‹ De la société américaineChapitre 74 sur 135 · TROISIÈME PAHTIK. CIVILISATION. IM · texte numérisé non relu

TROISIÈME PAHTIK. CIVILISATION. IM

tionnellement à ses ressources, sont les deux circonstances qui produisent, dans les enfants, cette liberté de manières dont les observateurs se sont si souvent plaints , et qui a été Tobjet de tant de remontrances inutiles; je dis inutiles, parce que les remontrances ne servent de rien contre un fait nécessaire. Tant que les États-Unis n'auront pas cessé d'être républicains , et que leur vaste territoire ne sera pas complètement peuplé, les eniiints continueront à avoir la liberté de manières et à montrer la même importance qu'aujourd'hui. Pour ma part , j'aime à la folie les enfants américains , ceux surtout qui ne sont pas trop surchargés d'instruction religieuse. Comme partout ailleurs, on trouve en Amérique des enfants gâtés, impertinents et égoïstes ; là, comme ailleurs, il y a des cœurs paternels qui saignent. Mais rindépendance et la hardiesse des enfants me charmaient toujours, car je ne sais rien de plus intéressant que de voir naître et se développer les idées de ces jeunes esprits, quand ils pensent d'après eux et disent naturellement tous ce qu'ils pensent. J'eus occasion d'en observer d'admirables exemples à un bal d'enfants à Baltimore. Je n'aurais pas pu en voir autant, en Angleterre, en une année; si, en effet, je m'y étais trouvée au milieu d'une centaine d'enfants de huit à seize ans, je n'aurais guère pu en tirer autre chose qu'un oui, madame, on un non, madame. A Baltimore , une douzaine de petits garçons et de petites filles m'entouraient , questionnant, discutant , conjecturant, habillant d'une manière dont j'étais enchantée. Dans les maisons particulières , les observations faites

à table par les enfants étaient souvent la partie la plus remarquable et, en général, la plus amusante de la conversation. Ils disent tout ce qu'ils ont sur le cœur. Souvent ces confidences sont dignes d'attention en ce qu'elles indiquent la valeur relative des choses aux yeux des enfimts. Une affectueuse petite sœur de moins de quatre ans stimulait son frère William , qui en avait cinq, en lui disant que , s'il était bien bon, on l'appellerait un jour William Webster, et qu'alors il pourrait devenir aussi bon que Jésus-Christ. Trois enfants s'entretenaient au sujet de la fête de l'un d'eux âgé de dix ans, et sur la manière dont ils aimeraient à la célébrer. Ils conclurent en disant (fue les personnes qu'ils préféreraient pour passer la journée avec eux étaient miss Sedgwick, M. Bryant et moi. Ils ne prirent pas la liberté de nous inviter, et leur intention n'était pas que leur désir nous fût connu.

Un jour, causant avec une mère véritablement éclairée, je parlais du changement de relations qui a lieu quand les enfants supérieurs de parents ordinaires deviennent les guides et les protecteurs de ceux qui ont comprimé leur enfance sous une autorité rigide. Nous parlions des difticultés de la transition en pareille circonstance (la partie la plus critique du devoir fdial), et nous nous demandions ce qui arriverait après la mort, en supposant que les deux générations se reconnussent dans une nouvelle vie de progression. Mon amie observa que la seule chose qu'il y eût à faire était d'éviter, avec le plus grand soin, l'exercice de son autorité , et qu'il fallait commencer par se faire aimer

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de ses enfants. Elle et beaucoup d'autres parents en avaient agi ainsi avec le plus heureux succès. En agissant ainsi, les parents américains ne compromettent point leurs principes démocratiques, quoiqu'ils aient entre les mains un pouvoir presque illimité. Ilssiirveillent et gardent, ils écartent les pierres d'achoppement, ils manifestent leur approbation et leur désapprobation , ils expriment des désirs, mais, en même temps, ils prennent en considération les désirs de leurs enfants ; ils laissent, autant que possible, le naturel se montrer, n'imposent aucune opinion, n'en réprouvent aucune , en un mot ils exercent la plus tendre affection , sans jamais s'en prévaloir. Qu'en résulte-t-il? J'eus le plaisir d'entendre dire à mon amie : « Il n'y a rien de si facile au monde que de diriger des enfants , de leur faire faire tout ce que l'on veut.» J'ajoutai à part moi: «Quand on apporte à cette œuvre un cœur et un esprit comme ceux des parents américains, b Un des motifs du plaisir que j'éprouvais à suivre le développement de la liberté chez les enfants, c'est que j'y voyais un signe que l'une des souffrances les plus effroyables de la vie humaine est probablement diminuée dans ce pays, si même elle n a pas complètement disparu ; je veux parler du supplice de renfermer en soi-même ses doutes et ses craintes , et d'avoir le cœur gros de chagrins solitaires, ce supplice qui fait, des premières années d'un enfant timide, un effroyable purgatoire, quoique ce supplice ne purge d'aucun dé(\mt, et en engendre beaucoup. Je suis fortement portée à croire que les défauts de caractère, si universellement répandus aux

