CHAPITRE II
Le traitement d’épreuve
SI
Nous venons de passer en revue dans le chapitre précédent les différentes raisons qui, à quelque période de la maladie qu’on ait affaire, peuvent empêcher d'affirmer d’une façon certaine le diagnostic de syphilis, soit qu’on se trouve en présence de manifestations cliniques atypiques, soit que les procédés de laboratoire soient inutilisables ou d’une interprétation douteuse.
Dans ce cas, il reste au médecin un excellent moyen d'arriver à être fixé sur la nature syphilitique ou non de la lésion incriminée, c’est de soumettre le malade à l’action du traitement anti-syphilitique qui prend, dans la circonstance, le nom de traitement d’épreuve.
A l’heure actuelle, les médicaments employés pour ce genre de traitement, sont dans l’ordre décroissant de leur efficacité: le bismuth, les arsenicaux, quelquefois le mercure, sous forme surtout de cyanure intraveineux et en frictions cutanées chez les enfants.
Le bismuth, dernier venu dans la thérapeutique
Pr je
anti-syphilitique, puisque son admission ne date que de 1921, employé au début sous forme de sels insolubles appelés Muthanol et Quinby, paraît jouir à l'heure actuelle d’une grande vogue sous le nom de Bivatol, composé soluble. Son action, considérée comme plus grande que celles du mercure et de l’arsenic, se manifeste cependant moins rapidement que celle de ce dernier.
Les arsenicaux, que ce soit le noversénobenzol, le stovarsol, l’acétylarsan, le rhodarsan, ont pour avantage capital d’être cliniquement et sérologiquement des médicaments anti-syphilitiques très actifs avec une supériorité thérapeutique à l’heure actuelle absolument nette en général sur le mercure.
Le mercure, le plus ancien en date, puisque, au xvi° siècle on en gavait littéralement les syphilitiques, excellent médicament par ailleurs, paraît beaucoup moins efficace que les deux premiers dans le traitement d'attaque.
« Naturam morborum ostendunt curationes », dit le vieil adage thérapeutique: si le mal guérit sous l’influence du traitement d’épreuve c’est qu'il est bien de nature syphilitique; s’il ne guérit pas et s’il ne représente pas un état ni définitivement évolué, ni cicatriciel, ni de sclérose, c’est qu'il reconnaît une autre cause que la syphilis. Il est bien entendu que pour ce traitement d’épreuve il est de toute nécessité d’employer des doses véritablement actives; il est même recommandé d'agir comme pour le traitement d’attaque d’une syphilis dûment diagnostiquée.
Ainsi donc « le traitement d'’épreuve, véritable
al
pierre de touche, supérieur comme précision aux réactions sérologiques, et que l’on oublie trop actuellement, ne devra jamais être négligé dans les cas douteux, qu'il soit institué par les arsénobenzols, par le bismuth ou par le mercure et l’iodure de potassium (traitement mixte) ». (Nicolas.)
Mais à partir de quel moment l’épreuve cesse-t-elle ? Autrement dit, à quel moment le diagnostic s’imposet-il s’il doit s’imposer ?
Jusqu'à ces derniers temps, avant de constater que le traitement d’épreuve eût un résultat positif et, par suite, avant de pouvoir affirmer le diagnostic de syphilis, on était obligé d'attendre sinon la guérison complète de la lésion, du moins que se produisit une amélioration sensible et définitive de celle-ci. Le délai qu'’exige l’amélioration avant de se manifester d’une façon concrète est extrêmement variable, mais peut être assez long. Ainsi, dans notre observation X, c’est à la troisième semaine de traitement que l’amélioration est indiscutablement constatée (la guérison définitive sera obtenue après deux mois de traitement), dans notre observation XI, c’est au bout de dix jours; c’est après la troisième injection de Rhodarsan dans notre observation VIII.
Mais pourquoi ne chercher la réponse du traitement d’épreuve que dans l’amélioration des signes physiques ou radiologiques? Les phénomènes généraux et
surtout les signes fonctionnels n'ont-ils pas leur importance? N'est-ce pas eux, dans la grande majorité des cas, qui poussent le malade chez son médecin? La douleur enfin n'est-elle pas presque toujours sinon le premier signe réel, du moins le premier appel de l'organisme malade qui se fasse entendre? Et pour prendre un exemple concret, combien les douleurs épouvantables ressenties dans son coude gauche étaient-elles plus pénibles pour notre malade de l’observation X que le fait de voir les mouvements de son bras limités et plus encore que la pensée d’avoir un os du bras déformé?
Et c’est au fait de s’être attaché avec soin à l'étude de l’évolution de ces phénomènes généraux et fonctionnels, particulièrement de la douleur, sous l’influence du traitement d’épreuve, que notre maître, M. le Professeur Nicolas, a dû de constater la disparition rapide, presque immédiate, de la douleur, phénomène constamment observé qui fait le sujet de notre thèse. Il suffit parfois d'attirer l’attention sur un phénomène pour que celui-ci, sortant de l'ombre où le tenait l’inobservation, apparaisse avec une fréquence qui surprend tout d’abord. C’est ainsi que nous avons interrogé des malades qui se sont souvenus après coup de cette concordance entre la cessation de la douleur et la proximité de la piqûre.
Nous avons réuni onze observations qui se rapportent à ce phénomène. Trois seulement ont rapport à des traitements d’épreuve au cours desquels ce phénomène fut observé; les autres ont pour utilité de démontrer chez des syphilitiques avérés son existence.