D£ LA SÉNÉ6AMB1E
qui veulent atteindre aui^ arbres des peines infinies et des blessures douloureuses. Cependant il faut avancer : le maître est stimulé par les besoins de sa famille et T amour du gain ; le captif , par la faim et la crainte des châtiments.
. Chacun est armé d'un long bâton dont un bout est recourbé en forme de croc; ils s'en servent pour détacher les boules adhérentes aux branches élevées.
Quand le travail se fait dans un rayon peu étenda, et qu'au milieu du jour on peut, sans perdre trop de temps, revenir auprès du puits, le travailleur n^emporte qu'un petit sac de cuir dans lequel les boules sont renfermées; si, au contraire, la lisière de la forêt a été exploitée, s'il faut que les explora* teurs s'enfoncent au loin, ils emportent, enfermée dans un autre sac , une petite provision d'eau; mais jamais le maître ne souffre que son captif soit muni d'aliments. Il le stimule par ce moyen à faire d'activés recherches, à récolter le plus possible, en Tàlléchant par l'espoir, souvent trompeur, d'un bon repas au retour.
Si le malheureux captif, exténué par la faim et par une chaleur bien plus brûlante sous le couvert qu'en plaine, n'a pas le soir rempli la mesure exigée; si la faim qui le dévore Ta poussé à manger là gommée trouvée, il est frappé à outrance. On le
tient ainsi courbé sous les coups , la terreur et la faim, jusqu'à ce qu'un hasard heureux, ou la charjité de ses frères, plus favorisés, lui ait permis de satisfaire à Tavidité d'un maître impitoyable.
Quand la récolte est finie, la forêt est abandonnée, et chaque Maure se met en route, non pas vers Tescale, mais pour son camp. Il se garde bien de montrer de suite le produit entier de la récolte; il faut qu^en alléchant le traitant par la vue d'une partie de 'la denrée et l'esjpoir de conclure un marché important, il puisse l'exploiter à son gré; il faut surtout qu'en vendant par quantités fractionnées il se fasse fournir un ou plusieurs repas pour lui at pour ses gens, qu'il arrache quelques cadeaux (salam), enfin qu'il profite le mieux possible du besoin absolu qu'il nous suppose de cette denrée. Il se promène ainsi de navire en navire, étudiant les physionomies, et devient d'autant plus exigeant qu'il trouve quelque facilité à vendre cher. Il ne conclut jamais qu'à la dernière extrémité; car, «plus ils.dif- « féreront de livrer leur gomme^ plus les blancs, à « qui elle est indispensable en France, où, sans cette « denrée on meurt de faim, en donneront un prix « élevé.»
Les Maures débitent, au sujet de la gomme, les fables les plus incroyables : les uns croient et disent avec assurance que nous possédons un secret pour
la transformer en or; d'autres, qu'elle forme Ift base de l'alimentation des princes : idées absurdes, suns doute, mais que Timprévoyance et la témérité de nos traitants ont fait naître. Rien en effet ne saurait peindre Favidité avec laquelle ils se jettent sur la gomme : possesseurs d'une cargaison achetée à crédit, ils ne calculent rien, ni leurs frais, ni les sommes qu'ils doivent payer au retour. Il leur faut de la gomme ; s'ils revenaient sans gomme, ils ne seraient plus de véritables traitants En subissant les exigences du Maure, ils ont, à n'en pas douter, une idée confuse du déficit auquel ils s'exposent... mais, après tout, le prix de la denrée augmentera peut-être en France, et par suite à Saint- Louis; et puis, le bailleur de fonds attendra, il faut l'espérer, le résultat de la campagne suivante.
Une bonne année surviendra En fin de compte
ils achètent à tout prix C'est par ces belles pratiques qu'ils sont arrivés tous; ou presque tous, à une ruine à peu près complète.