TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION. S
je ne pense pas que la plupart de mes interrogateurs attachassent à ma réponse plus crimportance que ceux qui m'adressèrent, pour la première fois, celte question dans la sale cabine, ou que mon petit ami Charles, qui ne tarda pas à adopter la même formule , et me disait, de temps à autre, avec beaucoup de gravité : < Comment trouvez-vous ce pays-ci? » J'appris bientôt â n'y voir qu'une manière de commencer la conversation, comme en Angleterre nos observationsmétéorologiques. Bien que les Aiaéricains aient de l'Angleterre une trop haute idée et ne s'estiment pas assez eux-mêmes comme nation , je pense qu'ils attachent beaucoup moins d'importance à l'opinion des étrangers sur leur patrie, que ne pourrait le faire croire aux Anglais la conduite des voyageurs américains en Angleterre. C'est sur le sol anglais que prend naissance cette anxiété. Dans leur patrie , la généralité des Américains semble comprendre ce qui est vrai des nations encore plus que des individus, à savoir que, tout agréable qu'il puisse être d'être jugé favorablement par ses voisins, cependant, quand on est vertueux et heureux en soi, le reste n'importe pas beaucoup. J'ai rencontré quelques individus qui, les uns dans l'intention de me plaire, d'autres sous l'influence de préjugés locaux, me parlaient, avec une ridicule affectation de candeur, de ce qu'ils appelaient la justesse des attaques grossières dirigées contre l'Amérique par la presse anglaise ; mais j'ai eu le plaisir d'en rencontrer un plus grand nombre qui déclinaient la juridiction d'observateurs que leurs préjugés, ou quelque chose de pire, rendaient
2t DE LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE.
incompétents à juger une nation. L'irritabilité de leur vanité a été beaucoup exagérée, en partie, pour servir des intérêts d'auteurs de la plus vile espèce, et, en partie, par suite de la conduite ridicule de quelques Américains en Angleterre, qui ne représentent pas plus la nation à laquelle ils appartiennent qu'un jeune Anglais qui , lorsque j'étais à JNew-York , remonta THudson par une pluie battante, attesta que West- Poinl ne valait pas Richmont, descendit la rivière la nuit et déclara, à son retour, que les Américains faisaient grand bruit de paysages qui n'avaient rien que de très-ordinaire.
Ce sera un bien pour les Américains, spécialement ceux de Test et du sud , quand ils auront sur l'honneur des idées aussi élevées que celles qui ont inspiré leurs révolutionnaires ancêtres. Quand ils auront de la démocratie l'idée qu'en avaient leurs hommes d'Elat , de J801 , ils modéreront leur hommage à l'opinion et ajouteront à leurs vertus le culte de l'humanité : alors seulement ils seront à la hauteur de leurs institutions; alors ils jouiront de cette liberté et de cette paix intérieures dont la liberté et la paix extérieures ne sont que des moyens exceptionnels. Dans ce progrès, ils seront toujours secondés par l'accroissement des relations entre l'Angleterre et l'Amérique; car, quelque fascinés que puissent être les Américains par le spectacle du luxe, de la liberté dans la conversation et de la haute culture intellectuelle de certaines portions de la société anglaise, ils ne peuvent qu'être choqués de l'aristocratique insolence qui est le vice de l'ensemble.