ANATOMIE DES NERFS DE LA CORNÉE ET DE LA CONJONCTIVE
$ 1. — Nerfs dela cornée.
La cornée est innervée par les nerfs ciliaires de diverses provenances : les nerfs ciliaires longs venant du nasal directement; les nerfs ciliaires courls naissant du ganglion ophtalmique, venant cependant du nasal par l'intermédiaire de la branche longue du ganglion.
a) Les nerfs ciliaires longs sont au nombre de deux ou trois.
Ils naissent du nasal, branche terminale de l'ophtalmique, au moment où il croise le nerf optique, et se joignent aux ciliaires courts dont ils partagent la distribution.
b) Les nerfs ciliaires courts sont au nombre de trois à.
six troncs. Ils naissent du, ganglion ophtalmique, ou plutôt semblent en naître, car en réalité 1ls continuent la longue branche du nasal qui s'accole au ganglion. Chacun des troncs se subdivise, de sorte que les rameaux, au nombre de 20 à 30, se répartissant d'ordinaire en deux groupes, l'un supéro-externe, l’autre inférointerne, se plaçent tout autour du nerf optique avec les artères ciliaires. Ils continuent avec lui jusqu’au pôle postérieur du globe où ils pénètrent la sclérotique. Ils en dissocient le tissu fibreux, déterminant ainsi quantité de petits orifices tout autour de l'émergence du nerf optique constituant l’area cribrosa.
De là ils se rendent au segment antérieur du globe oculaire.
Dans ce trajet, ils cheminent entre la sclérotique, surface interne, et la choroïde dans l'épaisseur de la lamina fusca.
Rectilignes pour la plupart suivant un des méridiens du globe, il forment parfois une duplicature dans l’intérieur de la sclérotique : le nerf qui était dans l’espace supra-choroïdien se dirige en dehors vers la sclérotique mais, arrivé près de sa face externe, revient suivant le même trajet pour continuer celui de la première portion du nerf. Ils vont ainsi jusqu'à 5 millimètres environ de la cornée, traversent de nouveau la sclérotique mais de dedans au dehors pour cheminer alors dans son épaisseur au niveau du limbe où ils s'épanouissent en leurs rameaux terminaux.
Rameaux collatéraux. — Les nerfs ciliaires, tout en affectant des rapports si intimes avec la sclérotique, ne
lui fournissent que de rares filets nerveux (Bach). Celleci d’ailleurs pour Boucheron ne serait innervée que par des nerfs qu’il a appelés nerfs ciliaires superficiels, venant des différents troncs sensitifs de l'orbite. Par contre, de leur face interne, ils abandonnent de très nombreuses branches pour la choroïde. Elles forment un lacis très dense autour des artères de la chorio-capillaire enlacées dans une véritable gaine nerveuse, et un réseau d'une extrême finesse, le réseau de Bietti, en rapport avec la lame vitrée. Au voisinage du muscle ciliaire, ils abandonnent de nombreux rameaux au muscle ciliaire et à l'iris dont nous n’avons pas à nous occuper ici.
Rameaux terminaux. — Arrivé à 5 millimètres de la cornée, chaque nerf ciliaire se résout en de nombreux filets, les uns destinés à la conjonctive, les autres à la cornée. | |
Dans la conjonctive, ils forment tout autour de la région du limbe un réseau auquel viennent se joindre les terminaisons des nerfs ciliaires superficiels : ce plexus se distribue aux plans sus-jacents. Ceux qui sont destinés à la cornée se ramifient autour d’elle en un plexus annulaire.
Terminaison des nerfs dans la cornée. — Ils viennent du plexus annulaire. Ils sont constitués par des filets très nombreux et très ténus qui rayonnent vers le limbe scléro-cornéen et pénètrent la cornée par sa circonférence, se répartissant en deux groupes, l’un antérieur formé de 40 ou 50 rameaux, l’autre postérieur de 20 à 30.
Pour les suivre, ceci n'a été possible qu’à l’aide du microscope: les deux méthodes d’imprégnation, au chlo-
rure d'or et au bleu de méthylène, l’une de Ranvier, lautre d'Ehrlich, sont venues se confirmer l’une l’autre.
