‹ De la société américaineChapitre 55 sur 135 · TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION

d'en établir une. Le vice profond , la corruption universelle de la société européenne ne peuvent trouver , en Amérique , aucun terme de comparaison ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'est pas de prospérité extérieure, de combinaison, de circonstances capables de maintenir la pureté d'une société lorsqu'il y a corruption dans son organisation fondamentale et dans le mobile des actions individuelles ; même en Amérique , où un jeune homme peut se marier , s'il le veut , à vingt et un ans, et se procurer tout le bien-être de la vie domestique, même là, il y a vice. Les hommes ne veulent pas se marier de bonne heure , parce qu'ils ont appris à regarder d'autres choses comme plus importantes que le bien-être de la vie domestique. Un habitant du Massachusetts , ayant acquis une longue expérience de la vie , me parlait , avec une profonde inquiétude , de l'altération des mœurs , de l'accroissement des célibataires , des mariages mercenaires , et des conséquences funestes qui peuvent en résulter. Le temps n'est pas encore venu où l'Amérique pourra suivre les errements de l'ancien monde. Dans ce vieux monde , la nécessité dépenser aux moyens d'existence, avant de penser à se marier , oblige à avoir un certain état de fortune avant de prendre une femme , et ensuite , hélas ! à prendre une femme pour s'assurer un certain état de fortune. Cette espèce de corruption commence déjà , sans nul doute , à se propager dans le nouveau monde , surtout dans les villes où se rassemblent ceux "^ui visent à la fortune ou vivent sous l'empire de l'opinion.

Dans la Nouvelle-Angleterre, je fus frappée du grand nombre de femmes mariées à des hommes assez âgés pour élre leur père. Quelque temps après mon arrivée, je fus témoin d'un fait qui me surprit beaucoup et dont on ne me donna pas une explication satisfaisante. Une jeune fille avait été promise à un jeune homme auquel elle était attachée; la mère rompit l'engagement et la maria à un riche vieillard. Cette aventure produisit sur moi une impression douloureuse; car je m'étais persuadée qu'en Amérique, du moins, on pouvait échapper au dégoûtant spectacle du mariage mercenaire; par la suite, je n'en ai vu que trop d'exemples. On me dit que cela provenait d'un fait dont j'ai eu plusieurs fois l'occasion de parler : de ce qu'un grand nombre de jeunes gens émigraient dans l'ouest, laissant celles qui auraient dû être leurs femmes épouser des veufs ayant le double de leur âge. L'histoire du vieux Robin Gray est un drame qui se joue souvent dans ce pays ; or, un des symptômes qui m'ont le plus douloureusement affectée, c'est que, dans les cas de cette nature; on fiiisait habituellement un appel à ma sympathie. Je n'ai point de sympathie pour celles qui, sous l'empire de circonstances quelconques, sacrifient les affections de leur cœur à une prostitution légale, et tous les prestiges de la beauté et du sentiment ne sauraient dépouiller cet acte de ce qu'il a de coupable à mes yeux. Je puis moins encore sympathiser avec des femmes qui donnent l'exemple des mariages d'argent, dans un pays nouveau où, plus que partout ailleurs, le lien conjugal devrait conserver sa pureté native.

Page 1