CHAPITRE II
De la ville de Haiitt-IiOuis.
La ville de Saint-Louis, chef-lieu <le nos établis^ sements en Sénégambie y est bâtie sur un tlot de sable autrefois inhabité ^ qui faisait partie du Walo ; le Diagne (chef) de Tennoudiguenne y île connue sous le nom de Sor, située en face de Saint-Louis, avait, sur remplacement de la ville actuelle, son hugan (champ) de cotonniers.
En cédant son lougan aux Français , le Diagne stipula à son profit une légère redevance annuelle.
Il avait, de plus, seul parmi les noirs, le droit d'entrer au fort Saint-Louis armé de son sabre.
Le Sénégal, qui entoure la ville, se jette dans rOcéan à six lieues en aval de Saint-Louis.
L'île Saint-Louis se divise en trois parties : le sud, sindoniy le nord, lodo, et le centre, chrétiann.
Le sud a été évidemnaent habité le premier; il est également certain que cette partie de l'île fut peuplée par des émigrés du Cayor , pays dont les mœurs s'y reflètent encore aujourd'hui d'une manière très-sensible.
Il y a peu de temps, les hommes du sud affectaient, à titre de plus anciens habitants^ un air de supériorité sur ceux de la partie nord ; il s'élevait entre les deux quartiers des querelles fréquentes, et la place du Gouvernement voyait des batailles où les adversaires, les femmes surtout, ne ménageaient iii les clameurs ni les coups.
Quoiqu'un observateur attentif puisse remarquer encore un certain antagonisme entre les deux parties de l'île , il faut reconnaître que les anciens préjugés tendent à disparaître et que la fusion devient tous les jours plus complète.
La partie nord servait , dans le principe , de lieu d'habitation aux captifs du sud -, les maîtres y construisaient à cet effet des maisons appelées gallo, nom qui désigne encore au Cayor et au Walo le lieu consacré à la demeure des esclaves.
Lorsque les relations entre les Européens et les négresses eurent créé une race intermédiaire qui embrassa le christianisme , il se forma vers le cen-
tre, à proximité du fort, un quartier particulier qui reçut le nom de chréliann.
Les chrétiens , devenant plus nombreux , débordèrent vers le nord; aujourd'hui ils habitent indistinctement le nord et le sud.
La partie bâtie de l'île Saint-Louis se développe sur une longueur de quinze cents mètres et une largeur qui varie entre deux ou trois cents ; elle renferme une nombreuse population noire. Ses rues, larges et coupées à angles droits, sont bordées de maisons dont Télégance , pour la plupart , platt à l'œil , et donne à la ville, vue surtout de la mer, une physionomie pittoresque et originale.
Le climat et les maladies se sont notablement modifiés depuis dix ans^ les environs, en effet, Tile de Sor surtout , ont été déboisés, et les rues de notre ville exhaussées au delà du niveau des hautes eaux. Sans doute le soleil des tropiques et le terrible harmattan y font sentir leur influence ; certes la vie de l'Européen, du fonctionnaire surtout, y est d'une monotonie pleine de tristesse, ils ont les yeux incessamment tournés vers la France ; mais, en somme, l'existence est supportable, et ce pays, sous certains points de vue , vaut mieux peut-être que d'autres en apparence plus favorisés de la nature.
A Touest de Saint-Louis , sur la langue de sable
appelée pointe de Barbarie, s'élève le village de Guft n'dar.
La butte où il est placé était jadis une station de pêche pour les gens de Adgié , Thionc , Deby , Boyo , Gadgiaguer , etc. A Tépoque de Tannée où le poisson est très-abondant sur ce point , c'est-à-dire de février à mai, les pêcheurs du Walo, montés sur leurs légères pirogues, descendaient le fleuve et venaient construire en ce lieu des cases provisoires; ils y faisaient sécher le produit de leurs pèches, et retournaient à leurs cultures lors des premières pluies (juin).
Lorsque Saint-Louis se peupla, la butte servit de parc à bestiaux ; de cette destination est venu son nom : Guet n'dar, parc du Sénégal.
Ce faubourg, aujourd'hui français, considéré jadis comme partie du Walo , payait , même après notre établissement sur les rives du Sénégal , tribut au Cadgy (général de l'armée du Walo) ; mais cette coutume a cessé depuis longtemps.
Après que la rive droite eut passé sous la domination du roi des Trarzas , celui-ci imposa aux caravanes venant du nord commercer à SaintrLouis des redevances que percevait \ Alcali de Guet n'dar (chef du village, nommé par le gouverneur et placé sous l'autorité du maire de Saint-Louis).
Il était par trop singulier qu'un agent nommé et
soldé par Tautorité française fût le collecteur avoué d'un tribut levé, sur notre territoire, au profit d'un chef étranger; aussi, dans ces derniers temps, cet abus a-t-il disparu.
Guet n'dar a été, comme Saint-Louis, peuplé par des émigrés des pays voisins.
