CHAPITRE XVIIl
Du commerce du Cayor a^ec le Sénéffal*
Les relations commerciales que la colonie du Sé- ^ÉGAL entretient avec le Cayor méritent d'attirer notre attention; ceux qui ont les yeux fixés sur Tavenir y voient des germes de développement et des éléments de prospérité dont l'importance n'est certainement pas à dédaigner.
Les hommes du Cayor achètent à Sainte Louis des fusils, de la poudre, des balles, des sabres, du fer en barre, du tabac, des tissus imprimés, des liquides de toute espèce, du coton filé bleu et blanc, des verroteries, dé la toile guinée, de l'ambre vrai et faux, du corail, etc.
Ils recherchent les objets d'un prix peu élevé, et se plaignent souvent de la mauvaise qualité de ceux que le commerce , pour se mettre en équilibre avec
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leur offre, a été obligé de leur vendre. Nous ne saurions trop engager ceux, qui traitent d'affaires avec eux, à les habituer peu à peu aux marchandises de qualité relevée; ils amortiront ainsi leur défiance et consolideront nos relations.
Le Cayor fournit au Sénégal du mil, des bœufs, des moutons, des peaux, des volailles, du savon, des haricots, des fruits d'espèces diverses: newe , sorte de pomme ; krewar, cerises ; sidomm , soump; bouïy fruit du haohah; dakiar^ fruit du tamarinier; Xalôo, feuille du baobab^ condiment nécessaire du couscouss ; du vin de palmier, des pata^ tes, des melons et leur graine {beraff), du ma^ nioCj Aesiifnames, du lait aii^re, du beurre fondu, du coton en came, employé à la confection des pagnes , après avoir été filé par les négresses de Saint- Louis ; des arachides et du sel.
La plupart de ces produits, limités nécessairement par le chiffre de notre population, étant consommés sur place, nous devons nous borner à les énumérer; mais il ne sera pas sans intérêt de nous arrêter sur ceux qui, importants déjà, sont susceptibles d'un grand développement: nous voulons parler des bestiaux, des graines oléagineuses et du sel.
Les bœufs de belle race abondent au Cayor; leur nombre pourrait facilement être décuplé , si les particuliers y jouissaient d'une sécurité complète.
N'oublions pas qu'un bœuf, qui vaut ici deux pièces de guinée , se vend plus de 300 francs aux Antilles. Ces animaux, d* abord avantageusement employés à la culture, servent ensuite à Talimentation des habitants; il n'est donc pas déraisonnable de penser qu'il serait possible d'organiser avec les colonies de l'Ouest un commerce régulier, qui nous procurerait en denrées coloniales, importées directement , un équivalent avantageux .
Les peuples du haut pays manquent absolument de sel; cependant ils olat un besoin absolu de cette substance; aussi n'est-il pas de sacrifice qu'ils ne soient toujours prêts à faire pour se la procurer. Nous leur en portons des quantités considérables, et le prix d'échange est, pour nos commerçants, largement rémunérateur. Le canton de Ganbiol possède, sur les bords du fleuve, des slalines naturelles inépuisables. Le commerce du sel pourrait recevoir, dans un avenir prochain, un accroissement indéfini, alors que les communications avec le haut pays auront été rendues plus faciles et plus sûres par un bon système de batelage.
Le berraff Aowne une huile de qualité excellente ; cette graine, peu connue en Europe, où, il y a quelques années, elle était tarifée par la douane comme denrée médicinale , pourrait se présenter sur notre marché en quantités très-considérables.
Mais le produit qui a obtenu d'une manière spéciale Tattenlion méritée du commerce, c'est Tara^ chide ou pistache de terre.
L'arachide croît spontanément dans toute la Sénégambie.
Sa culture est des plus faciles ; une fois confiée à la terre, elle demande peu de soin; elle a un rendement prodigieux, et sa partie herbacée donne un fourrage dont les bestiaux se montrent trèsavides.
La pistache est évidemment destinée à détrôner la gomme , produit unique du Sénégal il y a dix ans.
La gomme n'étant plus bientôt, dans nos spéculations, qu'un accessoire dont nous sommes loin de méconnaître l'importance, les exigences des Maures qui la détiennent diminueront en raison de la froideur que nous montrerons pour une denrée qu'ils croient nous être absolument nécessaire.
