TROISIÈME PARTIE. CIVILISATION
gravi les hauteurs de leur profession , et i! leur a fallu commencer par là. Un de ces derniers, en qui , certes, on ne pourrait supporter le droit de se plaindre, me disait un jour qu'il s était trompé dans le plan de vie (ju'il s'était tracé , et que , s'il avait à recommencer sa carrière, il arrangerait sa vie d'une manière bien différente. Il avait raisonnablement choisi sa profession et il avait été satisfliit des résultats qu'il avait obtenus ; mais son existence avait été un long tissu de fatigues et de soucis pour acquérir une fortune dont la moitié aurait pu lui suffire. « Si je pouvais rajeunir de vingt ans, me disait-il , je rechercherais avec moins d'ardeur les richesses et les honneurs , mais je ferais une part plus grande au loisir et aux récréations. » Quoique cet homme ne fasse cas de l'argent que pour le donner, que la générosité soit le trait distinctif de son caractère, il échangerait volontiers les moyens de satisfaire ses propensions libérales contre une somme plus grande de plaisirs et de repos intellectuel. Le système actuel de concurrence mercenaire ne lui convient pas.
Je connais un homme appartenant à une profession libérale qui a trouvé ce repos intellectuel en se retirant du système de concurrence et en se dévouant à une cause pour laquelle, lorsqu'il y est entré, il n'y avait que bien peu de concurrence. Il avait, depuis quelque temps, acquis une aisance suffisante pour lui et sa famille. Un ami, étant venu le visiter dans son domaine, lui demanda quels étaient les placements les plus favorables dans le pays. < Je suis de toutes les
personnes, répondit-il , la moins propre à vous donner les renseignements que vous me demandez : je ne connais ici aucun moyen de placement. iNous sommes satisfaits de ce que nous avons, et peut-être serionsnous moins heureux si nous étions plus riches : je ne m'occupe donc point à me tenir au courant des placements avantageux. » Il a très-ulilement employé son temps et son énergie au service de la cause de l'abolition. 11 s'est montré peut-être, aux États-Unis, le plus eminent défenseur de la liberté de la parole el de la presse. Il enseigne, non-seulement à ses enfants, mais au pays lout entier, comment on s'occupe de vivre, au lieu de ne s'occuper que des moyens de vivre.
Le commerce est mécontent : si l'argent, si le succès, indépendamment du but, pouvaient donner le bonheur, qui serait plus heureux que les négociants d'Amérique ? Comparés aux négociants en général , ils sont heureux ; mais comparés à ce que les hommes devraient être, ils sont enchaînés, dévorés de soucis, accablés de fluigues comme le dernier esclave. J'ai eu plus d'une fois l'occasion de juger de la. condition intellectuelle de celte classe ; et toute supérieure qu'elle soit à plusieurs classes nombreuses de l'ancien monde, sa vie est encore pleine de tracas et d'inquiétudes. A New- York, quelques amis, voulant me prouver combien les dames américaines menaient une existence digne d'envie, me disaient comment les riches négociants louent de jolies maisons dans la partie supérieure de la ville et les meublent magnifique-