DR LA SÉNÉGAMBIE
une petite place au soleil moral de Thumanité
Dès Iors> pourquoi s'arrêter en chemin ? Pourquoi hésiter devant de timides scrupules? Pense-t-on qu'en abandonnant l'Afrique à elle-même la pensée civilisatrice y pénétrera facilement ? que, si une main puissante ne fait pas brèche à ce mystérieux continent, il remontera de lui-même vers les régions où règne le respect de l'homme et la loi de la conscience? Ah! se bercer de pareilles illusions, c'est presque se cantonner dans la forteresse de l'égoïsme, c'est déserter peut-être le drapeau du catholicisme, et, par conséquent, du progrès.
Pour nous, nous croyons que les races ne se transforment qu'en se répandant au dehors; c'est par le mouvement que les hommes rencontrent les améliorations. Si ces idées sont vraies , s'il est vrai aussi que l'Afrique est privée de tout moyen de s'épancher hors d'elle-même, n'est-il pas évident que nous devons y pousser à de larges émigrations ?
Pourquoi dès lors la France, allant au cœur des choses, ne se mettrait-elle pas à la tête d'une transportation qui, profitant d'abord aux colonies dje l'ouest , tournerait en définitive à l'avantage de la race noire et du Sénégal, comme nous allons le montrer?
Des agents commissionnés se rendraient, sur des navires convenablement aménagés, au bas de la
côle d'Afrique ; là ils arracheraient à Tesclavage et à la mort qui les attend, lorsque le maître ne trouve pas à les vendre , ces malheureux noirs , auxquels rintervention de la France apporterait le salut et la libération.
Conduits aux Antilles, ils y seraient confiés, moyennant un prix fixé , à des propriétaires pour lesquels ils devraient travailler pendant dix ans; c^ temps expiré, certains d'entre eux, .désignés par Tadministralion , seraient, de leur consentement, conservés dans la colonie; les autres, initiés à la connaissance de la langue française, et depuis longtemps chrétiens , reviendraient au Sénégal. Le gouvernement local aurait fait préparer, dans le Walo, le nombre de villages correspondant au chiffre des immigrants : ces constructions en paille sont peu coûteuses ; là , à Tombre du drapeau national , soumis à l'autorité d'un chef noinmé par le gouver-neur, pourvus de vivres, d'instruments aratoires et de semences pour un an, mis en possession d'une étendue de terre suffisante pour leurs besoins et ceux de leur famille future , protégés, encouragés, stimulés, ils ne manqueraient pas de mettre en œuvre les enseignements puisés dans leur vie laborieuse des Antilles. Bientôt ils se créeraient une famille, sur laquelle leur supériorité relative exercerait une réaction utile; la religion, qui ne les abandonnerait
pas,. se répandrait de proche en proche dans tout le Walo, et nous aurions, avec quelques efforts, créé là une province chrétienne, vraiment française, tête de pont pour la marche de la civilisation vers Tintérieur. ^
Le Dgioloff, dont nous avons signalé la fertilité, nous tend la main par Mérinaghène. Son peuple , doux, intelligent, retient des traditions qui lui donnent aujourd'hui encore une sorte de supériorité politique sur toute la race woloffe; pourquoi , si nous parvenions à le soumettre à une influence qu'il sollicite d'ailleurs, n'utiliserions- nous pas, dans l'intérêt de nos vues, la suprématie féodale que le bourha a exercée effectivement et possède encore nominalement sur le Walo, le Cayor, le Sinn et le Sau>um? Quand, de nos jours encore, les chefs de ces différents pays reçoivent un message du bourba^ ils se hâtent de s'agenouiller, et frappant la terre de leur front, prononcent le mot sacramentel Ddly (monseigneur). Ils commettraient unesorte de lèsemajesté, mal vue de leurs propres sujets, en refusant cette marque de respect. Sans doute, après avoir accompli le devoir féodal, ils ne se gênent guère pour ne pas obéir, car ils savent que le bourba est impuissant à les contraindre; mais il en serait autrement si le bourba s'appuyait sur nous.