Ils ont si bien pressenti cet avenir que le roi des Trarzas a mis et met encore tous ses moyens d'action en. mouvement pour entraver la culture de la pistache; prétention maladroite, qui a irrité les peuples de la rive gauche.
Notre intérêt évident est, au contraire, de favoriser cette culture; par elle nous augmenterons le chiffre de nos affaires et notre action politique sur
la rive gauche^ et nous substituerons une légitime et salutaire prépondérance à celle que les Trarzas ont usurpée au moyen de leurs brigandages.
Nous trouverons les esprits disposés , au Cayor du moins, à adopter nos vues. En effet, les habitants de cette contrée, ne pouvant plus se passer des ressources en tout genre et du bien-être que leur a créés la culture de l'arachide , s'adonnent avec ardeur à un travail dont le produit certain entre, comme élément nécessaire, dans leur mode d'existence.
Déjà dès 1848 ils avaient compris tout le parti qu'ils pouvaient retirer de la pistache; aussi, lors- (ju'en 1849 là marchandise vint à proximité du produit, par l'établissement d'une escale à Gandiol^ il sortit de ce canton, en une seule campagne, et c'était la première, quatre mille tonneaux de graines.
Mais un établissement fixe hors de Saint-Louis excita les alarmes de certaines personnes qui trouvaient plus commode d'attendre sur la place des produits que d'autres plus industrieux allaient acheter sur les lieux. Dès lors on s'arrangea pour faire demander par \e damel^ en 1850, sept cents pièces de guinée à titre de tribut {coutume).
Pour n'avoirj pas à subir de pareilles exigences , le gouverneur d'alors supprima l'escale de Gandiol^
et cette suppression fit réussir Tintrigue eo concea* trant tous les échanges à Saint-Louis^
Cette malheureuse mesure arrêta pendant un temps l'essor de la production ; elle aurait pu faire abandonner la culture de la denrée^ à la grande satisfaction des Maures, si les besoins du Gayor n Savaient réagi contre elle.
Les hommes du Gayor ont donc continué à col* tiver la pistache et l'ont transportée à Saint*Louis. Celle qu'ils apportent aujourd'hui se confondant dans le mouvement général des affaires, il est impossible de déterminer la quantité venue chaque année du Cayor, mais nous pouvons hardiment af&r* mer qu'elle dépasse, et de beaucoup, celle de 1849.
Rien ne saurait donner une idée exacte de la pa* tience et de l'énergie déployées par les gens du Cayor pour tirer parti de leurs produits. C'est avec des peines rendues infinies par la longueur de la route, le danger des communications, les exactions des chefs, l'avidité et les avanies des kiédos^ qu'ils parviennent, aprèâ avoir atteint notre établissement, à réaliser un mince bénéfice.
La presque totalité des arachides importées* à Saint-Louis transite par Gandiol. Ce canton a pour centre principal trois grands villages situés en vue l'un de l'autre, non loin des bords du fleuve, à quatre lieues en aval de Saint-Louis; le commerce
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s'y fait de deux manières.^Les hommes de l'intérieur, qui redoutent la navigation (ils éprouvent en général une répugnance très-vive à monter dans une embarcation, même pour traverser le fleuve), ceux qui ont hâte de rejoindre leurs familles, vendent aux gens de Gandiol même, ou à nos traitants, les produits qu'ils ont péniblement apportés. On comprend de suite que le bénéfice intermédiaire se fait aux
dépens du producteur.
D* autres, moins timorés ou ayant plus de loisirs,
poussent jusqu'à saint-Louis. Là, une rémunération meilleure les initie aux avantages qu'ils doivent retirer de leur contact immédiat avec nous.
L'idée de mettre les populations en relation directe avec Saint-Louis, le désir de soustraire notre commerce aux exigences des courtiers de Gandiol, faisaient , depuis un temps , chercher les moyens d'ouvrir une route entre le Cayor, le Walo et le chef-lieu de nos établissements.
L'entreprise vient d'être heureusement menée à fin par la construction d'un pont, à Textrémité orientale de l'tle de Sôr. Placé en face du lieu appelé LfiYBAR, il met la terre française en eommunication avec les deux pays çi-dessus désignés.