Au niveau du limbe la plupart des fibres perdent leur myéline; parfois il en est d’autres qui, après lavoir perdue, s’en entourent de nouveau sur un petit segment pour redevenir pâles un peu plus loin. Ranvier a souvent trouvé à ce niveau des cylindraxes, se groupant en un faisceau, prendre l'apparence d'un cylindraxe unique. On peut dire que, d'une façon constante, toutes les fibres nérveuses cheminent dans les espaces interlamellasres et ne semblent pas rechercher le voisinage d’une cellule fixe. Ce trajet a pour résultat de les aplatir toutes dans le sens de la surface cornéenne.
Les divisions ultimes des nerfs ciliaires se résolvent en de nombreuses fibrilles qui semblent s'intriquer plus ou moins, forment dans l’épaisseur de la cornée, plus près de sa surface externe que de sa surface interne, un plexus appelé le plexus fondamental. Les fibrilles de ce plexus à leur point de croisement forment de petits renflements au sujet desquels les avis sont partagés : tandis que His les considérait comme des cellules ganglionnaires, Hoyer et Hosch les ont classés comme des cellules névrogliques. Les fibrilles se dirigent toujours radiairement vers le centre de la cornée. Le plexus fondamental donne des branches postérieures se dirigeant vers la membrane de Descemet et surtout des branches antérieures qui montent perpendiculairement à la surface cornéenne, perforent la membrane de Bowman, on les appelle branches perforantes, et forment alors sous l’épithélium un autre plexus, le pleœus sous-épithélial, beau-
coup plus fin et plus serré que le plexus fondamental ; il en naît d'autres fibrilles perpendiculaires montant dans les interstices cellulaires et se recourbant au-dessous des cellules plales au niveau des parties les plus superticielles de la cornée et constituant par leur ensemble le plexus intra-épithélial de Ranvier.
Landowsky avait cru suivre les ramifications extrêmes de ce plexus presque dans les cellules, mais il semble selon l’opinion de Ranvier que ces petites fibrilles vari-
queuses se terminent en un bouton terminal.
$ 2. — Nerfs de la conjonctive.
Il faut considérer, pour. l'élude de l’innervation de la conjonctive (la conjonctive bulbaire étant la seule qui nous intéresse), deux zones, lune recevant sa sensibilité des différents nerfs sensitifs de l'orbite, du lacrymal et nasal externe, l’autre pelite région de 3 à 4 millimètres, région du limbe scléro-cornéen à laquelle viennent s'adjoindre des ramuscules des nerfs ciliaires (nous en avons . parlé plus haut).
- Le nerf lacrymal est plus destiné à la conjonctive qu’à la glande lacrymale qui reçoit son influx nerveux, comme l'ont prouvé les travaux des physiologistes, de l’anastomose du tronc du lacrymal avec le rameau orbitaire du maxillaire supérieur, rameau qui vient par le ganglion sphéno-palatin, le grand nerf pétreux superficiel, du ganglion géniculé, par conséquent du facial. Ce nerf pénèlre dans l'orbite par la partie supéro-externe de la
fente sphénoïdale en dehors du nerf frontal. Il cheminée contre le périoste orbitaire et au-dessus du muscle droit externe, au niveau de la glande lacrymale, il recoit la grosse anastomose de la branche orbitaire du maxillaire supérieur formant ainsi l'arcade nerveuse lacrymo-orbitaire d’où naîtront tous les filets destinés à la conjonctive, Son territoire conjonctival est étendu plus de la moitié externe de la conjonctive bulbaire.
Le nasal externe ou infra-trochléaire longe le bord inférieur du grand oblique, se divise en ses branches terminales à 7 ou 8 millimètres du rebord orbitaire et se distribue dans la moitié interne de la conjonctive bulbaire. Ç
Terminaisons dans la conjonclive. — D’après Dogiel, les fibres parvenues à une certaine distance de l’épithélum perdent leur myéline, et leurs ramifications vont constiluer un premier plexus, le plexus sous-épithélial. De celui-ci partent de fines ramifications, qui vont entourer la base des cellules pour former le plexus interépithélial. Les terminaisons se font librement ou par des corpuscules de Krause.
Ceux-ci se trouvent spécialement dans le territoire des nerfs ciliaires et du nerf lacrymal. Ils siègent à peu de distance de l’épithélium au sommet des papilles. Leur forme est ovoïde, à grand axe parallèle à “cel de la papille.
Ils sont formés extérieurement d’une enveloppe à plusieurs couches de nature conjonctive, continue avec la gaine de Schwann et la gaine de Henle du nerf afférent.
