VALEUR RELATIVE DES SALAIRES
Jff. — POUR LES OUVRIERS.
La valeur relative du salaire pour l'ouvrier dépend avant tout du prix de la vie dans le pays qu'il habite. Sans doute, les besoins matériels de l'homme varient selon les climats ; mais c'est un ordre de comparaison dans lequel on ne saurait entrer sans risquer de s'égarer. Le coolie de l'Inde n'a certes pas les mêmes besoins que l'artisan anglais ; mais, de ce qu'il peut vivre avec le modique salaire qu'il reçoit, on ne saurait cependant conclure qu'il est aussi bien partagé que ce dernier. La comparaison est plus facile entre les artisans des différents pays de l'Europe, qui ont, en somme, des besoins analogues; car les exemples, donnés plus haut, de la plus grande capacité de travail des ouvriers anglais, mieux payés, et par conséquent mieux nourris , que les ouvriers continentaux au milieu desquels ils étaient employés, prouvent que la frugalité n'est
bien souvent qu'une perte de forces productives. Il faut toutefois faire une profonde dilTérence entre la frugalité et la sobriété. L'ivrognerie, dont je vais parler tout à rheure à propos du budget de Touvrier anglais, est pour ceux qu'elle atteint, non-seulement une plaie morale , mais aussi une source de dépenses relativement énormes. Me bornant ici à des renseignements sur l'artisan d'Angleterre, je ne saurais établir, à ce point de vue, une comparaison entre lui et l'ouvrier continental ; il suffira à chacun, pour la faire, de posséder des renseignements analogues sur la catégorie qu'il voudra placer dans cette comparaison à côté des ouvriers anglais. Je ferai remarquer seulement que Tusage du café, bien plus répandu chez nous et en Allemagne que chez nos voisins d'outre-Manche, est certainement un préservatif puissa nt contre l'abus des spiritueux.
De même, pour la comparaison du prix de la vie, je ne donnerai qu'un seul terme, celui qui concerne l'Angleterre? mais il n'est besoin d'entrer dans aucun détail pour pouvoir affirmer que le prix de la vie y es plus élevé que sur le continent et que cette différence en faveur de nos ouvriers ôte beaucoup de son importance à la différence contraire des salaires.
On estime, en général, que le salaire moyen des artisans anglais, qui varie entre 1,250 et 1,750 fr. par an, assure à leur famille une existence, non pas aisée, mais du moins fort .éloignée de la misère. Les détails que je donnerai plus loin sur la masse des épargnes de la classe ouvrière prouvent qu'une grande partie
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des artisans savent s'imposer quelques économies. H. Nadaud , qui a vécu au milieu d'eux , estime qu'à Londres, où la vie, et particulièrement les loyers, sont plus chers, un homme seul, vivant avec économie, peut réduire ses dépenses annuelles à 867 fr. 75 c. 11 estime que le budget d'une famille composée des parents et de quatre enfants en bas âge comporte dans cette ville 2,1U fr. de recettes, et 2,018 fr. 80 c. de dépenses, si j'ai bien compris son calcul.
Mais il est nécessaire d'entrer dans plus de détails pour se rendre compte des conditions de la vie de l'ouvrier anglais. L'ouvrage de M. Levi nous offre tous les éléments de cette étude.
La moyenne d'une famille dans les classes ouvrières anglaises est de cinq personnes, à peu de chose près. La moyenne totale de leurs revenus est de /|75 fr. par tête, ou 2,125 fr. par famille. Ce chiffre, on le voit, est à peu prè3 le même que le précédent. La dépense de la famille peut se diviser en quatre articles : l"" l'habillement ; 2» les soins médicaux, les plaisirs, l'instruction ; 3<> le loyer ; k^ la nourriture. Il est impossible d'apprécier les deux premiers d'une manière exacte et d'en tirer une moyenne générale. Je dirai seulement que, pour Tbabillement, le bon marché des étoffes a singulièrement amélioré la situation des ouvriers. Quant au second article, il varie selon chaque famille. Le troisième comprend le loyer, le chauffage et l'éclairage : ces trois dépenses ont notablement augmenté dans ces derniers temps, diminuant ainsi d'autant la valeur relative des salaires : l'accroisslement a porté
surtout sur le charbon. L'élévation du prix des loyers a été très-inégale ; à Londres, elle a été considérable. Ailleurs, les loyers n'ont augmenté dans le budget de l'ouvrier que parce que celui-ci a échangé ses tristes et malsaines demeures contre des habitations meilleures, ce qui est une charge plus lourde pour lui, mais non une réduction de la valeur relative de son salaire. Ailleurs encore, il a obtenu, au contraire, des avantages positifs : les Building Societies, d'une part, la généreuse philanthropie de certains grands industriels, de l'autre, lui ont assuré à meilleur marché des logements plus sains et plus commodes qu'autrefois. La majorité des familles d'ouvriers anglais paye moins de 175 fr. de loyer par an; mais les logements qu'on peut avoir à ce prix sont encore loin d'offrir les conditions nécessaires à la santé comme au bien-être de ceux qui les occupent. C'est un obstacle sérieux au développement physique et à l'amélioration morale de la famille.
L'article de la nourriture est le plus important, et celui qui offre le plus de points de comparaison à quiconque veut étudier le budget de l'ouvrier. Un ouvrier de la campagne, adulte, dépense, en moyenne, pour sa nourriture : en Angleterre, 3 fr. 74 c. ; dans le pays de Galles, k fr. 32 c. ; en Ecosse, 4 fr. 08 c. ; en Irlande, 2 fr. 27 c. par semaine; la moyenne pour les deux lies est de 3 fr. 52 c. Mais l'alimentation diffère profondément dans ces diverses parties du Royaume- Uni. D'une part, la nourriture irlandaise contient deux fois plus de carbone et deux fois et demie plus
d'azote que la nourriture anglaise. D'autre part, voici la proportion, dans chaque contrée, des individus pour lesquels la viande est un aliment habituel, proportion qui correspond assez exactement à la somme totale de l'aptitude de ces diverses populations aux travaux physiques : en Angleterre, 99 pour 100 ; dans le pays de Galles, Sk pour 100 ; en Ecosse, 72 pour 100 ; en Irlande, seulement 59 pour 100. En 1865, chaque Anglais a consommé 3 livres k onces de thé et 36 livres de sucre. Le pain et la viande ou le lard forment la base de l'alimentation des familles d'ouvriers; mais ceux qui obtiennent de hauts salaires et sont astreints à une production de forces considérable, comme les ouvriers du bâtiment, des mines et des forges, vivent très-largement et souvent même d'une manière recherchée. Plus d'un propriétaire de mines m'a dit que toutes les primeurs du pays étaient achetées par ses ouvriers, avant d'avoir paru sur sa table. Les tableau suivants, relevés par M. Levi sur les comptes de l'hôtel des Invalides de Greenwich, donnent les principales variations du prix des vivres, depuis un grand nombre d'années. On y verra qu'en somme le prix de la vie, après avoir augmenté jusqu'à la fin des guerres du commencement du siècle, a plutôt diminué depuis lors. La principale diminution a été dans le prix du pain ; elle est due, il est presque superflu de le dire, à la grande réforme commerciale par laquelle sir Robert Peel se vantait à juste titre d'avoir épargné à l'Angleterre une révolution. L'élévation du prix du charbon est postérieure à 1865, dernière date de ces tableaux.
Valeur des salaires pour les ouvriers, oi
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