Les hommes , tous pêcheurs , nourrissent la ville du produit de leur industrie. Les noirs, en effet, vivent de poisson et de couscouss.
Les habitants de Guet n'dar doivent à leur travail une très-grande aisance ; ils gagnent encore des sommes importantes en faisant le batelage entre la terre et les navires mouillés devant Saint-Louis.
Nous tenterions en vain de peindre Tintrépidité que déploient ces piroguiers : la mer la plus épouvantable est impuissante à les intimider; ils jouent gaiement leur vie pour voler au secours des navires et des équipages. C'est un fait incontestable , prodamé d'ailleurs à Saint-Louis par la reconnaissance publique, que les hommes de Guet n'dar ont toujours su arracher à la mort ceux qui s'étaient confiés à leur courage et à leur dévouement.
Les noirs de Saint-Louis sont très-fiers de leur qualité de Sénégalais ; lès hommes de la grand' terre aspirent avec ardeur vers le séjour de Saint-Louis, car, avec un peu d'industrie , ils parviennent facilement à s'y procurer d'assez larges moyens d'exis-
teDce. De plus, une fois placés sous la protection de la loi française , ils échappent aux avanies des chefs ^ petits et grands , qu'a multipliés le système féodal ^ en vigueur dans toute la Sénégamhie.
Les noirs sénégalais aiment , avant tout , le commerce. Avant le décret de 1848, abolitif de l'esclavage, ils consentaient volontiers à être maçons, menuisiers , charpentiers , calfats , métiers considérés comme honorables; mais, depuis l'émancipation, les marabouts (prêtres musulmans), dont l'influence a grandi, se sont emparés des enfants, et les détournent, dans un but facile à comprendre, des métiers qui les mettaient en contact avec les Européens. Il est grandement àcraindre que, dans un temps prochain, la ville ne soit privée d'ouvriers, à moins que le gouvernement métropolitain n'apporte à cet état de choses quelque remède énergique, comme, par exemple, le rétablissement de l'engagement à temps.
Les WoLOFFs méprisent profondément les forgerons, les cordonniers, et surtout les ^rw>^ (chanteurs et musiciens).
Nous reviendrons sur ces particularités en traitant du Cayor, où ces préjugés , répandus d'ailleurs avec plus ou moins d'intensité dans toute la Sénégambie, se maintiennent encore avec force.
Quand un noir a fait le commerce , il répugne au travail de la terre : c'est la tendance de tous les peu-
pies traficants. Un homme né au Sénégal regarde aujourd'hui presque comme vil. le métier de laptot (matelot) , autrefois très-recherché , et les navires de l'Etat sont obligés de recruter leur personnel parmi les étrangers ou les gens nouvellement établis (bambaras, saracolets).
Hors de Saint- Louis, le Sénégalais se pose en personnage ; les peuples de Fintérieur acceptent ces prétentions, et qualifient de toubah l'homme venu de Saint-Louis , quelle que soit sa couleur. Tou bab, en effet, ne signifie pas blanc ^ comme on le croit généralement, même dans la colonie, mais homme puissant ou riche. Tout homme blanc (yerrh) est pour le noir un seigneur ; tout Européen est donc tou bab. Mais quand ils veulent, par opposition à un tou bab noir, désigner spécialement un blanc, ils disent tou bab gueich^ un seigneur venu de la mer.
Les exigences de cet orgueil sont la cause fréquente des difficultés politiques que nous rencontrons en rivière.
Les noirs du Sénégal , animés d'un certain dévouement pour les Français, servent assez volontiers d'auxiliaires dans nos guerres avec les peuples voisins. Courageux, on ne peut toutefois les utiliser qu'à titre de tirailleurs, car il a été impossible jusqu'à ce jour de régler leurs mouvements et de les soumettre, en campagne, à une discipline quelcon-
que. Un eagagement avec des hommes de leur race ne les effraye pas , mais ils redoutent singulièrement les Maures ; ils ont pour ceux-ci une haine profonde, partagée d'ailleurs par tous les peuples de la Sénégambie.
La population noire de Saint-Louis ne compte que de rares chrétiens , connus sous le nom de gourmets; la presque unanimité professe le mahométisme.
Avant Témancipation , cette idolâtrie trouvait dans les maîtres , presque tous chrétiens , un obstacle sérieux à son expansion ; mais depuis elle a pris un essor qu'il est temps de signaler et de surveiller.
Ceux qui se préoccupent de l'avenir remarquent avec inquiétude qu'une division tend à s'établir, tous les jours plus profonde , entre les chrétiens et les musulmans.
L'idée musulmane est ici encore dans sa période de développement , et par conséquent de fanatisme, et Saint-Louis est devenu , en quelque sorte, le foyer de l'idolâtrie, depuis surtout que la mosquée, affrontant potre église, a donné au mahométisme une consécration officielle.
