CHAPITRE IX
Hiérarclile «ociale.
Od trouve au Cayor des princes, des nobles, des roturiers et des esclaves. Au-dessus de ces classes se place la famille royale; elle est , en ce moment, divisée en deux branches : la branche Maïor et la branche Gueklghe; la première est dépossédée depuis longtemps. Quand un de ses membres est à la tête du pays, il habite M'boul, grand village situé à Torient de Guiouis, capitale de la branche Gueîdghe^ actuellement régnante.
Quoique le droit de succession au trône soit défini par la coutume, la royauté ne se transmet pas cependant par principe absolu d^hérédité ; elle ne peut être exercée qu'en vertu d'un choix, par une sorte d'élection dont on va exposer les règles.
Lorsqu'il y a lieu de désigner un damel, le r//V/<i'-
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dîne boul y chef héréditaire des (Uambours (hommes libres de naissance), convoque plusieurs princes, parmi lesquels les trois qui suivent ont seuls, avec lui, le droit de procéder à l'élection : le tchialaw^ chef du canton de Diam bagnane ; le bôotale^ chef du canton de N'diop , et le badgié, chef du Ga- TÈGNE. Ce conseil, à la majorité, proclame le nouveau darnel; mais le choix ne saurait être arbitraire, car il doit porter sur un membre de la famille royale. Aucun de ces chefs électeurs ne peut aspirer à la souveraineté.
Le damel doit être né dans le pays d'un prince et d'une princesse de la race royale : c'est là une condition rigoureuse; le e/^m^/ actuel , élu l'année der-.
nière, en est une preuve vivante. Voici, en effet,
pourquoi il a été choisi, à Texclusion de son propre père.
Le grand-père de ce damel, nommé Biraxma^ avait épousé Coudou Coumba, princesse du pays de Saloum ; il en eut un fils qui , s' étant uni à une princesse du Cayou , procréa le damel actuel , dont le nom est Biraïma IL Lorsque, l'année dernière, le précédent damel mourut, Mankodou^ fils de bi^ raïmaf^^ fut exclu parce que , du côté de sa mère, il ne réunissait pas Jes conditions voulues par la loi. Son fils lui ayant été préféré, Mankodou^ irrité, est sorti du pays, s'est retiré dans le Dgioloff, où il a
c^ierchéà réunir quelques. forces. Mo/iained eL^lnd^ roi des Trarzas, qui ne néglige jamais roccasioo d'augmenter son influence, lui a promis son appui, et a osé sommer le damel d^avoir à céder la place à son père. Tel est Téiat des choses au Cayor en ce moment (mars 1855).
Quand le nouveau damel a été proclamé par le dÙHvdine boul, il doit offrir à ses éleeteurs un présent composé de dix de tout , pour nous servir d'une expression locale, bœufs, moutons, chevauK, captifs, pagnes, mil , etc., etc.
Mais Télection serait entachée d'un vice radical si le nouveau souverain ne recevait pas la couronne des ïs^dîms> A\3k diawdine ; aussi celui-ci se hâte-t-il, suivi de tous les chefs et d'une masse de peuple, de se rendre à GviGUis ou à M'boul pour y accomplir la cérémonie.
Dans une grande plaine affectée uniquement à ces sQlennités s'élèvent des monticules de terre créés de main d'homme. Chaque damel a le sien; ils sont entretenus avec soin. On construit celui qui doit servir au nouvel élu , el , le jour fixé, il va s'asseoir au sommet. Le diawdine s'avance alors avec pompe, et offre au é/awe/, contenues dans un vase, les semences de tous les végétaux que produit le CaVor ; offrande, symbolique dont il est facile de saisir le «ens. Puis le.dia^wline place sur la tète du nouveau
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roi la couronne qui a servi à ses ancêtres : c*esl un turban orné d'écarlate et de grigris (amulettes) en or et en argent. Le damel éUni resté exposé pendant un certain temps à la vue de son peuple, des hommes vigoureux rénièvent, le placent sur une sorte de litière découverte et le transportent dans un bois sacré, situé hors de sa capitale; il séjourne là pendant huit jours. Après cette retraite il peut exercer les pouvoirs de la royauté.
