‹ De la Sénégambie françaiseChapitre 32 sur 59 · OK LA SÉNÉGAMBIE · texte numérisé non relu

OK LA SÉNÉGAMBIE

vrés à de grossières superstitions , ils cherchent, ai* moyen de certains sortilèges, à pénétrer dans le secret de l'avenir. Ainsi , aucune affaire n'est commencée sans que des ablutions, au moyen d'une eau dans laquelle ont été macérées certaines plantes^ n'aient été opérées en un bois sacré situé à proximité de chaque village. Si l'entreprise a de l'importance, comme un départ pour la guerre ou un combat à livrer, ils immolent un coq de petite taille et d'une race particulière, consacrée à cet usage. Pendant que l'animal palpite encore, le sacrificateur le jette en l'air, aussi verticalement que possible, et chacun examine avec anxiété l'attitude de la victime après sa chute. Si elle repose sur le ventre, c'est un présage funeste : tout est suspendu; mais si elle est couchée sur le dos , le succès est certain .

Quand le roi doit se déplacer, la cérémonie divinatoire est bien plus bizarre encore. On prend une jeune fille, et on l'assoit sur un âne, les yeux bandés, la figurp tournée vers la queue. L'âne, introduit dans un sentier qui conduit à un but déterminé, est livré à lui-même. S'il arrive sans chute de la part de la jeune fille , l'augure est favorable; si elle a perdu l'équilibre, ou si l'âne, obéissant à ce naturel qui distingue partout ceux de son espèce, refuse d'aller jusqu'au point convenu, le roi remet

FRANÇAISE . . i 79

son entreprise à un temps où l'àne lui aura accordé des présages moins menaçants.

Le pays est gouverné par un roi dont les volontés font loi, et par un chef de captifs, captif luimême, revêtu d'une autorité qui balance celle du souverain. Un de ces chefs a fait jadis une révolution qui a privé le Kaarta d'une partie de sa population et donné naissance au Ségou. Nous en dirons un mot.

Le chef des captifs commande l'armée, perçoit les impôts ainsi que les amendes, et paye les dépenses générales de l'État. A cet effet il a la garde et la disposition du trésor public.

La souveraineté appartient au plus âgé des Massassis; c'est le nom des membres de la famille royale. Ces Massassis sont persuadés qu'ils descendent d'un Massa j compagnon de Mahomet; mauvais disciple du prophète, si on mesure sa ferveur à celle de $es prétendus descendants.

Le roi, qui habitait autrefois Élimann, à quatre jours de marche de Médine, réside aujourd'hui à NiORO, situé à une distance double du même point.

Le pays entretient une armée régulière toujours prête à entrer en campagne ; elle est exclusivement composée de captifs appartenant soit à la couronne, soii aux princes Massassis.

Le roi, les princes et les captifs importants combattent à cheval. Le trésor, dont nous avons parlé, considéré comme la propriété du pays, sert à nourrir Tannée et à subvenir aux. besoins du peuple, en cas de famine ou de désastre public.

Quand une expédition a été suivie de quelque pillage, le roi ou le chef de Tarmée s'assoit dans un lieu découvert, et étend à ses pieds un pagne sur lequel chaque combattant est tenu de venir en personne déposer l'or qu'il a pu rencontrer. Ces valeurs sont versées au trésor. La moindre fraude entraînerait la mort. On dépose aussi dans le trésor le produit des amendes. A Tépoque où les Massassis, pressés par les gens du Ségou, furent obligés de se réfugier dans le Galam , les anciens du pays racontent que onze chameaux suf&saiept à peine au transport des restes de l'or public que les fugitifs emportaient avec eux.

L'armée se compose de quatre divisions, commandées chacune par un premier, un second et un troisième chef. Chaque division se nomme main et compte mille hommes.

Les Massassis ei\e^ chefs de captifs se distinguent par un gros anneau d'or suspendu, en apparence, à l'oreille droite, mais qui est retenu en réalité au moyen d'une lanière nouée autour de la tête. Cet anneau est si lourd qu'on dit dans le haut pays :

FRANÇAISE. tSl

« Celui qui a tué un Massassi ou un chef de captifs « heunharas est riche pour toute sa vie. »

Les soldats d'un rang inférieur, qui combattent à pied, se nomment ion; on les pousse les premiers à Tattaque , et, quand ils plient, les chefs les ramènent à Tennemi à grands coups de lance.

