CHAPITRE XXII
Du Dsieleir.
A rorieot du Cayor, du Walo et du Fouta, so trouve un grand pays, appelé Dgioloff.
Dgioloffe^i le nom générique de la race qui occupe la basse Sénégambie. Ce mot est , au Sénégal , synonyme de noir.
Le SiNN , l© Saloum , le Baol, le Cayor, le Walo, formaient jadis avec le Dgioloff un seul et vaste empire, dont le souverain portait le titre de Bouvha Dgioloff y empereur des noirs.
Les chefs des différentes provinces, quoique se transmettant Tautorité à titre héréditaire, reconnaissaient pour suzerain le Bourha Dgioloff,
Peu à peu , entraînés par une tendance naturelle, ils cherchèrent à devenir complètement indépendants. Le Cayor se sépara le premier.
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Ces démembrements ne se firent pas sans guerres civiles. Le désordre, compagnon habituel de ce fléau, influa sensiblement sur le chiffre de la population et la prospérité du paysj Témigration des vaiûcus, dans ces cinquante dernières années , l'avait encore réduite, lorsque les Trarzas, poussant leurs dévastations jusque dans l'intérieur du pays, ont achevé de réduire à une profonde misère les habitants déjà épuisés par les discordes intestines.
L'origine des guerres civiles dont nous venons de parler ne remonte pas au delà de cent cinquante ans. Nous pouvons le démontrer, autant que le comporte une certitude basée sur des récits oraux.
Le village auprès duquel nous avons construit', en 1820, notre fort de Bakel, est peuplé en partie par les IJgiaîbés, membres émigrés de la famille royale du Dgioloff, Après leur sortie de leur pays,. ces Dgiaïbés errèrent dans diverses contrées, cherchant un asile,, qu'ils trouvèrent enfin dans le. pays de Galâm. Le terrain sur lequel ils étaient établis leur fut cédé par les Bakirisy princes de ce pays.
Silmqnn Founti , chef de ces Dgiaïbés^ mort , il y a cinq ans, âgé de plu& de cent /ans, a raconté plusieurs fois à M. Paul Holl, lorsque celui-ci commandait le fort de Bakel, que sa famille, chassée du Dgioloff par les discordes civiles, vint s'établir à Bakel du vivant de son bisaïeul. Il ajoutait que ses
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ancêtres avaient vécu longtemps. Or, en donnant à chacune des générations qui ont précédé Silmann Founti une existence de cinquante ans, on remonte à 1^ date que nous avons énoncée.
Quoique les liens qui rattachaient au Dgjolofp ses anciennes provinces se soient tellement relâchés qu'on puisse les considérer comme rompus , le titre de suzerain donne au bourba^ vis-à^vis de ses anciens feudataires , une supériorité morale qui agit encore fortement sur les esprits. Il n'y a pas cinquante ans, les princes des provinces détachées recouraient au bourba dans les affaires politiques importantes. Il est encore admis aujourd'hui sans contestation que, si les rois de Sinn , de Saloum , du Baol , du Gator et du Walo, se trouvaient en présence du bourba^ celui-ci aurait seul le droit de s'asseoir sur un siège élevé.
On le voit, les pratiques féodales revêtent le même caractère à toutes les époques et sous toutes les latitudes.
Il ne sera pas sans intérêt de donner ici la légende accréditée au Sénégal sur l'origine de la famille royale du Dgioloff. M. Boilat en a parlé dans ses esquisses , mais il a omis certains détails qui nous semblent ofTrir un aperçu de mœurs assez curieux.
Cette famille, objet encore de nos jours de la profonde vénération des noirs, tire, d'après eux, Son
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origine de Dgiaîan, être fabuleux , divinilé qui parut sur la terre dans les circonstances que nous allons raconter.
A deux lieues au levant de Saint-Louis , on refncontre le marigot (bras du fleuve) de Meïitegûeiœ; il abopde en poissons.
Les pêcheurs des environs s'y donnaient rendezvous ; mais, dans ces temps reculés , les homm^ n'avaient aucune notion bien précise du juste et de l'injuste, et le produit de la pèche commune passait presque en entier dans les mains des plus forts. De là des querelles qui ne se terminaient jamais sans effusion de sang.
Un jour, la dispute commençait comme à l'ordinaire, lorsque les pécheurs virent, avec étonnement , un homme encore jeune, d'une figure majestueuse, s'élever du sein des eaux. Il se dirigea, dans un profond silence, vers le lieu où était déposé le fruit de la pèche, et, après avoir compté les assistants des yeux, il divisa le produit de leur travail en lots d'une égalité parfaite ; après quoi il .disparut dans le marigot. ^
Les pécheurs, satisfaits du partage^ retournèrent au village. Quand leurs femmes les virent revenus sans contusions ni blessures, elles dirent : « Eh! quoi? il n'y a donc pas aujourd'hui quelques têtes •cassées? » Mais lorsqu'elles cotmurent l'apparition de
l-ôire surnaturel, elles exprimèrent le vœu qu'il fallait saisir ce dieu. « S'il daignait habiter parmi nous, « disaientr^lles, la paix régnerait dans le pays, et, au « lieu de ces querelles incessantes , nous jouirions, «comme aujourd'hui, d'un accord parfait, »
En effet, à quelque temps de là, le génie fut attiré hors des eaux, emmené au village et enfermé dans une case.
