectionner tous les nerfs ciliaires en conservant le bulbe est impraticable, mais on peut couper dans ces cas en dehors ou en dedans de la sclérotique une partie d'entre eux, ceux qui se distribuent dans le territoire douloureux.
« Les conditions pour lesquelles j'ai pratiqué la section du nerf optique sont tout autres. 11 arrive parfois que l'œil aveug-le éprouve des sensation de lumière et de couleur si pénibles, que nous avons lieu d'intervenir et que nous sommes oblig-és d'avoir recours à l'énucléation.
« L'opération de la section du nerf optique ne présente en elle-même aucune g-ravité. On attire le g-lobe oculaire avec une pince, on conduit alors un névrotome parti'èulier le long" de la paroi externe de l'orbite, et l'on coupe la corde du nerf optique qui se présente très-bien au couteau, à quelques lignes du nerf optique. Les seules suites que j'ai eu à constater jusqu'ici sont des ecchymoses assez appa-
(1) Berliner Klinische Wochenschrift, p. 320, 1867. Ueber Durschneidung der opticus.
rentes ;le l'orbite et des paupières, qui disparaissent assez rapidement sous l'influence de la compression. Les sensations lumineuses désagréables disparaissent dès lors.
« J'ai encore à présenter une seconde indicatioii pour la section du nerf optique, ajoute de Graef'e ; elle se produit dans le cas de tumeurs intra-oculaires, alors que celles-ci ont atteint la sclérotique ou sont encore intra-bulbaires, et que l'on s'est proposé de faire l'extirpation. Nous savons déjà queletronc nerveux sert de propag-ateur aux productions nouvelles et qu'après l'énucléation on trouve souvent le nerf optique malade.
« Quand on connaît ces faits, on doit, dès le début, sectionner une partie du nerf, mais on évite beaucoup de difficultés lorsque avant l'opération on commence par sectionner le nerf ; on tire au dehors le bulbe avec une g-rande partie du nerf; dès lors on a fait tout ce qui est pussilWe contre une récidive. »
D'après cette communication, nous pouvons conclure que de Graefe n'a aucun droit à la priorité pour la section du nerf optique dans le traitement de l'oplilhaliiiie sympathique et des névralgies ciliaires. C'est, en revanche, le premier auteur qui ait proposé et exécuté la section du nerf optique pour faire disparaître les photopsies extrêmement rebelles.
En 1869, Landesberg- (1) sectionna le nerf optique, mais il eut la [trécaution de fixer le muscle détaché à ses insertions, de façon à éviter les désordres dans les mouvements de l'œil.
En J866, Rondeau (2), dans son excellente thèse, émet
(1) Landesberg. Archiv fur oplhalmologie, XV Jahrgang, abth. I. oder XV Band, Ablh. I.
Roniieau. Des affections oculaires réflexes et de rophthalmie sympa- Ihique. Thèse de Paris, 1866, p. 124, 1-25, 126.
l'idée de la section des nerfs ciliaires et du nerf optique. Voici comment s'exprime cet auteur : « En étudiant la pathoo:énie des lésions secondaires qui se produisent dans un œil consécutivement à la blessure de l'autre, en considérant la nature indomptable de cette affection, sa marche insidieuse, intermittente, on peut constater l'aualog-ie frappante qui existe entre les névralg'ies d'une part et l'optithalmie dite sympathique de l'autre. Aucune aff'ection n'est plus rebelle au traitement médical, et quand dans une név^ralg-ie faciale on a épuisé tou-i les moyens pharmaceuiiqties, en a souvent recours alors avec succès à la section du nerf, et si elle ne suffît pas à l'excision d'une partie du tronc nerveux.
Je crois, car je ne puis m'appuyer encore sur des faits cliniques, que le même traitement serait applicable à l'ophthalmie sympathique. Il est quelquefois diftîcile de faire comprendre au malade, pour un accident si minime en apparence, la gravité de sa situation el la nécessité de lui enlever l'œil. Il hésite et aitend jusqu'à la dernière extrémité que l'affaiblissement de l'œil resté sain vienne confirmer le pronostic du médecin. Quand il se décide à l'opération, souvent les progrès de l'altération de l'œil sont assez avancés pour ne permettre de retirer qu'un avantag-e limité de l'énucléalion de l'œil, si toutefois encore il n'est pas condamné à une cécité incurable.
Dans cette affection, l'indication principale est d'ag-ir le plus promptement possible, afin de ne pas laisser survenir les altérations de sécrétion, déstructure consécutives aux troubles réflexes de la circulation. La section des nerfs sensitifs de i'œil au début de l'inflammation du g-lobe lésé arrêterait toute action réflexe dans l'org-ane opposé.