Le FouTA est moins maniable ; la race fanatique
et insolente qui l'habite, imbue des naaximes du Koran, exècre les chrétiens; il faudra donc, pour ramener ce pays à des idées raisonnables, employer d'abord la force et rester longtemps dans une attitude menaçante. Réduire ce pays n'est pas cependant, tant s'en faut, une entreprise au-dessus de nos forces.
Nous pouvons agir directement sur lui en détruisant dès à présent les villages situés sur les rjves du fleuve ou du marigot de l'île à Morphil. Nous lui ferons par là un mal sensible; car les bords du fleuve ou du marigot lui sont d'une nécessité presque absolue, soit pour y cultiver le mil, soit pour les produits de la pèche. Si ces moyens ne suffisaient pas, il ne serait pas très-difficile, nous le croyons, de créer, entre les différentes catégories de Torodos^ des rivalités qui leur feraient respecter notre .œmmerce et notre navigation; il est probable même que certains partis rechercheraient notre assistance. Nous l'avons dit plus haut , sous la race iorodo se trouvent encore les débris des anciens dominateurs du pays, ces Déliankés dMn mœurs douces, qui n'attendent qu'un signal pour secouer le joug de leurs oppresseurs.
Une forte alliance avec les Braknas et les Zénagas du pays Dowich nous permettrait de prendre à notre solde des troupes de cavaliers capables de
châtier à propos ceux du Fouta qui se montreraient trop récalcitrants.
Le GuiDiAGA et le Kassô ont accepté depuis longtemps notre suzeraineté ; depuis surtout que la liberté du commerce a appelé à Bakel et aux environs un nombre considérable de Sénégalais, les Sarracolets ont pu se convaincre des avantages de notre domination. Quand ceux du haut pays se comparent à leurs compatriotes établis depuis un certain nombre d'années à Saint-Louis, que le mouvement des affaires a ramenés à Bakel, ils comprennent toute la supériorité de la race blanche ; ce qui les enchante surtout, c'est la sécurité des personnes et des propriétés que la loi française garantit invariablement à ceux qui lui demandent protection. Aussi sollicitent-ils notre présence et le développement des affaires.
Le BoNDon ne peut manquer d'entrer dans notre sphère d'action; Sennoddebou touche à Boulébané; d'ailleurs les divisions qui existent entre les Sissibés de BouLÉBANÉ et ceux de Koussang nous pffrent un moyen infaillible pour pénétrer entre les deux partis et y asseoir notre autorité morale.
Par Sennoudebou nous saisissons lé Bambouk; en portant un nouvel établissement un peu plus haut, à SansancUng par exemple, nous sommes en face des mines de Kéniéba. Qui peut nous empêcher, dès
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lors, de lancer dans cette contrée une foule d'agents, soit sénégalais, soit sarrncolets , chargés de dresser les habitants du pays à une exploitation plus soignée des mines d*or qu'on y rencontre, pour ainsi dire , à chaque pas ? Qui nous dit que ces régions, où régnent de hautes montagnes, ne seront pas un jour accessibles, sans trop de dangers, aux hommes de notre race?
Au delà de la cataracte du Félou s'étend un pays neuf, roule de l'Afrique centrale.
Les peuples de la rive droite , refoulés sur euxmêmes, se transformeront à coup sûr; ils perdront peu à peu cette humeur inquiète et vagabonde qui les pousse à errer partout et à profiter des chances qu'offrent à leurs brigandages de vastes soHtudes; la force les v contiendra d'ailleurs, et dans ce labeur nous serons aidés par les noirs, qui, nous ne saurions le répéter trop , brûlent du désir d'être affranchis du joug des Maures. Selon nous, ce besoin de paix et d'indépendance qu'éprouve la race noire est une des causes les plus réelles, quoique mal définies dans l'esprit de cette race , de l'enthousiasme inspiré dans ce§ derniers temps par Àl Aguy Oumai\
Les temps marqués pour la transformation des peuples sénégambiens et le développement de cette colonie nous paraissent arrivés; la Providence sem-
ble avoir voulu mettre à notre disposition les moyens d'atteindre le but.