lieux OÙ l'autorité jiaternelle est forte et où l'existence des enfants est rendue aussi insignifiante que possible, et l'excellence de caractère qu'on remarque en Amérique, doivent s'attribuer à la différence de direction donnée aux enfants, sous le point de vue de la liberté. Nul doute que beaucoup d'enfants ne soient irréparablement déprimés et énervés, faute de savoir que quelqu'un leur porte intérêt. Ils nourrissent des doutes, des craintes et des soupçons, portent en eux des préjugés et des erreurs, faute de songer à faire des questions ; et lors même qu'ils se corrigeraient de ces défauts et de ces erreurs, il en resterait toujours quelque trace. On jette, en travers de leur devoir tilial, des obstacles inexpliqués et inexplicables que l'organisation la plus forte ne surmonterait pas; la vigueur du caractère est paralysée ou se change en opiniâtreté; le calme du respect de soi-même est perdu , ainsi que la sécurité d'une confiance affectueuse en autrui; enfin le naturel est détruit et la vie faussée ; et tout cela, parce que, dès l'origine, les parents ne se sont pas fait des amis de leurs enfants. Nul ne supposera que je veuille représenter celte erreur comme générale dans un pays quelconque; mais j'ai acquis la conviction quelle est trèscommune en Angleterre, etque, selon toute probabilité, elle ne peut jamais devenir très-répandue en Amérique. J'en ai vu un ou deux exemples douloureux , et un petit nombre de cas où les parents essayaient injustement de régler les actes de leurs fils et de leurs filles, que leur âge plaçait en dehors dun tel contrôle, non par des conmiandemcnts exprès, mais par des avis qui,

Tenus d'un père ou d'une mère, sont plus irrésistibles même que des commandements ; mais c'élaieiit là des exceptions remarquables et remarquées. Je vis un contraste frappant entre deux jeunes filles du même voisinage, élevées, Tune, selon le principe de l'amour , l'autre d'après celui de la crainte ; ces deux filles offraient en elles le meilleur enseignement de pliilosopbie morale que j'aie jamais rencontré. Sous le point de vue de la naissance, de l'organisation, de l'éducation, elles étaient à peu près égales. Toutes deux avaient reçu le don de beauté et d'intelligence. L'une est pâle , indolente ; quoique ayant la réputation d'être instruite, elle est dépourvue de goût, timide, triste, ne manifestant rien, si ce n'est, de temps à autre, un profond égoïsme et et une pruderie qui passe toute croyance. L'éducation de cette fille a été l'unique objet de la sollicitude de ses parents depuis le jour de sa naissance : ils n'ont oublié qu'une chose, c'est de lui faire connaître et sentir que quelqu'un Tâimait. L'autre l'enfant chérie d'une famille nombreuse, rencontrait l'amour dans tous les regards, la tendresse dans toutes les voix, belle comme Hébé , belle de liberté et de joie , si bien que sa présence est comme un rayon du soleil entre deux nuages. Elle sait qu'elle est belle et accomplie, mais autant que j'en ai pu juger, elle n'en tire pas la moindre vanité. On lui a dit mille et mille fois qu'on la regardait comme un génie : elle contredit silencieusement cette assertion ; ce qu'elle sait , c'est qu'elle peut tout acquérir , mais riencréer.EUeétudie de toute la puissance desonétre, comme si elle devait, dans un an , embrasser une pro-

fession savante; elle danse comme si la salle de bal était pour elle le monde entier; elle va et vient par la pluie ou le beau temps, à pied, à cheval, en voiture . se chargeant de petits messages d'obligeance, et au milieu des éclats de sa joie ou dans les profondeurs de ses méditations studieuses , les plus petits intérêts de ses amis lui sont toujours présents. A d'ennuyeuses soirées , elle s'assied sous la lumière de la lampe ( se doutant peu combien elle est belle en ce moment ) , s'amusant tranquillement à regarder des gravures, sans avoir besoin qu'on s'occupe d'elle : elle exprimera sa pensée et ses sentiments devant un cercle d'admirateurs avec autant de simplicité et de gravité que si elle parlait à sa mère. J'ai vu des gens secouer la tête et exprimer la crainte qu'elle ne fût gâtée; mais j'ai la conviction que cette jeune créature est ingàtable. Elle obtient tous les éloges et toute l'admiration qu'on peut prodiguer : la vigilance de ses parents ne peut les empêcher d'ariiverjusqu'à elle; elle n'apasbesoin d'éloges et d'admiration, elle a d'autres objets en vue et d'autres désirs, et je crois fermement que si demain elle restait seule , la dernière de sa famille , elle n'aurait rien à craindre ; elle serait occupée et , un jour , heureuse comme elle Test maintenant sous la garde de leur tendresse. Elle offre le plus complet exemple que j'aie jamais vu d'un être grandissant à la lumière et à la chaleur d'une parfaite liherté d'amour; elle m'a laissée très peu disposée à tolérer l'autorité en matière d'éducation comme en toute autre matière.

On m'a souvent fait une question qui indique la

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