Entre ces couches on trouve des noyaux plats et des cel-
lules qui tapissent intérieurement la paroi interne s’appliquant sur la masse centrale. Celle-ci, volumineuse, serait composée, pour Longworth, de cellules polyédriques, pour Suchard de cellules comparables aux cellules tactiles des corpuscules de Meissner. Chaque corpuscule reçoit une ou deux fibres sans myéline qui se roulent, se replient, s'enchevêtrent.
On peut voir le long de ce cylindraxe des renflements ovoïdes. Parfois les corpuscules volumineux émettent de leur surface quelques rameaux efférents.
Les nerfs sensitifs de la conjonctive bulbaire constituent le petit plexus circulaire autour de la cornée, dans lequel viennent s’adjoindre quelques fibres des nerfs ciliaires, plexus analogue au plexus annulaire constitué sur un plan plus profond par les nerfs ciliaires : c'est à cause de cette analogie que Boucheron avait désigné les nerfs sensitifs dela conjonctive bulbaire sous le nom de nerfs ciliaires superficiels.
. Quelques ramuscules enfin vont se terminer dans la cornée même, dans Ja région du limbe.
En résumé, le bulbe oculaire peut, au point de vue de la répartition de ses territoires sensitifs, être divisé en trois zones concentriques. La cornée sous la domination des nerfs ciliaires seuls, la conjonctive bulbaire recevant son innervation des nerfs sensitifs de l'orbite, et une pe- Lite région intermédiaire débordant sur la conjonctive de 3 à 4 millimètres, débordant sur la cornée de 2 millimètres, ayant une double innervalion : des nerfs sensiüfs et des nerfs ciliaires. C’est cette distribution qui explique que dans les résections oplico-cillaires on ob-
serve encore de la sensibilité sur la zone marginale de la
cornée.
Nous rappelons rapidement que les paupières sont innervées par tous les nerfs cutanés circumvoisins : lacrymal en dehors, frontal interne et frontal externe en haut, nasal externe en dehors, sous orbitaire (du maxillaire
supérieur) en bas.
Chaque nerf cornéen doit-il être considéré comme un nerf terminal, où les anastomoses si nombreuses qu'ils s'envoient les uns aux autres peuvent-elles suppléer, au point de vue sensibilité, aux branches afférentes d'un secteur cornéen qu'on aurait isolé des rameaux qu'il reçoit directement au niveau du limbe ? Ilest difficile de donner là-dessus une réponse précise. Nous avons étudié la sensibilité de la cornée chez les opérés de cataracte ou d’iridectomie, nous n’avons pu nous livrer à cette exploration avant quarante-huit heures au moins, pour ne pas compromettre la cicatrisation de la plaie opératoire. Nous avons toujours trouvé non une anesthésie complète, mais une hypoesthésie très profonde. Il est impossible de dire si cette sensibilité obtuse est déjà due au phénomène de régénération ‘nerveuse si rapide ou à la suppléance des nerfs voisins.
Dans les expériences que nous avons tentées sur les lapins, nous n’avons pu nous baser, pour apprécier le
degré de la sensibilité de leur cornée, que sur leur plus ou moins fort réflexe palpébral. Nous avons sectionné les nerfs ciliaires supérieurs de plusieurs lapins; cette opération fut conduite, en raison de ses difficultés, un peu au hasard, il est vrai; mais après avoir dilacéré très soigneusement les tissus situés entre la conjonctive et la partie supérieure de l'émergence du nerf optique, nous étions en droit de penser que tous les nerfs ciliaires supérieurs avaient été supprimés. Nous avons constaté chez tous ces animaux un secteur franchement anesthésique mais très restreint (de 11 heures à 1 heure). Tout autour la sensibilité paraissait revenir graduellement pour être parfaite au niveau des équateurs. Le réflexe palpébral en effet, très intense en bas, l'était moins dans la moitié supérieure et aboli complètement quand nous arrivions dans le petit secteur supérieur. Nous pensons qu'il en faut conclure à un certain degré de suppléance des nerfs voisins : nous nous basons sur l’'hypoesthésie et non l’anesthésie du lambeau d’une opération de cataracte, et sur cette constatation, que le secteur anesthésique de la cornée de nos lapins est tout à fait réduit par rapport à l'étendue des sections nerveuses que nous avions faites.