Il y a quelques années ^ toutes les spéculations, toutes les préoccupations se concentraient sur la ;omme; le niveau des transactions et de la richesse ocale s'élevait ou s'abaissait en raison de l'abondance ou du prix de cette denrée : il fallait absolument se mouvoir dans un cercle sans issue, car la gomme ne pouvait jamais dépasser une certaine limite. Mais un produit nouveau a surgi; il sera, sans ml doute, suivi de bien d'autres. Ce produit, destiné à placer le Sénégal au premier rang des établissements coloniaux, c'est V arachide on pistache de terre,
La pistache s'est manifestée d'elle-même ; elle a énormément, depuis, grandi en importance ; ilnes'agit plus aujourd'hui que de la seconder dans son essor. L'industrie humaine a sur elle une influence décisive; elle correspond à un besoin très-sérieux de la métropole; elle réunit en effet ce triple avantage : faire, par le commerce, vivre notre population, satisfaire aux besoins de la fabrique française, oblir gée de se pourvoir en ce moment à l'étranger, donner enfin une activité nouvelle à la navigation nationale, et par suite aux intérêts de diverse nature qui s'y rattachent et s'en alimentent.
Nous disons que les fabriques françaises doivent
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chercher à l'étranger Tarachide qui leur est nécessaire; ceci n'a pas besoin d'être démontré; en effet, la Gambie, Sierra-Léoné, IcRio-Nunez produisent l'arachide à l'intention de Marseille. Jusqu'à ce jour, les fabriques anglaises ont repoussé la pistache et les principes oléagineux qu'elle contient; mais les négociants anglais, qui connaissent les besoins de nos places de commerce, n'ont pas hésité à pousser autour d'eux à la culture de l'arachide, de sorte que tous les jours nous sommes témoins de ce fait singulier: nous, Français, possesseurs d'une colonie où l'arachide réussit à merveille, pouvant faire cultiver cette graine sur les immenses rives d'un fleuve fermé aux étrangers, nous la négligeons en quelque sorte, et sommes obligés d'aller avec du numéraire acheter, dans des établissements anglais et portugais, une denrée que l'étranger a acquise avec les produits de son industrie nationale. Il y a dans cette situation quelque chose de si extraordinaire que ' l'esprit le plus facile hésite à l'admettre; rien n'est plus vrai cependant...
Que chacun se pénètre donc de cette idée : il faut, et pour nos intérêts et pour notre honneur, que le Sénégal produise sur une vaste échelle une denrée si utile. En travaillant ainsi à son bien-être, cette colonie, affranchira sa métropole d'un tribut, dont le maintien nous couvrirait à la longue d'une sorte de
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ridicule aux yeux de uos concurrents étrangers.
Il est démontré aujourd'hui que la rive gauche, outre les céréales et les bestiaux, dont l'industrie de ses habitants alimente chaque année Saint-Louis^ peut produire une quantité incalculable de pistaches. En payant une faible prime aux chefs riverains, avance bientôt couverte et largement compensée par l'augmentation des droits de douane à l'importation, il nous parait incontestable que les hommes de la rive gauche, rendus à la sécurité, stimulés par le désir de leur propre bien-être, se livreront avec ardeur à la culture d'une denrée dont le débouché est certain.
Le Gâyor , qui sait par expérience , quelque restreinte qu'elle soit encore, tous les profits qu'il retire de l'arachide, la cultiverait avec une ardeur nouvelle si nous voulions , par Gandiol et par Ley- BAR, nous rapprocher des centres de production. Nous avons déjà cité ce fait significatif : c'est qu*il sort de la partie de ce pays la plus rapprochée de Saint-Louis , le côté oriental alimentant Corée, plusieurs milliers de tonneaux d'arachides (sept ou huit) ; il suffirait donc de quelques efforts pour obtenir le triple de ces quantités, et, si nous y perdions un peu de mil, le commerce saurait bien vite remplacer cette céréale par le riz, dont la consommation, en s' étendant à l'intérieur,, donnerait un ali-
ment nouveau à la navigation française de long cours.
