‹ De la société américaineChapitre 100 sur 135 · QUATRIEME PARTIE. — RELIGION · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE. — RELIGION

autrui et en eux-mêmes et finissent par tomber. Je sais que lout cela existe et bien d'autres cboses encore. De l'air mystérieux dont on m'eut annoncé que telle personne était atteinte d'aliénation mentale, ou intempérante, ou insolvable, on me disait à l'oreille qu'un tel était soupçonné d'être incrédule. J'étais toujours tentée de répondre : « Et vous aussi , vous Têtes en mille choses auxquelles l'individu en question ne fait qu'en ajouter une. » Un homme âgé , généralement rationnel et bienveillant, me témoignait le regret qu'il n'y eût pas de lois en vertu desquelles les déistes seraient exclus des emplois et les hommes moraux seuls admis. Heureusement, la société n'est pas arrivée à ce point de tyrannie et de folie qu'elle puisse adopter une idée semblable ; mais ce doit être une société bien superstitieuse que celle où une pareille idée a pu être exprimée de sang-froid par un homme sensé.

Une circonstance me frappa dans le pays. Aussitôt qu'une conversation intime et animée s'engageait entre moi et une autre personne sur des matières religieuses, on supposait que j'étais une convertie. Il en était de même dans d'autres circonstances : toutes les fois que je manifestais un vif intérêt pour une des sectes de la religion chrétienne , on me supposait affiliée à une de ces sectes. Ce fait en dit beaucoup.

De salutaires inQuences agissent pour éclairer et élargir l'esprit de la société ; l'une des plus puissantes est l'union d'hommes et de femmes de toutes les religions dans un but d'intérêt commun, spécialement dans la cause de l'abolition. Des personnes , qui na-

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guère étaient prêtes à s'excommunier les unes les autres, sont maintenant liées d'une mutuelle affection pour obéir aux plus hautes prescriptions de la loi chrétienne. Les églises de Boston et même les autres édifices publics étant gardés parle dragon dubigotisme, en sorte que Tentrée en est interdite à la foi, à l'espérance et à la charité , on va ériger un vaste édifice à l'usage de tous ceux, y compris les déistes, qui désireront se réunir pour se livrer à une discussion libre. C'est là du moins un progrès.

Une personne grave , éminemment religieuse , me pariait un jour des influences par lesquelles l'esprit humain est le plus habituellement et le plus énergiquement éveillé à une sensibilité religieuse, vive et permanente. Nous attribuâmes tour à tour cette influence aux impressions fortes produites par le spectacle de la beauté et de la grandeur de la nature, à la douleur, à la joie et à beaucoup d'autres causes. Mon amie conclut qu'il fallait surtout lattribuer au spectacle de la beauté morale dans un individu. Je n'en doute pas; et, s'il en est ainsi, quel irréparable dommage doit être infligé aux iacultés les plus hautes de la nature humaine, par l'immorale tyrannie du monde religieux dans la république! Par cette tyrannie même, on déclare combien on juge la croyance essentielle non-seulement au salut, mais à l'existence. Tout esprit vit par la croyance comme le corps par l'air atmosphérique; mais les objets et les modes de croyance doivent varier , et c'est de la méconnaissance de cette vérité que naît la superstition. S'il faut absolument

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que les hommes exercent la vigilance mutuelle à laquelle les portent leurs affections humaines , ils feraient bien , dans leur intérêt comme dans celui de la religion, de noter ce que leurs frères croient plutôt que ce qu'ils ne croient pas : on s'apercevrait bientôt que rimmensilé de la somme réduit presqu'à rien le déficit. Si Ton en agissait ainsi, la religion n'aurait rien à craindre ; les sectes particulières et les excentricités individuelles disparaîtraient en présence de la foi universelle et vivante. On m'a parlé d'un enfant se tenant debout sur un tertre , dans une attitude extatique, écoutant « s'il n'entendrait point les pas de Dieu là haut sur ce grand parquet bleu. » Qu'importe à quelle secte chrétienne appartenait cet enfant? qu'importe même qu'il n'appartînt à aucune? On m'a parlé d'un père et d'une mère sauvages que la mort de leur unique enfont avait plongés dans l'affliction la plus profonde. Le père ne tarda pas à succomber à sa douleur. Dès qu'il fut mort, la veuve solitaire reprit sa gaieté. On lui demanda pourquoi. « J'étais malheureuse, » dit-elle, « en songeant que mon enliint serait sans appui dans le monde des esprits. Maintenant son père est avec lui, et il sera heureux. » Qui s'aviserait de demander la croyance de ce modèle d'amour tout ensemble maternel et divin? Une jeune allé fut emmenée de la campagne à la ville par son séducteur qui refusa de l'épouser comme il le lui avait promis, et la mit à la ])orle au moment où elle était attaquée du choléra. Elle fut ramassée sur le seuil d'une maison ot transportée à l'hôpital. Dans l'agonie de la niorl,

elle refusa opiniâtrement de révéler le nom de son séducteur , et mourut en emportant son secret. Avec un pareil témoignage que l'esprit même de l'Évangile était dans cette humble créature, ceux-là seuls qui auraient eu le courage de la repousser , à cause de sa chute , s'inquiéteront de savoir en quelle forme l'esprit de l'Évangile lui avait été communiqué. La religion n'a rien à craindre , et personne n'en douterait si nous voulions seulement remarquer combien sont universelles un petit nombre des convictions de l'homme et la totalité de ses affections. Tant que les hommes éprouveront le sentiment de l'admiration, et que l'univers sera un spectacle merveilleux ; tant que les hommes aimeront la gloire naturelle et que les cieux et la terre en seront resplendissants; tant que les hommes révéreront ce qui est saint, et que la beauté de ce qui est saint brillera aux yeux des moins clairvoyants, la religion n'a rien à craindre. Par la même raison, le christianisme n'aurait rien à redouter si sa beauté sainte n'était jamais obscurcie par les souillures de la passion humaine à l'aide desquelles on le déshonore, et l'on peut assurer que tous les hommes seraient chrétiens. Ceux qui ont la certitude que le christianisme n'a rien à craindre (et ceux-là sont nombreux), ceux qui, en conséquence, se gardent d'empiéter sur la liberté de conscience de leurs frères , ceux-là se montreront les républicains les plus moraux , dans la ferme croyance où ils sont que le christianisme est la source de toute démocratie, le fait le plus élevé dans les droits de l'homme.

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