‹ De la société américaineChapitre 124 sur 135 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il faut terminer ce livre; mais je n'ai point de conclusion à présenter. Je n'ai pas la prétention d'avoir, à propos de la société américaine ou de son avenir, établi une théorie à laquelle il soit nécessaire , en terminant, de mettre la dernière main. La société américaine elle-même ne constitue que les premières pages d'un grand livre d'événements, dans le progrès desquels nous ne pouvons porter qu'un regard incertain et borné. Il n'y a donc pas de conclusions possibles sur l'état actuel de cette grande nation.

En attendant, des faits prédominants ressortent de son histoire^ et de sa condition; et, tout en refusant de formuler un jugement sur sa vertu ou son bonheur positif ou relatif, il peut être utile de constater ces faits.

Par un heureux concours d'abondance extérieure et d'institutions libérales, l'Amérique voit moins de crimes, moins de pauvreté et redoute moins de dommages éventuels de toute espèce qu'aucune des sociétés qui l'ont précédée dans les voies de la civilisation. Ce n'est pas là seulement un bien présent, c'est encore

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le meilleur pronostic d'une fidélité persévérante aux vrais principes démocratiques.

Quoique, dans la pratique, les Américains soient restés en arrière des principes proclamés de leur association, ils ont réalisé beaucoup de choses pour lesquelles le reste du monde civilisé lutte encore, et que quelques nations commencent seulement à projeter. En tout et pour tout ils se gouvernent eux-mêmes. Ils n'ont à craindre ni une aristocratie héréditaire, ni l'union de la religion avec lÉtat, ni des impôts vicieux ou excessifs , ni Tirresponsabilité d'aucune classe. Quels que soient les vices qui restent encore ou puissent naître, soit dans la législation, soit dans la puissance executive, les moyens d'y remédier sont entre les mains du peuple tout entier; et ce peuple est en possession de la glorieuse certitude qu'avec du temps et des efforts tous les buts raisonnables seront inlailliblement atteints. Les Américains ont une effroyable anomalie à rejeter, un péché mortel contre leurs propres principes à abjurer; mais ils y travaillent avec une ardeur qui prouve que le cœur de la nation est resté sain. Les progrès que la question d'abolition a taits depuis trois ans dans la totalité des districts ruraux du nord témoignent en laveur de la vertu de la nation plus éloquemment que ne déposent contre elle les bruyantes clameurs d'une portion des planteurs du sud, de l'aristocratie commerciale du nord et le silence du clergé. Il ne faut pas juger de la nation par ceux de ses membres, dont les intérêts mondains sont liés au maintien de l'anomalie , ni

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même par les liuit cents sociétés abolilionnistes qui fleurissent dans le nord, appuyées par les secours individuels d'un grand nombre de ses associés; ce n'est d'après aucun de ces partis, c'est par l'aspect du conflit établi entre eux que la nation doit être jugée relativement à l'esclavage. S'il est vrai que les cinq abolitionnistes qui se réunirent pour la première fois, il y a cinq ans, dans une petite chambre, pour mesurer leurs forces morales contre cette énormité nationale, sont devenus une armée sous les assauts de laquelle l'institution vicieuse tremble jusque dans ses fondements, il est temps que l'esclavage cesse d'être pour la nation une lacbe déshonorante. L'Europe doit maintenant à l'Amérique la justice de la regarder comme la terre de l'abolitionnisme tout aussi bien que la patrie de l'esclavage.

La civilisation et la moralité des Américains sont loin d'être à la bauteur de leurs principes; c'est assez en dire; cela vaut mieux que de les mettre en regard de la moralité ou de la civilisation européenne, ce qui serait de toute inutilité, à moins qu'on ne veuille supposer, ce qui ne serait pas juste, que leur moralité et leur civilisation résultent de leur organisation politique; ils sont soumis à l'action de mille autres influences qui doivent nécessairement empêcher de conclure de la politique des Américains à leur moralité. Ces conclusions seront un peu moins téméraires dans deux siècles : en attendant, le devoir du monde, aussi bien que celui de l'Amérique , sera de surveiller la marche du républicanisme et de la moralité nationale, d'oh-

server leur action mutuelle et de faire humblement leur projet des leçons qui doivent ressortir de cette nouvelle expérience. Au monde entier, de même qu'aux Américains, il importe de s'assurer si ce haut degré de respect et de bienveillance réciproque, qui distingue les Américains, doit être attribué à leur républicanisme, et , ensuite , jusqu'à quel point leur républicanisme est responsable de leur plus grand obstacle : l'absence d'indépendance morale.

Le trait le plus éminemment distinctif chez eux est le contentement national: si c'était le résultat de l'apathie, ce serait un sentiment méprisable; 's'il n'existait pas conjointement avec un principe actif de progrès, il serait absurde. Tel qu'il est, je ne puis envisager cet attribut national qu'avec un sentiment de vénération : ayant peu de doutes sur le salut général de l'Union américaine, et n'en ayant aucun sur le progrès moral de ce peuple , il est évident pour moi que ce contentement national survivra à tous les'mépris et même à toutes les admirations, et qu'on finira par le regarder avec cette émotion naturelle et universelle qui permet de reconnaître dans un individu l'égalité d'âme inspirée par un respect rationnel de soi-même.

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