TROISIEME PARTIE. — CIVILISATION
qu'ils ont faites ; mais ici il ne doit pas y avoir de distinction. Je sais l'excuse qu'on allègue: la circonstance que la réception a lieu dans un pays à esclaves, la présence des planteurs du sud , et beaucoup d'autres; mais de tels motifs disparaissent devant ce fait bien simple, que la réception du président a été instituée afin que tous les citoyens des Etats-Unis , sans distinction , se réunissent à certaines époques pour présenter leurs respects à leur premier magistrat ; tout homme de couleur qui est citoyen des États-Unis a droit d'y être admis aussi bien que tout autre. Leur présence ajouterait encore à la dignité de White-House. Il est honteux qu'il y ait un lieu aux États-Unis où la population soit plus libre que là de se réunir sur un pied d'égalité : ce lieu est la cathédrale catholique de la ^'ouvelle-Orléans. J'ai vu des personnes de toutes les nuances de couleur s'agenouiller sur la pierre, sans séparations ni distinctions. Il m'eût été doux de trouver aussi quelque édifice séculier où , d'un consentement général, tous les hommes pussent se réunir en frères; mais, même dans l'Amérique républicaine, on chercherait en vain un pareil édifice.
Les Américains, pour l'enseignement des manières, possèdent un avantage qu'ils n'apprécient point assez : ils ont sous les yeux , dans celles de la race de couleur, une perpétuelle caricature de leurs propres folies, un miroir dans lequel ils ne peuvent s'empêcher de se voir reproduits. Les nègres ont, par-dessus tout, le caractère imitatif. Dans leur condition dégradée acluelle, avec peu de principes, peu de lumières, peu
d'indépendance, ils copient avec le plus grand succès leurs supérieurs. Ils portent l'imitation beaucoup plus loin que ne le font en Europe les domestiques des riches. Les valets noirs des États-Unis ont les grâces sémillantes, la cravate apprêtée et les manières prétentieuses des valets de Londres; mais l'imitation s'étend à des matières plus importantes. Les esclaves du sud ne se bornent pas à prendre les noms et les titres militaires de leurs maîtres, ils les reproduisent en quelque sorte dans les formes de leur politesse et dans les détails de leurs réunions. J'ai en ma possession un billet d'invitation à un bal (i) , écrit sur papier rose, doré sur tranche. Quand la dame invitée vint trouver sa maîtresse afin qu'elle lui donnât le cachet nécessaire pour l'autoriser à être dehors après neuf heures du soir, elle portait une robe de satin, pardessus laquelle était une robe de mousseline ; elle avait des souliers de satin et des gants blancs; mais le satin était fané, la mousseline déchirée; les souliers grimaçaient sur des pieds cagneux , et les gants blancs tombaient en lambeaux de ses doigts noirs. Au lieu d'une belle dame , c'était une caricature.
Jusque dans la dernière des courtoisies, la politesse funéraire, la race de couleur imite les blancs. L'épitaphe d'un petit enfant noir à Savannat commence ainsi: « Lis charmant, flétri dans sa fleur, etc. > Ils
(1) «' Monsieur Richard Masey prie mistriss Mikens el la société de miss Arthur de vouloir bien Thonorer de leur compagnie , dimanche soir, à sept heures , dans le grand magasin aux tuiles du dorieur Smith, m {^ole de l^Auteuv.,