‹ De la société américaineChapitre 45 sur 135 · TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION. yf · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION. yf

lit des coutumes qui leur sont particulières: l'une consiste à refuser de manger en présence des blancs. Quand nous faisions de langues expéditions, emportant avec nous des vivres ou nous en procurant sur la route, les esclaves se retiraient toujours, avec leur part, derrière les arbres ou tout autre abri.

Les Américains peuvent être assurés de conserver intactes les bonnes manières tant que Tintelligence sera respectée parmi eux comme elle Test, et continuera à constituer le premier tilre à la considération. Quelles que soient les folies et les frivolités des classes prétendues fashionables, elles ne parviendront pas à effacer les coutumes nationales ou à marquer les classes les plus importantes de la république. L'intelligence a partout le pas dans les relations sociales , et il continuera d'en être ainsi dans les principes. Une chose me frappa, c'est que, dans les campagnes, on peut fréquenter les membres les plus éclairés d'une famille et non les autres. On peut les inviter à une réunion choisie et réserver les autres pour une occasion plus ordinaire. Quant aux villes, Washington, avec sa population mélangée à l'époque des sessions, est une exception à toutes les règles. Là j'ai fréquemment vu certaines gens fort peu sensés devenir temporairement l'objet de plus d'attentions que les gens les plus sages; mais, dans les autres villes, je ne me souviens pas d'avoir vu une grande influence à des personnes n'ayant pas une somme suffisante de mérite intellectuel. Une beauté de Washington me racontait la mort d'un jeune homme qui, au milieu de la nuit, endormi dans un

petit bateau, était tombé dans le Potomac. Elle me dit où Ton avait retrouvé son corps, à quelle famille il appartenait, et termina en ajoutant : « On le regrettera beaucoup dans les soirées. » Washington est un lieu où un jeune homme peut être regretté de cette manière; ailleurs on eût donné une meilleure raison ou l'on n'en eût pas donné du tout. Dans les capitales des États, les hommes prennent rang selon le mérite intellectuel qu'on leur suppose. Sans doute , il entre dans cette évaluation bien des méprises, et, ce qu'il y a de pire, on pardonne bien des défectuosités morales en faveur de la supériorité intellectuelle , toutefois les motifs de préférence sont d'une nature plus élevée ; la gradation est établie d'une manière plus rationnelle qu'ailleurs, et, là où il en est ainsi, les conditions essentielles des bonnes manières ne sauraient manquer. On est heureux de voir dans les campagnes les hommages rendus à l'auteur et à l'homme d'État, comme à ce qu'il y a de plus élevé dans l'échelle des êtres. Quel que soit l'auteur ou l'homme d'État auquel ils s'adressent, ces hommages sont honorables pour ceux qui les offrent. Il n'est pas moins satisfaisant de voir, dans les villes, les fats les plus élégants et les capitalistes les plus opulents céder le pas à des hommes et à des femmes distingués seulement par leur intelligence. Les manières les plus défectueuses, celles qui s'écartent le plus de la nature et font le plus de violence aux affections sont celles qui proviennent d'une estime exagérée des choses extérieures et mensongères, comme les meilleures sont celles qui manifestent l'amour des choses

invisibles et réelles. Les Américains ont cet avantage, qu'ils portent plus déconsidération à l'intelligence qu'à la richesse et à Télégance. Il leur reste à élargir leurs idées, à étendre leur intelligence jusqu'à ce qu'elle s'identifie à leurs yeux avec la morale. Des manières nationales, une hiérarchie nationale, graduées en conformité avec un tel principe , ne seraient pas matière à controverse, mais commanderaient l'admiration et formeraient progressivement le goût du reste du monde. Je crois que ce changement commence à se faire sentir dans les relations sociales des Américains qui ont rejeté la fausse idée de l'honneur aujourd'hui prédominante, et dans le généreux dévouement qui rend témoignage aux vérités impopulaires. La franchise , la douceur, l'affectueux empressement de ces hommes ont une grâce qu'aucune éducation conventionnelle ne saurait donner. Un habitant du sud se rendant de New- York à Philadelphie , à bord d'un bateau à vapeur , lia con- Tersation avec deux inconnus, et bientôt la question de l'esclavage fut abordée. II était propriétaire d'esclaves, et ils étaient abolitionnistes. Il y en eut un surtout dont la conversation lui plut beaucoup, et ils discutèrent longtemps ensemble. A la fin, il dit, en s'adressant à l'autre abolitionniste : « Comme il est agréable de discuter cette matière avec un homme comme votre ami! Si vous autres abolitionnistes, vous étiez tous comme lui , nous ne tarderions pas à nous entendre ; mais vous êtes habituellement si intraitables et si violents ! Vous ressemblez tous à Garison. Veuillez me dire , je vous prie , le nom de votre ami.

— Vous venez de le dire : c'est M. Garison.

— Impossible ! ce monsieur est si doux , si poli!

— Demandez au capitaine si ce n'est pas M. Garison.

C'était un point important ; on interrogea le capitaine. Ce monsieur si doux, si courtois, si simple, si agréable, c'était Garison.

Page 1