‹ De la société américaineChapitre 5 sur 135 · TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION. il · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION. il

ce que les hommes du nord ne sont pas duellistes, disait, un jour, devant moi, que, s'il était au congrès il annoncerait son intention de se battre. Je ne crois pas qu'il se fût montré en arrière de la société à laquelle il appartenait, au point d'adopter une pratique coupable qu'elle avait déracinée d'au milieu d'elle , et de l'adopter par suite de cette même crainte d'imputation qu'il méprisait dans le sud; mais l'impulsion sous l'empire de laquelle il parlait démontrait que , lorsqu'on laisse la crainte de l'opinion s'établir sous une forme quelconque, elle est apte à prendre les formes les plus fâcheuses.

Quand j'étais à Philadelphie , un incident déplorable arriva à une famille de ma connaissance. Un fils unique, âgé de dix-neuf ans , fut insulté par un de ses compagnons détude ; son père et son oncle se consultèrent sur ce qu'il y avait à faire et envoyèrent le jeune homme combattre la personne qui l'avait insulté. La mère, quand on lui apprit ce duel, demanda au ciel que , si l'un d'eux devait succomber, ce fût son fils; sans doute elle sentait, dans son cœur vertueux, que mieux vaudrait- mourir qu'assassiner un homme par une làehe crainte de l'opinion. Le premier agresseur perdit un doigt, et l'affaire s'est ainsi terminée ; mais elle n'en est pas restée et elle n'en restera pas là; car ce jeune homme a reçu, des guides de sa jeunesse, une leçon de bas égoïsme , de lâcheté morale ; il est à craindre qu'elle n'exerce à jamais sur lui une funeste influence, et la société dans laquelle il vit a vu sacrifier à de foux principes deux de ses membres les plus resjjectables.

Voici ce que me disait un habitant des États du sud, où le duel est très-répandu : « Un homme peut en tuer un autre et n'en pas valoir moins pour cela. Il peut être vil dans ses transactions pécuniaires, mais il ne lui est pas permis de voler. Il peut jouer, mais il ne peut tenir une maison de -jeu. » Les duellistes du sud prétendent que les bonnes manières ne peuvent exister que là où la vengeance est le cliàtiment des mauvaises. La crainte du blâme et de la vengeance est, pour le moins, aussi méprisable que les mauvaises manières et, incontestablement, plus vil^ que la crainte de l'opinion qui prévaut dans le nord.

Dans le nord , il ne saurait y avoir que peu de vanité de représentation par la diftîcullé de se procurer des domestiques, ce qui n'empêche pas l'ostentation de la richesse d'être grande dans les villes commerciales. Ces là que l'aristocratie se forme et se rassemble; or, comme nous l'avons déjà dit , l'aristocratie c'est le parti de la crainte, tandis que la démocratie est la parti de l'espérance. La crainte de l'opinion prend une foule de formes : il y a la crainte de la vulgarité, la crainte de la responsabilité et, surtout, la crainte de se singulariser. Il y a quelque chose de plus déplaisant, au premier aspect, dans la réserve de l'Américain du nord que dans la turbulence de la race cavalière du sud. Ce n'est que lorsque les exceptions individuelles sortent de la masse, lorsqu'elles mettent au jour la franchise et la générosité domestiques de toute la population, ce n'est qu'alors que l'étranger s'accoutume peu à peu à cette absence de toute confiance sociale, à

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