TROISIÈME PARTIE, CIVILISATION
je déplore en ce moment , c'est un égoïsme individuel trop généralement répandu.
Le voyageur doit aller dans Touest, s'il veut voir régner universellement la liberté et la franchise des manières. Les gens de l'ouest ont un laisser-aller confortable, également éloigné de l'arrogance du sud et de la timidité du nord , ils joignent à cela riiospitalité qui distingue le pays tout entier, en sorte que c'est, au total, une population séduisante. Leur assurance vient probablement de leur énergie remarquable, attestée par les conquêtes sur la nature, dont leur présence, même dans l'ouest, est un suffisant témoignage. Ce sont les gens les plus francs que j'aie vus en Amérique; aussi, au milieu d'eux, on se trouve délicieusement soulagé de ce sentiment de douleur et d'indignation que la réserve mondaine ne manque jamais d'inspirer. Si l'étranger s'entend flatter dans l'ouest, il peut conclure avec assurance que celui qui lui parle vient de la Nouvelle-Angleterre. « ^'ous sommes portés à croire , i» me disait un habitant de l'ouest, « que, quelles que soient les qualités d'une autre personne , nous valons autant qu'elle. > En conséquence, les relations ont eu lieu sans la moindre altenlion au mérite des qualités respectives. Grâce à ce charmant laisser-aller , leurs pensées libres se traduisent en actes conformes, et le monde y gagne beaucoup. Comme on doit s'y attendre, il y a, par ci par là , des exemples d'extrême présomption , mais , je n'hésite pas à le déclarer , répandus comme le sont , dans la société actuelle , la fausse modestie et la
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lâcheté morale , ce degré d'assurance , qu'on nomme communément présomption , gagne chaque jour dans mon estime ; un sentiment exagéré de soi me semble une méprise moins nuisible et moins désagréable que ridolàtrie de l'opinion; c'est une erreur qui sera rectifiée tôt ou tard , et il arrive souvent que ce n'en est pas nne. L'événement décide la question d'exagération en dernier ressort , et , tant que l'événement n'aura pas prononcé , il est fort agréable d'accorder aux gens tout le mérite qu'ils se croient. Gela est plus agréable que de voir les gens restreindre leurs propres facultés par un sentiment de prudence et de réserve qui indique une égale défiance des autres et d'euxmêmes. Si John Milton vivait aujourd'hui et qu'il avouât son espoir de produire une œuvre que le monde ne laisserait pas }nourir, quel concert de réprobation s'élèverait contre lui! comme on l'accuserait de présomption ! tandis que l'événement ayant rendu cette déclaration véritable, elle est citée maintenant comme un exemple de la noble assurance du génie.
L€s gens de l'ouest ont droit de montrer de l'assurance, car ils ont prouvé ce qu'ils peuvent accomplir; ils viennent de loin avec des qualités qui ont assez de force pour les guider dans une région nouvelle; ils domptent celte région , ils la façonnent à leurs vues, et si , souvent, ils oublient que le monde est en progrès , s'ils se regardent comme relativoment aussi grands dans la société actuelle qu'ils l'étaient naguère dans le désert; il faut se rappeler , pour leur justifica-
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lion , qu ils ont constaté leur puissance dans la conquête des circonstances.
S'il ne nous est pas encore donné de voir, hormis dans les exemples individuels, l'exquise union de Tintrépidité avec la modestie , de l'assurance avec la douceur ; s'il faut choisir entre le désir d'être grand à ses propres yeux , et la crainte d'être petit aux yeux d'autrui , les amis des Américains souhaiteront pour eux que leur erreur soit de celles qui s'allient à trop plutôt qu'à pas assez de liberté.
Quant à l'importance attachée à l'opinion des étrangers sur l'Amérique , je l'ai trouvée moins frappante que je ne m'y attendais. Dans le sud , on est très-sensible à l'opinion du monde sur l'esclavage ; dans la Nouvelle-Angleterre, la vénération pour l'Angleterre est plus grande qu'aucun peuple, selon moi , ne doit en éprouver pour un autre. L'amour de la mère-patrie, l'orgueil filial qui s'attache à la mémoire des pères sont des sentiments naturels et honorables , et l'on comprend qu'on témoigne un degré très-élevé de déférence pour ceux qui habitent actuellement le sol de cette mère-patrie et les lieux où ont vécu , pensé et parlé ces sages. Mais, tant que la supériorité ou l'infériorité d'une nation civilisée, à l'égard des autres, ne pourra être constatée avec précision, cette excessive vénération avec laquelle l'Angleterre est regardée par les Américains semble impliquer une absence d'estime pour eux-mêmes. Toutefois , c'est là un sentiment infiniment plus noble et plus salutaire que celui qui a été manifesté par quelques ^Vnglais à l'égard de quel-
ques Américains , ce mépris qui a été rétorqué par quelques Américains. Mais, dans chaque nation, les contempteurs, assez bruyants pour produire un certain effet, sont en trop pelit nombre pour que nous nous arrêtions à en parler davantage. Tout Anglais qui , ayant vu et connu les Américains sur leur propre sol, ne les honore pas comme nation et ne les aime pas comme amis personnels , cet Anglais est un triste échantillon du peuple dont il porte le nom : et tout Américain qui , ayant vu et connu les Anglais sur leur propre sol, ne respecte pas sa patrie en proportion exacte de sa prédilection , pour ce qu'il y a de mieux dans les Anglais , celui-là n'est pas digne d'être Américain.
Pendant ma traversée , les Américains à bord me prévinrent que , partout, je serais importunée de cette question : « Comment trouvez-vous l'Amérique? > Arrivés à quelques milles de New- York , un bateau à vapeur vint à notre rencontre, amenant des amis de quelques-uns d'entre les passagers. Nous montâmes à bord de ce bateau à vapeur pour nous rendre à la ville : c'était bien le plus étroit, le plus sale et le plus incommode de tous les navires. Une pluie battante nous obligea de nous réfugier dans la cabine où il y avait à peine l'espace nécessaire pour se tenir debout, et nous n'étions éclairés que par une seule lampe en fort mauvais état, c Eh bien, miss M..., » dit un des passagers américains, « comment trouvez-vous lAmériquc? » C'était la première fois qu'on m'adressait la question (jui devait m'être si souvent renouvelée. Toutefois,