Nous avons dit plus haut que le trône était occupé, en ce moment , par la branche de Gueidg/te. , Le lecteur trouvera peut-être intéressant que nous lui fassions connaître comment eut lieu, au dire des hommes du Catok, là dépossession de la branche Maïor.
De temps immémorial cette dernière branche avait eu en mains l'autorité souveraine. Il y a environ cent ans, Thié/acine éiaii damel; ce prince avait trois fils. Latcodau et Biramcodou^ fils de la même mère, princesse de la race Maior, possédaient toute Taffection de leur père; lé troisième, Lapsoukabéy fils d'une femme de la race Gueédg/iCj objet de l'indifférence paternelle, entendait sans cesse les allusions les plus méprisantes à la pauvreté de sa mère et à l'état d'abaissement dans lequel la race maternelle était tombée. Il supportait avec résignation ces dédains et ces insultes, et se sou-
mettait sans murmure aux travaux, toujours les plus pénibles 9 que lui imposaient son père et même ses frères.
Cependant Thiéyacine avait remarqué que, sous cette apparence de douceur et de résignation , Lap» soukabé cachait une vive intelligence et un grand courage; il n'était pas sans inquiétude sur le sort réservé, après sa mort, à ses enfants préférés. Voulant se faire dévoiler les mystères de Ta venir, il consulta son grand rvuiraboul; celui-ci lui dit : « Tuez un mouton; faites préparer un couscouss; c< envoyez aux trois frères leur nourriture dans ce une seule calebasse: celui qui mangera la chair « de la tête sera roi après vous. »
Or, Thiéyacine^ plein de confiance en la prédiction, résolut de tenter cette épreuve. Un jour il envoya ses trois fils aux champs pour y recueillir du fourrage de pistache. Les fils de la branche Maîor^ qui ne négligeaient aucune occasion d*humilier leur frère , lui dirent : « Monte sur cet arbre ; tu éten- 4ras sur ses branches l'herbe que nous te jetterons ; » ce qui est d'ordinaire la tâche d'un esclave. Lapsoukabé obéit. Pendant le travail survint une captive portant, sur la paume de la main, une calebasse de couscouss; à la surface apparaissaient les entrailles, une partie de la chair et la tête du mouton.
Lapsoukabé voulait descendre et prendre sa part
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du platcommun^ mais ses frères'lui cUrent: «Achève a ta besogne, lu mangeras après nous. » C'est une marque de mépris. Ils commencèrent donc leur repas, après avoir placé sur le layou. (couverture en paille tressée) qui recouvrait la calebasse une part de couscouss et la tête du mouton , partie de l'animal la moins estimée. Ils disaient entre eux : « Ceci « sera assez bon pour lui. »
Cependant Lap.wukabé^ ayant achevé sa tâche, descendit, prit son repas, et dut, à défaut d'autre viande, manger celle de la tête.
A leur retour, ThUyacine s'informa avec empressement de ce qui s'était passé. Les deux préférés racontèrent comment ils avaient fait la part de leur frère. Le père troublé, mais dissimulant ses impressions, les congédia, et, mandant de suite le grand marabout, lui dit : « Il faut que votre préa diction soit fausse; c'est Lapsoukabé qui a mangé « la tête du mouton : comment pourrait-il me suc- « céder? Sa mère et la branche dont elle sort sont « misérables et méprisées... » Mais le marabout soutint que celui qui avait mangé la tête serait roi.