Les marabouts ont profité de la rupture des anciens liens pour s'emparer de l'esprit de la population. Autrefois ils inspiraient, sans doute, à leurs coreligionnaires, des sentiments de défiance contre le christianisme, mais ils le faisaient secrètement ; ils
ont levé le masque aujourd'hui; ils fanatisent peu à peu la population, et s'opposent, en prétextant des scrupules religieux*, à ce qu'elle se soumette même aux exigences de notre loi civile. C'est ainsi que le noir ne déclare ni naissances ni décès , qu'il donne à juger à son prêtre les questions de mariage , de divorce, de filiation et de successions, et s'habitue à le considérer comme l'arbitre souverain de sa vie intime.
La situation officielle faite à Saint-Louis au iain^ .f/> (chef des marabouts et de la religion musulmane) augmente naturellement son crédit et celui de ses auxiliaires. Il nous répugne, sans doute, de parler d'un homme qui a obtenu les sympathies de plusieurs gouverneurs, et sur la poitrine duquel a été placée la croix de la Légion d'honneur : nous ne voulons ni ébranler sa position, ni attaquer sa personne; mais il faut bien le dire, la séparation entre les races, qui se prononce tous les jours plus évidente, nous fait craindre que nos efforts et nos sacrifices ne se dissipent en pure perte. Ne serait-il pas grandement temps que l'idée française ne rencontrât plus des dispositions si ouvertement hostiles dans ces marabouts trop longtemps tolérés, prédicateurs d'une doctrine dont l'effet est de maintenir ou de rejeter les noirs dans la barbarie , en les rendant sourds aux enseignements d'une religion divine, qui amènerait in^
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faillibleiDcnt leur transformation inlellecluellc ul morale ?
1^ race iatermédiaire, autrefois influent,!, en pussession du sol, lie captifs et de capitaux importants, tend tous les jours à déchoir, événement fâcheux pour la diffusion de l'idée française. En effet, ués au Sénégal, parlant la langue ivoiotve, se rattachant aux noirs par une communauté d'origine dont ils ne repoussaient pas le souvenir, humains, charitables, bienveillants, les habitants, placés au point d'intersection entre la civilisation française et l'immobilisme africain, cnaduisaieni , à leur insu peutêtre, le noir dans la voie du progrès. L'émancipation est venue contrarier brusquement celle marche lente, mais sftre.
Pour nous, nous n'entendons exprimer ici ni un regret sur le passé, ni le désir de voir restauré un ordre de choses qui a pour toujours disparu ; notre seul but est de faire connaître une des causes du retour incontestable du noir à des idées de fanatisme et de défiance que nous déplorons piofon dément.
Les habitants avaient autrefois le monopole du commerce en rivière.
Tant qu'ils furent en petii nombre, que la plus grande partie des noirs vivait en captivité, leur industrie prospéra; mais l'accroissement de la population et l'émancipation jppelèronl nalurollement un
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' plus grand noiDl)re de télés au partage d'uu produit alors unique, la gomme; dès lors les gains devinrent insuffisants, non-seuleuiont pour alimenter l'aneien luxe, mais pour suffire aux besoins ordinaires lie la vie. Aujourd'hui la gène est venue; débiteurs de sommes considérables, ils gémissent de leur abaissement et redout/int un avenir encore plein d'obscurité.
On compte parmi les habitants quelques esprits distingués; la génération qui s'élève promet au Sénégal des sujets qui , façonnés à nos mœurs par une éducation reçue en Kurope et bien pénétr^'s des idées françaises, ne laisseront apercevoir aucune disseiïiblance entre eux et les Français de la métropole.
Le commerC:C européen est représenté au Sénégal par ries hommes très-intelligents en général ; l'ardeur du climat, les tracas de^ affaires les rendent quelquefois ombrageux ; mais les qualités du cœur, l'amour du vrai, les sentiments de droiture et de bienveillance exercent parmi eux leur légitime in- (luence : iln veulent, sans trop se préoccuper de leurs intérêts personnels, que la colonie devienne prospère, et ils se sont montrés , dansées derniers temps, les propagateurs zélés et habiles des idées d'amélioration et d'avenir.
Pour remplir le cadre que nous nous sommes tracé, nous comptons passer en revue la rive gait-
che du fleuve, depuis le Cayor , qui touche à l'océan
Atlantique, jusqu'au delà de la cataracte du Félou; puis, franchissant le Sénégal, nous descendrons à Saint-Louis, visitant les peuples qui bordent la rive droite, avec lesquels les besoins de notre commerce nous mettent chaque jour en contact.
Cette tâche présente des difficultés de plus d'un genre ; nous devons évidemment rester au-dessous de son importance ; mais nous ne reculerons devant aucun effort pour mériter le suffrage des personnes bienveillantes qui nous ont encouragé de leurs sympathies.
Si nous sommes assez heureux pour appeler sur cette terre française l'attention phis particulière encore du département de la marine et des grands centres commerciaux, le bien qui en adviendra à notre chère colonie sera pour nous une flatteuse récompense ; nous n'en ambitionnons pas d'autre.