‹ De la société américaineChapitre 75 sur 135 · TROISIÈME PARTIE. CIVILISATION. 1.-Î · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. CIVILISATION. 1.-Î

différence qui existe entre l'Angleterre et l'Amérique , relativement aux relations intérieures de la famille : on me demandait s'il était possible que la famille des Bennet agît comme on la représente dans Orgueil et Préjugé; si une mère déraisonnable, qui a des filles grandes et formées, pourrait gâter deux filles plus jeunes sans que les autres intervinssent. Il est certain qu'en Amérique les esprits supérieurs de la famille prendraient la direction, tandis qu'en Angleterre, bien que les affaires domestiques finissent graduellement par s'arranger, l'idée ne viendrait à personne de mettre en question l'autorité de la mère. La différence la plus remarquable est qu'en Angleterre les parents regardent l'autorité comme un droit, quelque douceur qu'ils puissent mettre dans l'usage qu'ils en font; en Amérique, les parents la désapprouvent sous le j)oint de vue de la raison; et, s'ils agissaient rationnellement. Us feraient mieux de l'abdiquer. De petits incidents excitaient tout à la fois mon étonnemeut et mon intérêt, et me révélaient journellement l'état des choses; les moindres circonstances y contribuaient : par exemple, une dame, me parlant un jour du mariage de sa fille aînée, me disait que deux ou trois de ses enfants n'étaient pas présents à la cérémonie. Pourquoi? ils éprouvèrent un tel chagrin de se voir enlever leur sœur, qu'ils ne voulurent se montrer que lorsque leur beaufrère eut quitté la maison avec sa fiancée : quels enfants, en Angleterre, eussent pu concevoir lidée de s'absenter pour un pareil motif?

Il est amusant d'observer l'instinct de conservation

SOCIÉTÉ ASÉRICVISE. — TOXE m. 14

personnelle que montrent les. enfants dans un pays où les bonnes d'enfants sont rares. Dans les comnienceniejiils, j'étais effrayée de voir de petits enfants jouei sur des ponts en bois tout délabrés, où, à travers de larges trous, on voyait bouillonner Teau mugissante ; de petits garçons grimpant à des arbres supendus sur des rochers, ou s'aventurant dans un canot sur une rivière rapide ; mais j'ai reconnu qu'il arrive rarement des accidents aux enfants. Il résulte évidemment, de ces premières habitudes, une dextérité, une intrépidité, une présence d'esprit et une aptitude aux exercices du corps qui leur sont, par la suite, d'une grande utilité. J'ai vu avec peine, dans quelques villes et surtout à Boston, que les parents semblaient ne pas comprendre combien, dans l'œuvre de l'éducation, la discipline des circonstances l'emporte sur celle de l'enseignement positif. Nul sans doute ne contestera que la meilleure éducation est celle qui exerce tout l'éfie de l'enfant : toutefois une méthode d'éducation est maintenant à la mode à Boston, qui doit détruire de bonne heure ses victimes et faire un mal irréparable, moralement et physiquement, à celles qui auront été épargnées. Les Bostoniens, ou plutôt celte partie de la société qui prétend constituer la ville, sont plus susceptibles d'enthousiasme (]ue de logique. Quand Spurzheim était à Boston , le cerveau était tout, et ses sages et bienveillantes remontrances sur la négligence ou l'abus des facultés physiques étaient accueillies avec une grande bonne foi cl beaucoup de conviction apparente. Très-pou de

TUOISIÈME PAKllE. CIVILISATION. 159

teiiipsaprès, un grand nombre de ses disciples embrassa une doctrine lout opposée, et leur spiritualisme n'eut plus de bornes. Ceux-ci basent leur théorie et leur pratique sur ce principe que tous les êtres humains ont, dans un corps enfant, une intelligence parfaite; d'autres vont encore plus loin et enseignent dogmatiquement, à de pauvres petits êtres qui n'en peuvent mais, que c'est l'esprit qui fait le corps, et que le corps est le résultat des efforts de l'esprit pour se manifester. On pourrait abandonner au ridicule d'aussi pitoyables absurdités sans les conséquences pratiques qui en dérivent : lorsque je quittai Boston, il y avait dans cette ville une école nombreuse dirigée d'après ce principe. Le maître présuppose dans ses petits élèves la possession de toute vérité philosophique et morale: il croit que sa mission consiste à en provoquer le. développement, à aider la vie extérieure, à se conformer à la lumière intérieure, et, surtout, à baisser humblement pavillon devant la supériorité des lumières de ces petits prodiges. Rien ne serait plus aisé que de démontrer tout le mal qu'un pareil homme fait à ses élèves, en affaiblissant leur corps, caressant leur imagination, stimulant à l'excès la conscience des uns et endurcissant celle des autres, et par la direction fausse qu'il leur imprime, les induisant de toute manière au mensonge et à l'hypocrisie; mais un système aussi méprisable ne mérite vraiment pas que l'on s'en occupe sérieusement. A coup sûr , s'il pouvait garder assez longtemps les mêmes élèves pour appliquer complètement sur eux sa méthode, ceux d'entre eux qui sur-

vivraient à l'absence des exercices du corps, à la surexcitation du cerveau seraient les premiers à rejeter toutes ces stupidités, en s'apercevant à la fin que leur guide moral a employé leurs premières années à ))Oursuivre des ombres et à mépriser des réalités. Toutefois il n'est pas à craindre que cette expérience complète se fasse jamais; il suffit de quelques semaines pour convaincre les parents raisonnables de la tendance destructive d'un tel système; c'est un caprice qui passera à Boston comme tant d'autres, et bientôt ou n'en entendra plus parler.

Cependant le principe fondamental exerce ses ravages dans d'autres directions. Malheureusement il affecte \e bien-être des aveugles, et plus encore celui des sourds et muets, que la société a pris sous sa protection bienfaisante. Aussi longtemps qu'un grand nombre des membres les plus distingués de la communauté croiront que l'être intérieur de ces malheureux est dans un état parûiit, les moyens de manifestation étant seuls imparfaits ; que leur éducation doit être basée sur la supposition qu'ils possèdent une provision complète d'intentions intellectuelles et morales ; qu'ils ont sur les autres hommes un avantage dans l'exclusion d'associations fausses et vulgaires : aussi longtemps , dis-je , que cette croyance prévaudra , les élèves n'auront guère à espérer d'autre avantage que la protection et le bien-être qui leur sont assurés dans leurs institutions respectives. Dans la conversation de ceux qui les plaignaient tout haut , je reconnus fréquemment la persuasion intime que les sourds et nmets

Page 1