L'île de Sôr, depuis deux ans, s'est peuplée de cette partie de notre population qui ne dédaigne pas le travail de la terre. Les émigrés du haut pays, éta-
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blis dans un village auquel on a donné le nom de M. l'amiral Boùet-Willaumez, notre ancien et bien cher gouverneur, vivent là du produit de leurs cultures. Bientôt les peuples de l'intérieur^ empruntant la route nouvellement tracée, afflueront dans notre établissement; Sôr recevra infailliblement les succursales des maison^ de commerce de Saint- Louis, et M. GuiLLBT, s'il revenait parmi, nous, pourrait voir construite, sur d^s plages naguère désertes, la ville française dont sa haute intelligence avait marqué la place.
Le Cayor renferme une population considérable. , habitant de grands villages rapprochés les uns des autres : race d'hommes de haute taille, vigoureux et de belle prestance; les femmes se distinguent par la perfection de leurs formes; elles ne manquent pas de beauté.
Les terres y sont d'une fertilité médiocre; ce n'est que par un travail opiniâtre qu'ils parviennent à les rendre fécondes. Ainsi que nous l'avons dit, elles nourrissent de nombreux troupeaux.
Les habitants appartiennent presque tous à. la race wolowe. Sensibles au bien-être, ils aiment les produits de notre industrie, et cherchent, en se rapprochant de nous, à se développer à tous les points de vue. Les hommes montrent de la réflexion et du bon sens; dans les circonstances graves, ils n'agis-
sent qu'après délibération; ils ont l'instinct du principe d'autorité et un rcfspect profond pour ceux qui le représentent.
La France pourrait , par 4ês voies pacifiques , y développer son influence. 11 n'est pas douteux qu'en agissant de proche en proche on ne parvint , en peu de temps, à y augmenter, par une meilleure police, la sécurité des habitanta : ceux -ci reconnaîtraient nos efforts par l'abondance de leurs produits. Les gens de Gandiol , unis par les liens de la parenté aux hommes, de Guet n'Oar, ont offert plusieurs fois de se ranger sous la souveraineté de la France ; ils nous donnent en ce moment des preuves de dévouement, car ils ont déclaré aux Maures Trarzas ^ avec lesquels nous sommes en guerre, qu'ils se feraient tuer jusqu'au dernier avant de souffrir qu'il fût apporté, chez eux, un dommage quelconque aux personnes et aux propriétés sénégalaises.
Le roi des Trarzas , ce constant et infatigable ennemi des Français , cherche , depuis longtemps, à exercer une influence prépondérante dans le Cayor; notre inexplicable et bien malheureuse indifférence, dans ces dernières années , lui a facilité les moyens d'action; mais il se manifeste, au sein de ce peuple, une réaction énergique contre les envahissements des Maures. Il comprend, que, maîtredu Wa-
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Lo , Mohcunedrèl-Abid doit avoir le désir d'absorber leur pays : leur fierté se révolte à la pensée de devenir tributaires des Maures, et le jeune damel suit rimpulsion de son peuple. Hommes de culture et de travail régulier^ les gens du Cayor méprisent profondément ces vagabonds maures qui ne vivent que de rapides; aussi les progrès que Tinfluence du roi des Trarzas avaient faits du temps de l'ancien da^ mel^ ont-ils, dès Tannée dernière, commencé à décroître. Nous croyons qu'à la suite de la présente guerre, lorsqu'en les chassant du Walo nous auroDS fermé aux Maures la route qui les conduit au pillage, les hommes du Cayor, princes et peuple , se jetteront dans nos bras, et que ce pays donnera à notre commerce un aliment d'une valeur très-rèmarquable.
Le Cayor exerce une influence prépondérante sur le Baol, et considérable sur le Sinn, le Saloum et le Dgioloff.
Le Baol, auquel il confine, est peuplé d'une race d'hommes ^qui se rattache, par une origine commune, à celle du Cayor. Il n'est pas rare de voir le damel devenir souverain du Baol ; il prend alors le titre de damel teignei Mais les populations voient toujours avec inquiétude une pareille combinaison. Le Baol, en effet, lorsqu'il est indépendant, sert d'asile aux mécontents du Cayor; comme il leur est
nalurellement fermé quand le damel est souverain des deux pays, ils réagissent contre la concentration entre les mains de leur roi de cette double souveraineté.