Rien n'est plus facile que cette opération que j'ai pratiquée bien des fois à l'amphithéâtre, qui consiste, après
avuir fait iirre petite ouverture à la partie supérieure et interne do la conjonctive, à introduire un petit ténotome courbe en le maintenant appuyé sur le g-lobe oculaire. On sectionne du môme coup les nerfs ciliaires, le nerf optique et l'artère centrale,
V'^oyons quels sont les avantag-es et les inconvénients de cette opération.
Elle est excessivement simple et eiïraye moins le malade que l'énucléalion totale du g-Iobe oculaire, de telle sorte qu'il y a moins de répug'nance à s'y soumettre plus tôt. »
M. le Boucheron, voulant provoquer l'atioptiie du g-lobe oculaire, pratique en 1875, dans le laboratoire de M. Paul Bert, à la Soibonne, la section du nerf optique et des nerf ciliaires, et il s'aperçoit que l'œil conserve sa forme, ne subit aucune altération. 11 pratique un g*rand nombre d'expériences (voir plus loin, ses principales expériences suivies d'heureux résultats.)
En 1876 (1) il communique à la Société de biolog-ie le résultat de ses recherches, dont voici le résumé :
<v D'après nos expériences, les sections du nerf optique et des nerfs ciliaires, n'amènent g-énéralement pas la désoi'g'anisation du globe oculaire.
Les indications de la section des nerfs optiques et ciliaires se résument en peu de mots : Elle tend au même résultat que l'excision en interrompant la continuité du tissu nerveux.
La section du nerf optique abolit, il est vrai, complètement la vue de ce côté ; mais comme dans la majorité des
(1) Boucheron. Note sur la réseclion des nerfs ciliaires et du nerf optique en arrière de l'œil substituée à l'énucléalion du globe oculaire dans le traitement de l'oplithalmio sympathique. Gazette médicale de Paris, 1876, et Annales d'oculislique, t. LXXVI, p. 258.
Redard, 3
cas elle est fort compromise quand elle n'est pas totalement perdue, il vaut mieux sacrifier de suite un œil qui deviendra inutile et qui peut amener la fonte de l'autre.
Chez les animaux cette section ne donne pas lieu à une hémorrhag-ie dont on ait à redouter les effets ; on ne coupe que des vaisseaux d'un petit calibre, les artères ciliaires et centrale de la rétine, l'hémorrhag-ie s'arrête promptement, de sorte que le sang- épanché ne saurait exercer une compression fâcheuse sur les nerfs que l'on vient de couper.
Si cette section n'arrêtait pas la marche des troubles réflexes dans l'œil sain, c'est alors qu'il faudrait sans retard pratiquer l'extirpation de l'œil lésé. C'est à l'expérience à prononcer sur la valeur de ce procédé.
Cette opération peut être substituée à l'énucléation dans tous tous les cas, à moins que la suppuration de l'œil ne soit certaine. Mais surtout le g-rand avantag-e de cette opération, c'est de pouvoir être appliquée d'une manière -préventive. Le Cong-rès ophthalmolog-ique international de 1872 a accepté en princi-pe que l'énucléation de l'œil blessé devait être pratiquée immédiatement, si on voulait éviter les attaques souvent irrémédiables d'une ophthalmie sympathique précoce.
Celte mesure radicale et ternb.e n'a pu entrer dans la pratique courante. Nous espérons que l'opération si simple, si inoffensive, si conservatrice que nous proposons, pourra dans maintes circonstances rendre au malade d'importants services. »
M. le D' A. Boucheron a fait en 1876 la section du nerf optique. Depuis cette époque cet auteur n'a pas eu l'occasion de la pratiquer de nouveau.
L'année suivante, au mois de février 1877, M. le DrDianoux, professeur suppléant de l'Ecole de plein exercice de médecine et de pharmacie de Nantes, pratiquait sur
l'homme Vënervation du rjlobe oculaire avec un plein succès.
Le 10 avril 1877, le 20 septembre 1877, le 21 décembre, de nouvelles opérations sont pratiquées par cet auteur.
Dans son mémoire publié en 1879 (1), M. le D' Dianoux arrive aux conclusions suivantes :
« De l'exposé de ce ces faits résultent d'une façon incontestable :
1° La possibilité et le peu de gravité de l'opération que j'appellerai énervation du g^obe de l'œil ;
2° La conservation du globe avec tout ou partie de ses propriétés constitutives ;
3° L'action curative durable de l'opération, et au point de vue des phénomènes syaipathiques qui, dans mes quatre cas, ont disparu comme après l'énucléation faite en temps opporlun. L'énervation ne le cède en rien à l'énucléation en efficacité. »
Nous décrirons plus loin le procédé opératoire employé par 'i. Dianoux.
En 18783L IL Scœhler (2) (de Berlin)présente àlaSociété mé.licale de Berlin le résultat de ses opérations de section du nerf optique et des nerfs ciliaires dans les cas d'ophthalmie sympathique, pratiquée, pour la première fois, le 22 octobre 1877, puis en novembre, etc.