Pendant deux jours , refusant toute nourriture, il garda un silence obstiné ; mais ses ravisseurs, s' apercevant qu'il prenait du chagrin, réunirent dans la case, pour le distraire, leurs filles et leurs femmes ; les unes se livrèrent en sa présence à divers jeux, d'autres fumaient dans la pipe nationale le tamaka (tabac indigène) (1).
- Le génie, fixant les yeux sur une d'elles, lui fit signe de lui passer sa pipe. Elle, avec de douces pa. rôles, le supplia de vouloir bien faire entendre sa voix; mais il refusa. Cependant elle se rendit à ses désirs.
Pendant que le génie fumait, une femme vint préparer le cousœuss.
Devant la casé, avant l'importation, par les Européens^ des marmites en fonte, les noirs faisaient
<0 Dm» U basée Sénégambie, le tabac qui crott spontanément se Doinme tomaka; dans le pays de Galam , tonkoro et dgienné ; le tabac i«poiié par les Earopéens, prite,
cuire leurs aliments dans des vases en terre, de forme arrondie à la base. On rencontre encore ces vases y qui portent le nom de canaris. Il fallait, pour pouvoir introduire le combustible sous le vase, élever le canari sur des boules en terre (boss). On avait l'habitude de le placer sur deux seulement , et ce support imparfait exposait le vase à des chutes fréquentes ; elles se multiplièrent tellement, pour la femme dont nous parlons, que le génie, touché de sa peine, lui dit : Boss gnet (boules , trois).
Ayant consenti , à partir de ce moment, à donner son avis dans diverses circonstances^ il acquit promptement une telle réputation de sagesse que les peuples voisins le choisirent pour souverain. Il régna longtemps et laissa une nombreuse postérité. Sa mémoire est restée en-une telle vénération chez ses descendants et parmi le peuple que tout nouveau bourbit était tenu, avant son couronnement, devenir, en personne, faire des ablutions au marigot de Meïiteguene et y invoquer le génie de sa famille. Mais, depuis que Meîneguene appartient au Walo , le bourha se dispense de venir lui-même ; il envoie une caravane puiser a la source sacrée l'eau .qui doit servir à le purifier.
Au moment de sa mort , Dgiaïam fit appeler la plus jeune de ses femmes, celle qu'il avait te plus aimée , et lui dit : « Si vous prenez un autre mari ^
« n'épousez qu'un homme réfléchi ^ ayant le men- « songe en horreur et faisant de nombreuses ablu- « tions. y*
Puis il quitta la terre.
Sa veuve chercha longtemps un homme possédant les qualités voulues ; ne les ayant rencontrées que dans un de ses captifs, nommé Brakarj elle l'épousa : ce Brakar devint prince du Walo , et la souche, dit la légende, de la famille des Brak.
Les réflexions viennent en foule à propos de cette fable; elle prouve une fois de plus que les qualités intellectuelles et morales déterminent le respect et l'obâfisance des peuples, et que l'esclavage^ cette plaie de rAfrïque , y soulève et y a toujours excité, même parmi les populations les plus abaissées , les protestations de la conscience humaine.
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Au jour fixé pour le couronnement , le nouveau brak, suivi du peuple, se rend à Dgiangué. sur la rive gauche : de ce point on aperçoit le Ronier^ qui marque, sur l'autre rive, la place où futDiouROUR- BEL, ancienne capitale du Walo.
Le chef d'un village placé sur le bord du fleuve prend le titre de montel : ce mot signifie maître du passage ou maître passeur. Le chef de Bagame , village voisin de Dgiangué, a seul le droit de conduire le fjra/c sur la rive droite. Dans cette circonstance solennelle il dirige lui-même sa pirogue.
Tout le monde avant traversé le fleuve, on se dirige vers la plaine de Diourourbel, où s'élèvent les tertt'es des braks. Le nouveau roi prend place au sommet de celui qui a été construit pour la cérémonie. C'est alors que le diawdine s'avance, tenant dans une main un épi des mils souna et dgiar^ nat^ et de l'autre une calebasse qui renferme des semences de tous les végétaux du pays. II. met à la bouche du brak l'épi de souna ^ dans sa main droite celui de dgiamat , et dans la main gauche la calebasse. Après cette cérémonie symbolique, le roi est placé sur une sorte de litière ; il va , suivi de tout le peuple , au marigot de Kamm ; . les quatre captifs qui l'ont porté, le montel de Bagame et les hommes de sa pirogue , entrent dans le lit du marigot et y plongent le brak. Il est maintenu dans l'eau
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jusqu'à ce qu'il ait saisi un poisson. Cette sorte de supplice pourrait, on le voit, durer trop longtemps si un ami complaisant n'avait soin de lui glisser dans la main l'objet qui doit terminer la scène. Le but dé cette cérémonie «st, sans nul doute, de rappeler fortement au hrak toute la protection qui est due à l'industrie des pécheurs. La prise est annoncée au peuple; il fait de grandes acclamations lorsque le poisson est à écailles , car c'est un heureux présage.