Les Bambaras sont d'ailleurs très-braves; leur attaque est impétueuse. Ils ont une réputation d'intrépidité qui les fait rechercher^ comme auxiliaires , par les chefs des pays voisins; leur assistance est même tarifée en quelque sorte. Le service d'une fnain se paye ordinairement quarante chevaux. C'est le prix que compta Samhayacine lorsqu'il appela et conduisit les Bambaras contre les Bakiris du Tuabo.

La justice est rendue par le roi en personne dans les affaires graves ; dans celles de moindre importance, par les chefs de village que nomme le roi. Le châtiment consiste , la plupart du temps , en une amende {dgiourousara) .

Les délits sont très-rares au Kaarta ; les Bambaras ont une police qui se fait exactement, et leur respect pour le roi et les princes est si grand que Tautorîté répressive des chefs n'a pas besoin d'intervenir fréquemment.

Ils peuvent prendre un nombre illimité de femmes. Aucune cérémonie ne précède le mariage : la femme y est captive toute sa vie, à ce point qu'au

décès du chef de la famille, les enfants, à qui appartiennent tous ses biens, comprennent, dan^ le partage, les femmes de leur père.

Cet abaissement de la femme , qui ne se rencontre aussi couplet que chez les Bambaras , fait que les princes Mnssassis n'épousent jamais une fille de leur race; ils cherchent à les marier toutes hors du. pays, parce qu'une Massassi^ disent-ils , ne doit jamais tomber en esclavage.

L'aîné des fils n'a qu'un privilège, celui de rester en possession de la maison paternelle; il est tenu d'y demeurer; ses frères et sœurs, tant qu'ils ne sont pas mariés, peuvent y résider.

Ils ont presque tous des maisons en terre.

Les captifs y sont très-nombreux et très-puissants, à cause de ce chef dont nous avons parlé plus haut.

Ils cultivent la terre, et en retirent les mêmes denrées qu'au BoNDou.

Le Kaarta envoie tous les ans à Bakel une caravane qui apporte de l'or, du morphil et des pagnes. Il sort du Kaarta de nombreux captifs, vendus aux gens du Galam, du Bondou et du Foota. C'est du Kaarta et du Bambouk que nous vient le beurre végétal tiré du fruit de l'arbre karité.

Ce fruit , gros comme une petite pomme , est de couleur jaune lorsqu'il est parvenu à maturité. I^a pulpe a un goût fade; le noyau contient le beurre;

il en est extrait par une ébullition prolongée. Ce produit sert, dans le haut pays, à la cuisson des aliments; on remploie au Sénégal, et même en Europe, pour combattre, au moyen de frictions, les douleurs rhumatismales.

La caravane annuelle échange ses produits contre de la guinée, du coton filé, des verroteries, des armes, du sel, des tissus imprimés et beaucoup de soufre, qu'ils emploient à la fabrication de la poudre à feu. Ils aiment nos cotonnades; les gens peu aisés s'habillent avec cette élofïe, dont Tusage tend à se répandre. Sans nul doute, si nous nous mettions à proximité de ses produits, le Kaarta nous fournirait, çn quantités très-considérables, Toret surtout des pistaches. On comprend que des relations qui ne s'entretiennent qu'au moyen de caravanes ne peuvent porter que sur des matières d'une grande yaleur; il en serait autrement, sans nul doute, si nous allions à la rencontre de la matière échangeable.

Le Kaarta a été, depuis huit ans, et jusqu'à ces derniers mois^ décimé par une guerre civile dont nous allons faire connaître Torigine et la cause.

Nous avons dit que le Diara, habité par les DiawurûSj branche de la race Saracolet^ était autrefois indépendant, couvert de cultures et riche de l'industrie de ses habitants; mais, à la suite de discor-

des iatestines, un des partis appela à son aide les Bambarasj au moyen desquels il écrasa ses adversaires, qui furent chassés du pays. Les proscrits se dispersèrent dans le Kàssô, le Bondou, et même le Fout A .