« Cette opération n'a, à ma connaissance, jamais été faite jusqu'ici et je suis le premier qui ai essayé de remplacer l'énucléation du bulbe par la section des nerfs optique et ciliaires. »
Dans une note postérieure à sa communication, Schœler dit (Berlin, 27 mars 1878) : « Après ma communication et
(1) Dianoux. De l'énervation du ciobe de l'œil. Nantes, 1879. Extrait du Journal de médecine de l'ouest, l^'' trimestre 1879.
(2) i'5":..œler» Jahresberichl der Augen-Klinik, im Jahre 1877. Berlin, 1878.
dans le cours de sa publication dans mon Jahresbericht der Aug-en-Klinik, mon attention fut attirée par un de mes amis sur la Gazette médicale de Paris, 1876, p. 442-443. A. Boucheron, ancien interne des hôpitaux, y a publié une note sur la section des nerfs ciliaires et du nerf optique en arrière de l'oeil, substituée à l'énucléation du g'iobe oculaire.
D'après les recherches sur le chien et le lapin il a constaté qu'après la section des nerfs ciliaires, etc
Boucheron n'a pas jusqu'ici pratiqué sur l'homme cette opération
Gomme indications de l'opération, ajoute Schœler, Boucheron s'exprime en ces termes : « Gette opération peut être substituée à l'énucléation dans tous les cas, à moins que la suppuration de l'œil ne soit certaine. »
Je regrette, ditSchœler, de n'avoir pu ajouter cette rectiOcalion dans m(»n Jahresbericht et je suis heureux de le dire ici. Jusqu'à ce jour la proposition de Boucheron avait passé inaperçue dans la presse ophthalmolog'ique allemande, et je n'ai trouvé dans les journaux français aucune indication qui me prouvât que cette opération ait été pratiquée en France sur l'homme. »
Schœler décrit avec grand soin son procédé opératoire (voir page 88). Il recommande cette opération dans les cas d'ophthalmie sympathique et il s'appuie sur un nombre imposant de faits.
Dans la séance de la Société médicale du 6 février 1878, Hirschberg (i) revendique la priorité du procédé de névrotomie pour Alb. deGraefe ; il dit qu'il a pratiqué assez souvent la section intra-oculaire du nerf optique ; mais pour lui l'énucléation serait préférable dans un grand nombre
(1) Hirschberg. Berliner Klinische Wochenschrift, 1878.
de cas, principalement dans les cas d'ophlhalmie sympathique grave, dans l'iridocyclite sympathique. Il ajoute que dans certains cas de sections nerveuses il craindrait fort la rég-énération des nerfs et la reproduction des douleurs.
Schweig-er a aussi, en Allemag'ne, pratiqué assez souvent cette opération : une trentaine de fois, et il la recommande beaucoup dans les cas de névralg-ies ciliaires.
Notre maître M. le D"" Abadie pratique depuis long'temps déjà cette opération et n'a jusqu'ir-i qu'à se louer des résultais obtenus.
Nous exposerons plus loin avec un g-rand soin les détails des observations des malades opérés par M. Abadie et le procédé opératoire em[)loyé par ce savant ophthalmolog-iste.
M, le D'' Meyer a bien voulu nous communiquer le résultat de sa pratique. Il n'a jusqu'ici obtenu que des succès.
Les conclusions de ce long' historique sont les ; suivantes :
A M. Abrecht von Graefe la priorité de l'idée de sectionner les nerfs ciliaires dans le traitement de l'ophthalmie sympathique (1866).
A M. E. Meyer l'honneur d'avoir mis le premier à exécution le procédé de section intra-oculaire des nerls ciliaires indiqué par son maître de Grœfe (1866)
Secondi (1868), Lawrence (1868), Solomon (1868) suivent les règ-les indiquées par E. Meyer.
A Snellen (1873) le mérite d'avoir pratiqué la section des nerfs ciliaires en arrière du g-lobe oculaire.
Au D"" Rondeau (1866) la priorité de l'idée de sectionner le nerf optique et les nerfs cilicbires dans le traitement de l'oplithalmie sympathique.
A Albrecht de Grsefe (1867) appartient la priorité pour la section du nerf optique, non pour lutter contre l'ophthalmie sympathique, mais pour faire cesser la pholopsie.
A Landesberg" (1869) la priorité pour la section du nerf optique et des nerfs ciliaires dans les cas de névralgie ciliaire.
A M. le D' Boucheron (1875) le très-g'rand mérite d'avoir insisté sur la valeur de la névrotomie optico-ciliaire dans le traitement de l'ophthalnue sympathique et d'avoir démontré par ses belles expériences la possibilité de sectionner le nerf optique et les nerfs ciliaires sans amener de troubles trophiques.
A MM. les Dianoux (1877), Schœler (1878), Ch. Abadie(l879), E. Meyer (1879),rhonneur d'avoir vulg-arisé cette opération, en la pratiquant un très-grand nombre de fois.