‹ De la société américaineChapitre 20 sur 135 · TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION. ôO · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION. ôO

qu'ont eu les philosophes ; les embarras pécuniaires des inventeurs, le dénuement des savants? L'histoire de la société démontre qu'il ne faut pas plus chercher les plus haules inlelligences dans le loisir opulent que la plus haute piété dans les cloîtres. Le vent divin du génie souffle où il lui plaît. On pourra tenir des sacs ouverts pendant des siècles, sans le recueillir, pendant qu'il rafraîchira le front de quelque soldat mutilé, courbé à Alger sous le poids de ses chaînes, ou quelque paysan obscur conduisant sa charrue.

C'est évidemment se tromper que de croire que la propriété héréditaire , l'occasion, le loisir et autres conditions semblables créeront une littérature ou feront naître des savants : c'est une eneur aussi grande que celle de ce journaliste américain qui prédisait à sa patrie des sculpteurs immortels , parce qu'il était arrivé à New- York une statue de Canova, en même temps qu'on avait découvert des carrières de marbre. Il est vrai que la statue est dans la cariière, mais elle gît ensevelie bien plus abstruse encore dans les impénétrables profondeurs de quelque intelligence humaine : mettre en contact cette intelligence et la carrière, voilà le problème que la sagesse humaine ne peut résoudre dans une succession de loisirs héréditaires et les lelraiies savantes. C'est là de ces combinaisons que le Créateur n'a pas confiées aux mains de la créature.

Toutefois il est juste de reconnaître que, si l'occasion et le loisir ne sont pas tout, que si même ces conditions ne sont rien en l'absence d'un travail utile,

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réunies elles sont quelque chose. Il y a bientôt un demi-siècle (i) qu'on a essayé , pour la première fois , de préconiser le loisir comme le privilège de tout être humain. Celle pretention peut s'accommoder avec d'autres intérêts que ceux de la philosophie, de la littérature et de la science. Un peu de loisir est nécessaire à la santé de l'âme de tous les hommes. Sans loisir ne peuvent fleurir la production intellectuelle, la paix de l'âme. On peut se le procurer sans le système actuel, où il est l'apanage exclusif de quelquesuns. Avec la communauté des biens il serait assuré à tous, car alors la somme nécessaire de travail serait bien inférieure à celle du temps disponible. Ainsi on pourrait voir quelle serait Tinfluence du loisir sur la littérature.

Les hommes appartenant aux professiins libérales sont aussi compris au nombre des mécontents; les premiers d'entre eux se plaignent que ces professions soient inférieures à ce qu'elles sont en Europe; la raison qu'ils en donnent est qu'on exige une instruction moins grande , et que tous ceux qui veulent faire leur chemin dans l'Église, la science ou le barreau, doivent se faire hommes de parti. Les travaux des professions libérales ne sont pas suffisamment rétribués aux États-Unis, comparativement à ces mêmes professions à l'étranger et aux autres travaux en Amérique. Pour se maintenir sur un pied respectable , un travail pénible est nécessaire , excepté à ceux qui ont

(1) L'invcslhjateuv de Godwin.

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