Lorsque le parti vainqueur voulut remercier ses alliés, ces dangereux amis, trouvant le pays à leur gré, y restèrent, et mirent sous le joug ceux qu'ils étaient venus secourir. C'est un peu l'histoire de tous les peuples assez imprudents pour recourir aux forces de l'étranger.

Les Bambarasj sans les priver de leur liberté, les opprimèrent au point de les réduire au plus complet abaissement. Mais, dans ces derniers temps, les D/awaras exaspérés, relevant la tête^ se révoltèrent, et firent à leurs oppresseurs une guerre acharnée qui durait encore au moment où alaguy Oumar se présenta dans le Kaarta, menaçant de tout détruire, et imposant, le poignard d'une main, la torche de l'autre, la loi de Mahomet.

Les Bambaras comprirent bien vite qu'il fallait, pour résister à cet envahisseur, mettre fin à la guerre qui divisait les forces de leur pays. Ils proposèrent, en conséquence, aux D/aivar^j d'oublier leurs querelles intestines , et leur promirent qu'une fois \al cLguy détruit ils les traiteraient comme des frères.

FRANÇAISE. i8o

Tel est Tétat des choses au Kaarta aujourd'hui (avril 1885).

Nous avons vu que le chef des captifs avait au Kaarta une puissance dont le roi devait tenir grand compte. Cependant 9 dans un temps non très-éloigné du nôtre y le roi s'oublia un jour jusqu'à maltraiter ce personnage. Profondément irrité, mais dissimulant sa colère, celui-ci prépara une éclatante vengeance. Bientôt une conspiration, dans laquelle entrèrent presque tous les captifs du pays, amena une révolte générale, et ces hommes, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, se mirent en marche pour gagner un lieu de liberté.

Les Massassis ne manquèrent pas de les poursui vre; mais les révoltés, déterminés à secouer le joug de la servitude ou à périr, se retirèrent sur une montagne appelée Koulou Bodala, accessible seulement d'un côté par un étroit passage, où l'attaque était aussi périlleuse que la défense facile Ils s'y défendirent avec tant d'énergie que leurs agresseurs furent contraints d'abandonner la partie. Les esclaves s'étendirent alors vers l'est, et parvinrent à conquérir un vaste territoire auquel ils donnèrent le nom de Ségou. Ce mot, dans leur langue, signifie t autre monde, un monde nouveau. Ils sont devenus trèspuissants^ et ont souvent réagi sur le Kaarta, qu'ils tiennent dans une sorte de vassalité.

186 DE LA SÉMÉGAMBIE

Quoique l'esclavage, cette loi fatale qui pèse sur la race afriôaine comme une malédiction divine, ait pris racine au Ségou , il y est cependant absolument interdit de prononcer le mot dgiom (esclave); le maître , en parlant aux captifs , les appelle mes pa^ rents ^ mes amis ^ et, pour que le roi n*Qubiie ja« mais qu'il ne doit se permettre aucun acte arbitraire^ qu'un fait de cette nature a été la cause de leur affranchissement, il est tenu de porter, attachée au* dessus des genoux , une légère chaîne d'argent quiô cachent les larges braies en usage dans le pays.

Les noirs colporteurs qui se rendent souvent de Bàkel au Ségou racontent qu'il règne, dans ce dernier pays, une police fort exacte, dont la mission spéciale est la protection des voyageurs. L'étranger victime de quelque avanie est certain de se faire rendre bonne justice; car les chefs, toujours favorablement disposés, disent qu'un étranger venu pour commercer est un homme de paix, ayant droit à des égards.

Les marchés sont sous la surveillance d'un agent spécial. Un fonctionnaire, nommé par lé roi*, y est chargé de peser l'or et d'en déterminer le prix. Celui qui serait convaincu d'avoir altéré cette matière encourrait infailliblement la peine de mort.