A quelque temps de là, une guerre survint entre le Cayor et le Baol; les trois frères se mirent chacun à* la tête d'un corps d'armée. Dans un combat, Lalcodou et Biramcodou furent blessés; Lapsoii- X^flf^^' revint, au contraire sans blessures, et, à leur
retour, il se trouva que le^roi, leur père, était mort. Or les coutumes s'opposent invinciblement à ce qu'on élise damel un h<mime blessé ou malade. Pleins de respect pour cette loi, les deux aînés dirent aux chefs des diambours : « Le pays ne peut rester sans souverain; couronnez Lapsoukabé; qu'il gouverne le Caïor jusqu'à ce que l'un de nous ^oit guéri.» Mais un des deux frères mourut de ses blés^sures, etla guérison de l'autre se fit attendre longtemps...
Cependant Lapsoukabé savait tirer parti de sa position; il cherchait et se faisait des partisans. -Quand il lui était survenu quelque bien, au lieu de s'en approprier les deux tiers, selon la coutume, il abandonnait le tout aux kiédos (guerriers). Il protégeait les faibles, punissait les malfaiteurs et réprimait le brigandage; aussi ne tarda-t-il pas à obtenir Taffection du peuple.
Sur ces entrefaites, son frère, étant parvenu à une guérison complète, le somma de lui remettre la couronne. Lapsoukabé^ quoique se trouvant bien à cette place et voulant la garder, hésitait cependant à violer la coutume des ancêtres. Il se détermina à prendre l'avis du diawdine qui , -le voyant le plus^ fort, n'hésita pas à se rangelp de son parti et lui conseilla de livrer bataille. Lapsoukabéy vainqueur, força son frère à sortir du
Cayor; celui-ci se réfugia dans le Baol, où il .séjourna jusqu'à sa mort. Depuis ce temps, la branche Gueïdghe , devenue riche et puissante, s'est maintenue sur le trône, et celle Maïor n'est allée qu'en déclinant.
Le damel ne peut être choisi que parmi les princes de la famille royale pourvus du grade soit dediam^ bor, chef des nobles , soit de boumi\ deuxième chef, soit de bédienne^ troisième chef-. Chacun de ceux-ci administre un certain canton: le diambor, BàvoRs; le boumi, Gourane, et le bédienne, m'Bédienne. Ceux à qui le damel a conféré les titres que nous venons d'énumérer sont donc ses héritiers présomptifç.
Les femmes ne peuvent jamais être damel. .
Dans un degré inférieur, sans qu'ils puissent aspirer à l'autorité souveraine, nous trouvons des chefs plus ou moins influents : ce sont ordinairement des membres de la famille royale, fils de rois et de femmes qui n'étaient pas princesses. C'est ainsi que nous rencontrons le diogomaye^ qui administre le canton.de Gnionboul; le berguette^ celui de Guette; \e diawdirie, guiguen y celui de Bakrol; le guignak^ le canton de ce nom; le gankalj celui de Varague; legiu'emboul^ le canton de Gniangue; le dieugueu-* riCj celui de Lékate; le chtieme^ celui de Gandiol, et le heyioubéj le canton de Leybar.
Tous ces chefs sont nommés par le danud; mais cette nomination n'est qu'une investiture, car la charge se transmet par droit héréditaire et de mâle en mâle. Au moment de leur nomination, et avant d'entrer en fonctions , ils doivent faire au damel un présent dont il fixe lui-même l'importance. Quand la loi d'hérédité, qu'il a été obligé de suivre, contrarie 'ses goûts ou ses affections, le cadeau ne lui parait jamais suffisant, tandis qu'il est satisfait de la moindre bagatelle si le chef jouit de ses bonnes grâces. Le même procédé se reproduit de la part du chef de canton vis-à-vis des inférieurs, à qui il donne aussi l'investiture.
On le voit, le système féodal règne au Cayor. Si ce travail comportait des comparaisons, il nous serait facile de faire ressortir la curieuse analogie que nous rencontrons entre l'organisation sociale de ce- pays et celle de l'Europe dans les temps anciens.