‹ De la société américaineChapitre 37 sur 135 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

sur je ne sais quel point. Tout le monde se mita rire; mais lui , sans se déconcerter, nous apprit qu il avait cru , dans un temps , à la possibilité de se tromper comme tout le monde, mais que Texpérience l'avait convaincu qu'il ne se trompait jamais ; en conséquence, il avait mis de côté toute crainte d'erreur. Je lui dis que je craignais que le lieu qu'il habitait ne fût bien monotone ,. attendu qu'il y avait là un oracle pour régler toutes choses. Il répondit que, malheureusement , les autres n'étaient pas aussi convaincus que lui de son infaillibilité. Ce n'était pas une plaisanterie, je parle d'un homme grave et positif. Un autre monsieur me dit un jour très-sérieusement que, depuis peu, le temps était excessivement muci7rt^i«eMj*. Un autre, me montrant un monsieur à bord d'un bateau à vapeur, me dit que c'était un bas bleu (i) de la première force. Une dame m'ayant questionnée un jour sur ce que j'avais ressenti à Niagara , voici quelle fut sa dernière question : jN'avez-vous pas éprou^\é le désir de vous jeter dans la cataracte et de vous réunir à la terre votre mère ? — Non. »

J'ai rarement rencontré des exemples de ce pédantisme dans la classe agricole et ouvrière , surtout parmi les jeunes gens. La pire et la plus nombreuse classe de pédants se compose de dames d'un moyen âge. Une couturière en robes , très-lettrée et fort méritoire, me

'^1) C'est sous ce nom qu'on désigne, en Angleterre, les femmes qui s'occupent de sciences et de littérature. C'est aux femmes seules que cette dénomination s'applique.

{Note du Traducteur.)

TROlSIEMIi l'ARilL, — CIVILIS.VTIO.N. 7.",

déclarait qu'elle jouerait de malheur si ses robes n'allaient pas aux dames du voisinage. Elle avait pris pour patron les proportions exactes de la Vénus de Médicis; que pouvait-elle faire de mieux? Une autre me priait d'écrire quelque cliose sur le mont Auburn (le magnifique cimetièreprès de Boston). Je lui demandai quelle espèce de composition elle désirait ; elle me dit qu'elle souhaiterait que le mont Auburn fût considéré sous trois points de vue : tel qu'il était au jour de la créalion, tel qu'il est maintenant etHel qu'il sera au jour de la résurrection. L'idée me plut si fort, qu'au lieu de traiter ce sujet pour elle je l'engageai à le traiter pour mol.

Quant aux formes particulières du langage, j'en suis fort mauvais juge ; je ne les aurais pas même remarquées si l'on n'avait pas, à l'avance, appelé sur ce point mon attention. Je remarquai que le mot femme est banni du langage et que le mot dame lui a été substitué. Cela produit quelquefois un singulier effet. Dans la prison de Nashville ( Tennessee ) , après avoir vu le préau des hommes, je demandai au concierge de me montrer celui des femmes. « Nous n'avons pas de dames ici pour le moment, madame, » me réponditil ; « nous n*avons jamais eu que deux dames condamnées pour avoir volé un aloyau; mais, comme on a reconnu (ju'elles étaient abandonnées par leurs maris et dans le besoin, elles furent graciées. » Un professeur, dans un cours public, parlant des traits caractéristiques de la femme, s'exprima, dit-on, ainsi : € Qui furent les dernières h la croix? des dames.

DE LA SOCIETE AMEhlCALNE.

Qui iureiit les premières au sépulcre? des dames. » J'ai été quelquefois surprise de certaines expressions : j'ai souvent entendu dire qu'il faisait un temps terriblement beau. Dans la Virginie , ces expressions superlatives sont fort à la mode. Un homme trèsmalade et en proie à d'affreuses souffiances euvoya chercher un ami. A l'arrivée de celui ci , la douleur avait diminué, mais le malade se sentait très-faible. « Comment vous trouvez-vous? » lui dit son ami. — « Je suis puissamment faible , mais cruellement soulagé. î

Les gascounades des Kentuckyens sont connues : elles sont ingénieuses et parfois irès-amusanles, mais absurdes dans la bouche d'une personne bornée. Un Kentuckyen,non content de me faire admirer la beauté ties forêts, ajoutait que le tissu des feuilles était plus lin et plus riche dans le Kentucky que partout ailleurs. Je préfère encore l'air dégagé de cet autre qui, me parlant de la fécondité du sol, ajoutait : si vous plantez un clou le soir, le lendemain matin il aura poussé une pique. y>

Les voyageurs se plaignent beaucoup de la froideur avec laquelle on est traité dans les hôtels et dans les auberges d'Amérique ; peut-être est-ce un peu la faute des étrangers: avec un air en<j;ai;eant, on fait cesser cette froideur, mais elle n'en est pas moins très-désagréable au premier abord. On nous a toujours parfaitement traités; la réserve du premier accueil se dissipait dès que nous nous montrions sociables et disposés à nous servir nous-mêmes. Aussitôt que la réserve

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