TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION
tresse, ils avertirent qu'ils allaient partir sur-le-champ, parce qu'ils venaient de recevoir des nouvelles de leur famille qui avaient changé leurs plans : on obtint d'eux qu'ils resteraient une semaine ; ce temps écoulé , ils iiersistèrent à vouloir s'en aller, bien qu'on n'eût pu encore les remplacer, et que leur jeune maîtresse dût, le lendemain, recevoir du monde. Ce qu'il y avait de pire, c'est que la maîtresse de la maison n'entendait rien au ménage ; elle leur fit cuire toute la quantité de comestibles qui pouvaient se garder pour être mangés froids, et, lorsqu'ils l'eurent quittée, elle s'assit et pleura pendant une heure entière. J'ai oublié comment elle se tira d'affaire ; mais elle était fort gaie quand elle me raconta cette histoire.
On rapporte de plaisantes anecdotes sur les jeunes gens des deux sexes qui viennent, des parties les plus reculées du pays, prendre du service àBoston : Une fille de la campagne obéit exactement à ses instructions en plaçant le dîner sur la table et en allant avertir la famille ; on tarda quelques minutes pour je ne sais quelle cause ; et, lorsque les convives entrèrent dans la salle à manger , ils trouvèrent la domestique assise et mangeant; elle s'était servi une cuisse de volaille, pensant que « les gens étant si lents à venir, c'était dommage de laisser de bonnes choses se refroidir. » Un jeune homme de Vermont fut engagé par une fomille qui avait un besoin extrême d'un valet de pied : c'était un fort pacifique personnage, de bonne volonté et sans gêne ; mais il n'avait acquis la connaissance du monde que dans l'enceinte d'une petite ferme. Un ou deux
{r>0 DE LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE.
jours après son arrivée , il y eut nombreuse compagnie à la maison ; sa maîtresse s'appliqua à lui faire comprendre qu'à l'heure du thé, tout ce qu'il y avait à faire était de suivre , avec le sucre et la crème , le domestique qui portait le thé , et d'avoir soin que chacun eût de la crème et du sucre ; il exécuta son rôle avec une gravité extrême , allant attentivement d'un convive à l'autre. Après avoir achevé le tour et gagné la porte, tout à coup il lui vint un doute ; il ne se rappelait plus si un groupe, placé dans la partie la plus reculée du salon, avait profité de ses attentions: «Je le demanderai, 5 se dit-il à part lui ; puis, se levant sur la pointe du pied , de manière à dominer toute la compagnie, il s'écria d'une voix de stentor : « Dites donc , comment êtes-vous sucrés, vous autres, là bas dans le coin? > Assurément, ces exemples sont fort ridicules; mais il faut se rappeler que ce sont des cas exceptionnels. Pour ma part, j'aimerais mieux me soumettre à quelques inconvénients, avoir à m'occuper parfois dans les chambres et à la cuisine , et voir déranger quelquesuns de mes projets hospitaliers , que d'être témoin de la soumission dans laquelle la classe des domestiques est tenue en Europe. En Angleterre , les domestiques ont été si longtemps accoutumés à cette soumission, il est tellement reçu que c'est à leurs maîtresses à régler leurs manières, leurs vêtements, leurs relations avec leurs amis, et beaucoup d'autres choses qui devraient être laissées à leur libre arbitre, qu'il est devenu difficile de les traiter mieux. Les maîtresses de maison qui s'écartent de ces règles ne tardent pas à