TROISIEME PARTIE. — CIVILISATION
respond encore à l'idée vulgaire que Tliomme vit dans et pour l'extérieur , dans et pour ce qui l'entoure , plutôt que pour ce qui est en lui. Quoi que puissent dire et faire un petit nombre d'individus , on suppose encore que la généralité des hommes vit pour la richesse, l'aisance et la dignité extérieure, et pour la réputation à son point le plus élevé. Le degré de civilisation répond à celte idée : à peine existe-l-il une institution ou une coutume qui suppose un but plus haut. Les moyens d'éducation, récemment appliqués , sont louables, en ce qu'ils attestent un progrès positif; néanmoins ils sont assez étroits, assez chétifs pour montrer combien c'est un effort inaccoutumé que de considérer Thomme lui-même comme plus noble que l'unité sociale. Les parents, les tuteurs, les maîtres , les hommes d'État croient encore avoir tout dit quand ils ont souhaité que leurs pupilles devienment , un jour, des membres utiles et respectables de la société. Le plus grand nombre des tuteurs s'effrayeraient à l'idée que leurs pupilles pussent devenir autre chose, et cependant il est clair, comme le jour, qu'il faut que chacun ait la possibilité de devenir ce que le Créateur a voulu qu'il fût , aussi longtemps qu'il sera constant que les hommes les plus généreux, qui ont été la gloire de la terre, ont été considérés, dans leur temps, comme l'opposé de membres utiles et respectables de la société. Les plus divins d'entre eux ont été réputés dangereux et pestilentiels par leurs contemporains. Quiconque a étudié les voies de la Providence ne s'affligera pas de cet état de choses ; il n'attendra pas
qu'aucun arrangement social puisse être efi'ectué, en vertu duquel les convictions et les sympathies du vulgaire pourraient tout d'un coup s'élever au niveau de celles des êtres privilégiés ; il ne souhaitera pas de voir changer les lois grandes et bonnes , en vertu desquelles les privilégiés de sa race sont rendus parfaits par la souffrance : les yeux du monde ne s'ouvrent que graduellement au grand jour de la [raison ; il se bornera à remarquer l'état inférieur d'une civilisation qui présuppose des buts extérieurs et spéciaux , et s'appuie, avec tant de coniîance, sur lesmoyens mécaniques de les atteindre, qu'elle voit avec déplaisir la poursuite d'objets singuliers par des méthodes inusitées. L'observateur jugera avec raison que c'est là un état inférieur de civilisation , quoiqu'il puisse entendre chaque jour des plaintes ou des félicitations sur le haut point où est parvenue la civilisation, alors que l'instruction marche à pas de géant, qu'on voyage avec une vitesse de cinquante milles à l'heure, et que des cuisiniers éminenls dans leur art reçoivent un traitement annuel de l,tîOO livres sterling. Tant que la vérité et la justice resteront de vains mots ; tant qu'on ne pourra vivre i»oui' elles au détriment de sa fortune , sans passer pour des membres nuisibles et méprisables de la société, nul ne peut raisonnablement parler de la haute civilisation du pays qu'il habite.
L'ancien monde considère avec intérêt le nouveau monde pour voir à quel degré de civilisation il est arrivé sous l'empire des circonstances nouvelles : l'intérêt qu'il y prend peut être vague et, en partie,
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involontaire ; mais il n'en est pas moins vif. La majorité, qui ne comprend d'autres objets de désir général que la richesse, le loisir et Thonneur, regarde pour observer seulement sous quelle forme ces objets sont poursuivis. Le petit nombre de ceux qui rejettent le blâme de l'avilissement politique et social qui les entoure sur des restrictions extérieures seulement attendent de l'Amérique une ère parfaite de vertu et de bonheur, parce que les Américains vivent sousl'einpire de la liberté extérieure. Où est la vérité? chacun la voit dans son opinion.
Les républiques de l'Amérique du nord sont nouvelles, mais les idées de leurs populations sont vieilles. Quand ces républiques étaient des colonies, elles contenaient un peuple vieux , vivant sous de vieilles institutions dans un pays nouveau : maintenant c'est un peuple mixte, enfant comme nation, incesssammeni nourri des intelligences de l'ancien monde, vivant dans un pays neuf, sous des institutions formées d'une combinaison nouvelle avec de vieux éléments. C'est là une situation si singulière, que l'ancien monde doit se préparer à attendre quelque temps avant de voir ce qui en sortira. L'ancien monde doit patienter ; les Américains n'ont pas encore et n'auront pas de longtemps un caractère national ; peu importe qu'ils croient en avoir un, ou, du moins, cela n'importe que comme étant une indication du but vers lequel ils tendent. Leur vénération pour Washington les a conduits à croire qu'il fut le type de leur nation ; leurs sentiments patriotiques s'identifient tellement avec lui
qu'ils en concluent que la nation grandit à son inaage. Si un Américain était chargé par ses compatriotes de peindre ce qu'ils appellent leur caractère national, le portrait aurait une ressemblance parfaite avec Washington ; mais il y aurait erreur. Il existait des influences antérieures à Washington , et il est des circonstances qui lui ont survécu , qui font que d'autres images sont gravées plus profondément encore dans le cœur des Américains que celle de Washington luimême. Son caractère constitue parmi eux une idée grande et prédominante , mais il en est d'autres qui prennent le pas sur elle parce qu'elles sont plus générales encore. La richesse et l'opinion étaient pratiquement adorées avant que Washington ouvrît les yeux à la lumière de ce soleil qui devait éclairer ses actes , et le culte de l'opinion est aujourd'hui la religion établie aux États-Unis. Si l'idée prédominante de la société ne naissait pas de circonstances sur lesquelles les changements des événements extérieurs n'exercent qu'une influence immédiate extrêmement ûûble, il est clair que, dans ce cas, cette idée prendrait sa source dans le caractère des bienfaiteurs qui ont accompli la révolution , et serait conforme aux paroles solennelles par lesquelles ils ont exprimé leur déclaration unanime. S'il n'y avait pas eu des influences antérieures, les principes de vérité et la règle de justice, d'après lesquels la déclaration fut rédigée, et la lutte révolutionnaire entreprise et conduite , auraient dû amener la civilisation tout entière de la nation américaine ; alors on aurait obtenu la plus grande liberté sociale