Le brak transporté de nouveau sur le tertre , le (Uawdine couvre le roi de linges secs, et le couronne au moyen d'un bonnet orné de nombreux grigris. Ce. bonnet sert de génératioq en généra tion, et on le conserve avec un respect religieux.
La première partie du programme est remplie. Le fleuve est traversé de nouveau ; le cortège retourne à Dgiangué, où une case isolée a été construite pour le brak. Ici commence une scène singulière j qui ne se produit que dans le Walo. On a réuni toutes les femmes; le brak les passe en revue et en désigne une. Celle sur laquelle tombe son choix doit passer huit jours enfermée avec lui. Personne ne peut, en cette circonstance, mettre obstacle au désir du roi : tous les droits s'abaissent devant sa volonté. Les huit jours écoulés , le brak prend possession du pouvoir. La femme qui a partagé sa retraite se retire
i08 DE LA SÉNÉGAMBrF
Au jour fixé pour le couronnement , le nouveau brak, suivi du peuple, se rend à Dgiangué. sur la rive gauche : de ce point on aperçoit le Ronierj qui marque, sur l'autre rive, la place où futDiouROUR- BEL, ancienne capitale du Walo.
Le chef d'un village placé sur le bord du fleuve prend le titre de montel : ce mot signifie maître du passage ou maître passeur. Le chef de Bagame, village voisin de Dgiangué, a seul le droit de conduire le fjra/c sur la rive droite. Dans cette circonstance solennelle il dirige lui-même sa pirogue.
Tout le monde avant traversé le fleuve, on se dirige vers la plaine de Diourourbel, où s'élèvent les tertt'es des braks. Le nouveau roi prend place au sommet de celui qui a été construit pour la cérémonie. C'est alors que le diawdine s'avance, tenant dans une main un épi des mils souna et dgiarnat^ et de l'autre une calebasse qui renferme des semences de tous les végétaux du pays. II. met à la bouche du brak l'épi de souna ^ dans sa main droite celui de dgiarnat , et dans la main gauche la calebasse. Après cette cérémonie symbolique, le roi est placé sur une sorte de litière ; il va , suivi de tout le peuple , au marigot de Kamm ; . les quatre captifs qui l'ont porté, le montel de Bagame et les hommes de sa pirogue , entrent dans le lit du marigot et y plongent le brak. Il est maintenu dans l'eau
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jusqu'à ce qu'il ait saisi un poisson. Cette sorte de supplice pourrait, on le voit, durer trop longtemps si un ami complaisant n'avait soin de lui glisser dans la main l'objet qui doit terminer la scène. Le but dé cette cérémonie «st, sans nul doute, de rappeler fortement au brak toute la protection qui est due à l'industrie des pécheurs. La prise est annoncée au peuple; il fait de grandes acclamations lorsque le poisson est à écailles , car c'est un heureux présage.
Le brak transporté de nouveau sur le tertre , le diawdine couvre le roi de linges secs, et le couronne au moyen d'un bonnet orné de nombreux grigris. Ce. bonnet sert de génération en génération, et on le conserve avec un respect religieux.
La première partie du programme est remplie. Le fleuve est traversé de nouveau ; le cortège retourne à Dgiangué, où une case isolée a été construite pour le brak. Ici commence une scène singulière, qui ne se produit que dans le Walo. On a réuni toutes les femmes ; le brak les passe en revue et en désigne une. Celle sur laquelle tombe son choix doit passer huit jours enfermée avec lui. Personne ne peut , en cette circonstance, mettre obstacle au désir du roi : tous les droits s'abaissent devant sa volonté. Les huit jours écoulés , le brak prend possession du pouvoir. La femme qui a partagé sa retraite se retire
Iâ2 DE LÀ SÉNÉGÀMBIE FRANÇAISE.
cultivée 7 fatigués des pillages incessants que commettent partout les kiédos et les ministres du damely ont député vers celui-ci pour lui déclarer que, si ces avanies ne cessaient pas, ils se mettraient sous la protection du gouvernement français.
On le voit, nos vœux, et il y a longtemps que nous les produisions sous diverses formes, commencent à se réaliser; et nos faibles efforts auront contribué, dans une mesure quelconque, à affran^ chir ces malheureuses races des exactions des Maures et de celles de leurs propres chefs.