Il est certain que les terres du Walo, du Dgioloff , du D1MAR9 du FouTA, du Guidiaga (Galam), du BoNDou et du KÂssô, sont éminemment propres à la culture de Farachide ; les produits à retirer de ces contrées peuvent arriver en cinq ans au chiffre annuel de cent mille tonneaux, et ces quantités ne s'arrêteront pas là. Quelles sont donc les causes qui ont mis obstacle jusqu'à ce jour au développement de cette production ?
Elles sont de nature diverse. Pour le Walo et le Dgioloff, nous l'avons dit, l'activité de leurs habitants est paralysée par les intrigues, les exactions et la cruauté des Maures. Lorsque le repos sera venu pour ces intéressantes populations , qu'elles auront efQcacement ressenti les salutaires effets de notre protection et conçu l'espoir qu'elle sera durable, on les verra, qu'on se garde d'en douter, se livrer avec ardeur à la culture de la pistache. Plusieurs milliers de tonneaux sortant du Gator, le «Walo et le Dgioloff, on peut le dire sans témérité, en produiront bien davantage. Les hommes du Gayor sont plus laborieux, cela est vrai, mais ils ont une terre dure et peu fertile ; les plaines du Walo et du Dgioloff , au contraire , se distinguent par une fertilité merveilleuse: avec moins de bras et moins de temps.
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elles peuvent j^HMluire facilement le triple de celles du Gayor. Ces paj's sont d'ailleurs, bien autrement cpxe le Gayor, accessibles à notre activité , et nous pouvons alimenter notre commerce et le leur, toute Tannée, par nos établissements delliCHARD*ToLL, de DAGAMAydeMÉRiiTAGHENE, Ics bords du fleuve et ceux
du lac PAGNUh^UL.
Le FouTA, qui s'ouvre à nous par le fleuve et le marigot de l'île à Morphil, a besoin d'être discipliné. Quelques leçons vigoureusement données (M. /iiiV//feré^ s'entend admirablement aux enseignements de cette nature), quelques cadeaux distribués avec discernement, quelques divisions habilement entretenues le mettraient , dans un temps plus ou moins éloigné , sous notre dépendance, -et, en quelque sorte, à notre discrétion. Quand une fois il aurait pris l'habitude de ce bien-être qu^amèneraient infailliblement les échanges d'un produit nouveau, il apporterait volontairement, dans la somme de nos transactions, sa part, et une part très-considérable; car, nous Tavons dit, le travail de la terre est là en grand honneur.
Le GuiDiAGA et tous les pays du haut Sénégal désirent ardemment demander à leur sol l'arachide, qu'il donne avec une abondance inouïe et de qualité supérieure; mais, faute de débouchés prompts et rapides, pour éviter des pertes qu'un séjour trop
prolongé dans des magasins an paille fait subir aâ produit y le commerce est obligé de restreindre ses achats^ et influe ainsi sur la production. La cause de ces entraves^ de ce resserrement des affaires, réBÎde, on le comprend, dans la difficulté des transports entre Bakel et Saint-Louis.
Nos moyens de batelage sont restés en effet^ comme bien d'autres choses, en état d'enfance. Qlii voudrait croire qu'au Sénégal, pays arrosé par un fleuve que sillonnent huit ou dix bateaux à vapeur de la marine impériale^ le commerce continue à expédier dans leGalam,où il se fait actuellement pour quatre ou cinq millions d'affaires, où on pourrait tripler ce chiffre, des navires de vingt- cinq à trente tonneaux? " ? , que ces navires, munis de dix hommes d'équipage au moins, obligés de marcher à la touée, mettent de trente-cinq à quarante-cinq jours pour franchir une distance de cent cinquante lieues? Cela serait ainsi cependant. On comprend dès lors que les frais d'une pareille navigation ne sauraient être couverts par le prix du transport d'un produit encombrant, pour lequel il faut, si on veut réaliser quelques bénéfices, agir sur des masses considérables ; aussi ces barques se hâtent-elles de charger de la gomme , produit riche, qui peut supporter le fret de 45 francs par tonneau payé pour le batelage entre Saint-Louis et Bakel. Négligée, l'arachide se retire du marché,