QUATRIÈME PARTIE. — RELIGION
Je fus frappée un jour de voir soutenir , par le clergé unitaire , des points qui , j'en avais la conviction , dépassaient les limites de leur croyance ; on me dit que cela provenait de ce que l'esprit public l'exigeait. Une autre fois , je vis un ministre dans une chaire, qui n'était pas la sienne , accompagner ses paroles de gestes véhéments , inaccoutumés et tout à fait inconvenants. On m'assura que des gestes exagérés étaient nécessaires pour une certaine classe d'auditeurs, afin de faire impression sur elle ; on me dit aussi que , quand des préjugés et des intérêts se sont agglomérés autour d'un point quelconque de morale , la vérité cesse d'être la vérité , et que le devoir du ministre est d'éviter d'aborder cette matière. Les conséquences sont faciles à prévoir. « Que pensez-vous que fera le peuple quand il s'apercevra combien son clergé est arriéré? » disait un ministre d'une secte à un ministre d'une autre communion. — « Je pense qu'il demandera bientôt qu'on lui donne un meilleur clergé , » répondit celui-ci. Le peuple demande un meilleur clergé. A Boston même , si arriérée que soit celte ville, un changement notable s'est déjà effectué. Un homme fort, doué des meilleures sympathies, a nonseulement discerné les besoins de l'époque , mais il s'est mis en devoir de faire , pour y répondre, tout ce qui est possible à un homme isolé : il invile à venir prier ceux qui pensent et sentent comme lui, sur ce que doit être la nature de leur communion avec le Père ; il les appelle à soutenir leurs principes dans ces temps périlleux. On accourt en foule autour de lui.
et ce sont principalement les intelligences actives de la ville et de l'époque, les individus dont les cœurs gonflés et les esprits fatigués ne trouvent ni repos ni délassement dans les services abstraits et inefficaces que croient rendre les ministres, qui leur donnent la vérité telle qu'ils les jugent capables de la recevoir. La vérité tout entière peut seule satisfaire ceux qui vivent et meurent pour elle. L'apparition de cette nouvelle église dans Boston est un signe précurseur d'une haute éloquence (i).
Cette position du clergé relativement au peuple me fut, un jour, involontairement avouée par un ministre qui, de son propre aveu, évite systématiquement de prêcher sur les sujets qui l'intéressent le plus : il pense ne pouvoir mieux servir son troupeau qu'en traitant, du haut de la chaire, des sujets qui sont pour lui d'un intérêt secondaire. Cet ecclésiastique, apprenant quelque nouvel acte de tyrannie sociale sur la question de l'esclavage, s'écria : « Une telle révélation des dispositions du peuple serait suffisante pour autoriser un ecclésiastique à quitter sa chair et à se mettre à l'œuvre pour réformer la société. » Conmie ces paroles révèlent bien la nature des relations du clergé avec le
fl) Voir, dans Tappendice E. le frajjment d'un discours par Orestes A. Browson, sur les besoins de Tépoque. Nous le donnons non comme un spécimen de ses compositions habituelles, mais tel (jue nous le lui avons entendu |)rononcer. Toutefois il est probable que les lecteurs feront comme les auditeurs et oublieront le style pour ne penser qu'aux choses.
{iSole de l'Auteur.)
QLATRILML PARTIE. — RELIGION. 2l,l
peuple et avec l'époque î Toutes les fois qu'il est arrivé au clergé de porter la religion dans ce qu'il y a de plus important en pratique et , par cela même , de plus intéressant, on a pu voir Teffet qu'il a produit; malheureusement les occasions ont été trop rares. Lorsque, l'hiver dernier, le docteur Channing déclara, dans un sermon, que les législatures aussi bien que les individus étaient tenus de faire la volonté de Dieu, toutes les tètes se tournèrent, tous les regards se fixèrent sur lui. Une autre fois, un ministre ayant prêché sur Iji nécessité d'être quelquefois seul contre l'opinion de tous, et ayant démontré que les plus nobles bienfaiteurs de la race humaine, les plus dévoués serviteurs de Dieu doivent quelquefois, en se frayant un chemin dans de nouvelles régions de pensées et d'actions, franchir le cercle des sympathies humaines et souffrir en conséquence, plus d'un cœur intrépide se sentit ému, et le sermon produisit sur les auditeurs une impression profonde.
Il me semble que ce qui manque surtout au clergé de toutes les communions, c'est la foi, cette foi qui le porterait d'abord à s'approprier, sans crainte et sans exception, toutes les vérités, puis à les dispenser aussi libéralement qu il les aurait reçues. Il aime à citer l'autorité des apôtres. A quoi eût servi le ministère à saint Paul, s'il eût prêché sur toute autre matière que l'idolâtrie à Éphèse et la licence à Corinthe? Il y avait alors des gens dont la fortune , dont les préjugés , dont la moralité fausse étaient menacés. Il y avait des gens qui ignoraient la gravité de leurs transgressions, comme
aujourd'hui les oppresseurs des nègres ! Comment saint Paul eût-il rempli sa mission s'il avait craint de jeter la division dans la société en proclamant des principes vrais ; si, craignant de troubler la pais men songère du lucre fortuné, du vice triomphant, il s'était borné à des spéculations semblables à 'belles dont il avait charmé Toreille des Athéniens, évitant avec soin, à Éphèse, de parler de Diane , à Corinthe, de parler de sagesse et de tempérance? Quelle espèce d'apôtre eùt-il été? Il eût été ce qu'est aujourd'hui le clergé chrétien en Amérique.
Un grave inconvénient résulte encore de cette crainte de l'opinion, qui fait que le clergé évite daborder les questions ardentes de l'époque : c'est qu'il se prive de celte influence, la plus élevée de toutes, que les hommes exercent par leur caractère et leurs efforts individuels. Le caractère du clergé est comparativement sans influence, parce qu'on le suppose exclusivement renfermé dans sa profession ; ses convictions le sont également, parce qu'on les croit formées de matériaux imj)arfaits. Les opinions d'un ecclésiastique sur h politique et autres aflaires de la vie active qui impliquent le plus la moralité n'ont de poids qu'en proportion de la régularité de ses habitudes et de ses occupations. Quelques années passées, un ministre ayant prêché sur l'escompte et sur l'élévation du prix en cas de disette de la marchandise, les riégociants, ses ouailles, quittèrent l'église en riant, et le pasteur n'a jamais pu réi)arer cet échec ; les négociants en j>arleiit comme d'un homme très-piei)x et font grand