TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION
cœur, ne sera pas oubliée de longtemps et ne saurait manquer de produire son effet. L'un des individus les plus compromis dans celle affaire fut rayé des contrôles de la marine américaine ( il y a été rétabli depuis), et aucun de ceux qui avaient pris une part plus ou moins directe à cette affaire n'a conservé, aux yeux de l'opinion publique, la considération dont il avait joui auparavant. La mort dHamilton a également ouvert les yeux sur les conséquences du duel : dans le temps, l'opinion générale était qu'il n'avait pu éviter de se battre; celte assertion a été démentie depuis; sa correspondance avec son meurtrier, antérieurement au duel, est remarquable. On m'avait dit, en arrivant dans le pays, qu'Hamilton était le \)\us grand homme des Étals-Unis; j'étais curieuse de savoir ce qu'un homme plus grand que Washington pouvait dire pour s'excuser d'exposer sa vie d'une manière aussi condamnable; je lus avec douleur sa correspondance avec le colonel Burr : la crainte y respire à chaque ligne, une crainte compliquée , honteuse ; il est évident qu'il tremblait entre deux craintes : celle de perdre la vie et celle de ne pouvoir défendre son honneur contre les attaques d'un misérable; entre ces deux craintes, il succomba. Je parlais de cette correspondance à un duelliste: t Oh! > dit-il, « Hamilton s'est battu en vrai capucin. » Ainsi, le plus grand Jwmme nu pas même pu obtenir cette exécrable approbation à laquelle il a^ait sacrifié une vie qui pouvait être utile à son pays. Cela est juste : quand le mépris servira d'asservissement salutaire à un foux point d'honneur, cette
Si DE LA SOCIÉTÉ AMÉRICÂLNE.
vanité cruelle disparaîtra devant la raison et la dignité de l'homme mieux comprise.
Certains cas extrêmes qui surviennent sur les conlins encore à demi barbares du pays viennent parfois corroborer des leçons comme celles que j'ai citées. Un passager, à bord du Henri-Claxj sur lequel je remontais le Mississipi, offrait dans sa personne un exemple complet des résultats qu entraîne une fausse idée de Tlionneur; il appartenait à une des premières familles du Kentucky, avait fait un mariage avantageux et s'était établi à Natchez sur le Mississipi. La femme fut calomniée par un habitant de Natchez ; ayant refusé de se rétracter , le calomniateur fut tué d'une balle par le mari , qui s'enfuit au Texas. Sa femme rassembla les débris de leur fortune , suivit son mari , fit naufrage auprès de la Nouvelle-Orléans et perdit tout. Des personnes charitables vinrent à son aide, lui donnèrent les moyens de se rendre à sa destination, où bientôt elle mourut du choléra. Son mari alla dans le Missouri et s'établit dans une partie éloignée du territoire, où il se livra à la profession du barreau, mais toujours tourmenté de l'idée que les parents de l'homme qu'il avait tué étaient à sa recherche. Un jour , il rencontra un homme le visage caché dans son manteau , qui l'attaqua , le perça de deux balles dans les côtes et lui porta un coup de poignard. La victime retint l'arme meurtrière et empêcha que la blessure ne fût mortelle ; en cet état , on vint à son secours et son ennemi prit la fuite. Le blessé se rétablit lentement ; mais l'état de son bras droit l'obligea à ajourner ses