LA FEMME
La vallée signale la colline. Il y a peu d'amitié dans le monde, et surtout entre égaux, quoi qu'on ait pu dire. S'il en existe , c'est entre supérieurs et inférieurs , la destinée de l'un étant comprise dans celle de l'autre.
Bacon.
Parmi les moyens de juger de la civilisation d'un peuple , il n'en est pas de plus sûr que d'examiner la condition de cette moitié da genre humain que l'autre moitié lient sous sa puissance, en vertu du droit du plus fort. Jugée à ce point de vue, la civilisation américaine paraît d'un ordre inférieur à ce qu'auraient pu faire espérer quelques autres symptômes de son état social. Dans le traitement de la femme, non-seulement les Américains ont méconnu leurs principes démocratiques , mais ils ne sont pas même à la hauteur de quelques contrées de l'ancien monde.
Ce qui prouve suffisamment le degré inférieur de civilisation sous ce point de vue important, c'est que les deux parties ignorent toute la gravité des griefs de la femme contre ceux qui ont en main le pouvoir.
Tandis que l'intelligence de la femme est comprimée , sa moralité écrasée, sa santé ruinée, ses faiblesses encouragées et sa force punie, on lui dit qu elle habite le paradis des femmes, et il n est pas de pays au monde où l'on fasse plus d'étalage du traitement chevaleresque dont elle est l'objet. Voici en quoi ce traitement consiste : elle a la meilleure place dans les voitures publiques; quand il n'y a pas assez de chaises pour tout le monde, les messieurs se tiennent debout ; dans les cérémonies publiques, elle entend les déclamations oratoires sur les femmes et le foyer domestique, et des apostrophes à la femme ; son mari sent ses cheveux se dresser sur sa tête à la seule pensée de la voir travailler, et il n'est pas de fatigues qu'il ne s'impose pour lui fournir de l'argent. Elle est libre de se troubler le cerveau à force d'exaltation religieuse, afin de distraire son attention de la morale, de la politique et de la philosophie. On a grand soin surtout de conserver intacte sa moralité , en observant en sa présence les convenances les plus strictes; en un mot, on lui donne des jouissances pour lui tenir lieu de justice. Sa position ne diffère en principe de celle de l'eselave qu'en ce sens, que la somme de jouissances qu'on lui accorde est large et universelle, au lieu d'être étroite et arbitraire. Dans les deux cas, il y a déni de justice sans autre motif que le droit du plus fort; l'assentiment du grand nombre et le mécontentement profond du petit nombre, c'est-à-dire, des opprimés, attestent, le premier, la dégradation actuelle de la classe, et l'autre son aptitude à jouir des droits humains.