Les habitants du Ségou sont très-industrieux ; ils tissent des étoffes de laine et de Coton , travaillent

le fer e^ l'or, fabriquent de la poudre à feu , et construisent des embarcations qu*on dit fort grandes. C'est au moyen de ces barques qu'ils naviguent sur le NiGBR ou Dgioliba, dont leur pays est traversé.

Des caravanes très-nombreuses, et faisant leurs voyages à des époques régulières, leur apportent des tissus de soie, de laine et de coton, du tabac, des armes, des verroteries et du soufre. Ils aiment les belles étoffes. Les grands boubous brodés de laine -et de soie, que les noirs du Sénégal rapportent deBA&EL, et dont quelques-uns coûtent jusqu'à deux cents francs, viennent du Ségou.

Une circonstance qui indique le degré de développement auquel ce peuple semble arrivé, c'est que le commerce ne s'y fait pas par voie d'échange. Tout marchand, avant de commencer ses opérations, est obligé de vendre sa marchandise à un courtier, qui la paye avec des kauris (petit coquillage); cette monnaie, la seule reconnue dans le pays, sert ensuite à l'étranger pour acheter les valeurs de retour.

Le Sénégal et nos établissements de Saint-Louis et de Bakbl ne sont pas inconnus au Ségou.

. M. Raffenbl , officier distingué de l'administration de la marine, avait entrepris, en 1846, un voyage dans l'Afrique centrale; il voulut, pour se rendre au Ségôc , traverser le Kaarta ; mais son en-

Ireprise fut entravée dès le début. Les gens du Kaar- TA redoutent en effet que des relations régulières ne s'établissent entre nous et le Ségou; ils pensent que, si le roi de ce pays rencontrait des avantages dans un commerce suivi avec les Français , il pèserait sur leur pays plus encore qu'il ne le fait. Mais le roi de Ségou, averti, par un courrier que lui expédia, en 1848, M. Paul Holle, commandant de Barël, des traitements subis par M. Raffenel, écrivit au roi du Kaarta pour le réprimander vivement, et, remettant l'envoyé français à un homme de confiance, fit demander que ce dernier fût conduit à Saint-Louis auprès du gouverneur, alors M. Baudin. Il engageait le gouverneur à le faire prévenir quand il voudrait députer vers lui, qu'il enverrait chercher le messager, assuré ainsi d'une protection efficace.

L'homme amené à Saint-Louis reçut de M.' Baudin un accueil distingué; on le renvoya satisfait avec une lettre et un présent considérable; mais ridée de se mettre en rapport avec le Ségou avorta bientôt^ comme tant d'autres, et, M. Baudin parti, personne ne songea plus à cette affaire.

Une cataracte marque la limite entre le Ségou et ToMBoucTou. Pour se rendre du Ségou à Tombouc- Tou, on remonte le Dgioliba jusqu'à ce qu'on ait atteint ce barrage; là les marchandises sont débarquées, et transportées, à dos d'hommes ou d'ani-

maux, au delà de la cataracte; une nouvelle embarcation les reçoit, et les amène en un lieu peu distant de Tombouctou.

N'est-il pas permis d'entrevoir le jour où des relations solidement cimentées avec le roi du Ségou nous permettront d'atteindre ce pays, déjà ouverl aux Anglais de Sibbra Leone?...

L'influence de ce roi s'étend fort loin; elle mattri* serait facilement le mauvais vouloir du Kaarta. De GouïNA, la route, déjà bien abrégée, ouvrirait à notre commerce une voie que nous a indiquée le roi lui-même lorsqu'il envoya au gouverneur un homme porteur de paroles de paix, espérance de l'avenir.

La première partie de notre tâche est achevée ; il nous reste, avant de passer sur la rive droite, à dire un mot sur al aguy Oumar,

Nous avons nommé plusieurs fois déjà ce propagateur nouveau de l'idolâtrie musulmane; avant d'abandonner la race noire, il ne sera pas hors de propos de dire l'origine, les voyages, les tentatives et les succès d'un homme, fort remarquable d'ailleurs, qui parait doué de hautes facultés intellectuelles et mis en mouvement par une vaste ambition.

Page 1