TROISIEME PARTIE. — CIVILISATION
dommage qui en résulte pour la république, c'est qu'elle a dans son sein un petit nombre d'individus agissant en vertu des principes anti-républicains , et devenus par là ses enfants pervers, au lieu d'être pour elle des amis et des serviteurs saines et utiles.
A Philadelphie, où j'allais beaucoup en société, quelques-unes des personnes de ma connaissance demeuraient dans Chesnut-Street, d'autres dans Areh- Street. Au bout de quelques semaines de résidence dans cette ville, je reconnus, à ma grande surprise, que quelques-unes des dames que j'admirais le plus, non -seulement n'avaient jamais vu d'autres dames d'une grande beauté que j'admirais tout autant qu'elles, mais qu'encore elles refusaient absolument de les voir. Je demandai plusieurs fois l'explication de ce mystère; quelqu'un me dit qu'un étranger ne pouvait rien comprendre aux usages de leur société. Je sentais que c'était vrai, mais cela ne pouvait me satisfaire. Un autre me dit que celte mutuelle ignorance provenait de ce que les dames d'Areh-Street devaient leur fortune à leurs pères , tandis que les dames de Chesnut- Street devaient la leur à leurs grands-pères; un autre qui plaisantait beaucoup sur un nouveau mode de révérence nouvellement adopté déclara que cela provenait de ce que les dames d'xVreh -Street se levaient deux fois seulement sur la pointe des pieds avant de saluer, tandis que les dames de Chesnut-Street se levaient trois fois. Dans tout cela , une seule chose me parut certaine : c'est combien il était fâcheux que ces (lames se privassent du plaisir de s'admirer mutuelle-
sa DE I.A SOCIETE AMERICAINE.
ment pour des raisons aussi futiles ; car, en vérité , il n'en existait pas d'autres.
Il ne faut pas croire que le seul fait de vivre dans une république suffise pour déraciner cette espèce d'amour-propre qui prend la forme de l'orgueil de famille. C'est un point d'arrêt dans le passage de Tégoïsme à la bienfaisance ; il est donc naturel et utile en son temps et en son lieu, de même qu'un enfant regarde son père comme Ihomme le plus sage qu'il y ait dans le monde, de même que chacun des membres d'une famille regarde ses parents comme ce qu'il y a de plus grand , de meilleur et déplus heureux, jusqu'à l'époque où il acquiert une connaissance intime d'autres individus : ce sentiment exclusif existe partout où il y a des familles. Un homme public et eminent nous dit un jour que, dans un voyage qu'il avait fait dans une partie reculée de son État, un singulier exemple de l'orgueil de famille l'avait beaucoup amusé : deux frères, simples fermiers, s'étaient réclamés de sa parenté, ce qui , en effet, était vrai; ils se présentèrent à lui en qualité de cousins; l'un d'eux amena son fils, hideux petit magot qui avait des cheveux roux ; son père lui passa la main sur les cheveux avec complaisance et déclara que c'était le vivant portrait de son oncle Richard ; la ressemblance était frappante : c'était son oncle Richard trait pour trait; c'étaient les mêmes cheveux ; l'oncle Richard resta quelque temps muet, er ce fut à peine si, à la fin, il put articuler quelques mots; sur quoi le père ajouta, avec un sourire de satisfaction : t Croiriez-vous (jue ce petit drôk'