‹ De la société américaineChapitre 9 sur 135 · TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION

queiices, se résignent humblement et avec joie à toutes les inflictions possibles de Topinioii. Quoique peut-être cela n'entre pas dans leurs calculs , il est probable qu'ils trouvent dans l'opinion plus de jouissances et moins d'inconvénients que ceux qui la courtisent le plus assidûment.

Si cette habitude de réserve n'était pas un mal trop sérieux, il y aurait quelque chose d'amusant à observer sa mise en pratique. A l'époque où l'ouvrage du docleur Channing , sur l'esclavage , venait de paraître , la conversation s'établit entre une dame de Boston et moi. Elle commença en me disant :

€ Avez-vous lu l'ouvrage du docteur Channing?

— « Oui. Et vous?

— « Oh ! non. Ne le trouvez-vous pas bien inopportun ?

— « Non; je le regarde, au contraire, comme trèsopportun.

— « Mais n'est-ce pas un mal que d'augmenter, en ce moment, l'effervescence publique*^

— « Cela dépend de la nature de l'effervescence; mais ce livre me semble avoir un effet calmant , comme l'a, en général , lexposilion des principes vrais.

— « Mais le docteur Channing n'est pas un homme pratique , ce n'est qu'un savant dans la retraite ; il n'a aucun intérêt réel dans la question.

— « Aucun intérêt matériel; cette circonstance, de même que sa retraite , le met à même de voir plus clair que d'autres, dans une question où les principes éclairent les hommes, et où la pratique semble n'avoir pour efïét que de les aveugler.

— t Eh bien! je lirai certainement ce livre , puis que vous en faites tant de cas.

— « INe le lisez pas, je vous prie , si c'est là votre unique motif. »

Bien tôt après parut une réponse à l'ouvrage du docteur Channing ; c'était un pamphlet qui sentait d'une lieue la crainte , les dollars et conséquemment l'insulte. Un gentleman de Boston, qui avait montré, dans des occasions importantes, un grand courage moral , ne fit aucune mention de cette réponse pendant les premiers jours de sa publication. Enfin, entendant une autre personne en parler comme elle le méritait, il dit : « Maintenant qu'on dit ouvertement son avis sur cette réponse, je n'ai aucune objection à faire connaître ce que j'en pense. J'ai gardé le silence jusqu'aujourd'hui; mais, hier, j'ai entendu quelqu'un en parler comme vous en parlez vous-même, et je n'hésite plus à déclarer que je regarde ce pamphlet comme une production infâme. t>

On me dira que ce sont là des exemples spéciaux , soit ; mais ils n'en attestent pas moins l'état habituel de la société par la direction donnée à la réserve. Ailleurs, il est possible que l'on craigne aussi quelquefois; mais on ne songerait pas à s'abstenir de lire un bon livre ou de garder le silence au sujet d'un mauvais pamphlet, jusqu'à ce qu'on se sentît appuyé par l'opinion d'autrui.

Quand je parlerai de l'esprit des rotations sociales, on verra combien la vie domestique des Américains contraste fortement avec cet état de choses : ce que

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