‹ De la société américaineChapitre 77 sur 135 · LE MALHEUR · texte numérisé non relu

LE MALHEUR

L'ua des sentimenls universels que le cluisUanbiiie a profondément enracinés dans le cœur humain est celui de Yégalité naturelle des hommes..-. TSous lui devons un spectacle que je crois particulier à l'époque chrétienne, celui d'une classe venant en aide à une autre, des heureux travaillant en faveur des malheureux, de l'homme libre revendiquant les droits de l'opprimé. Parmi tous les nobles exemples d'affection désintéressée et de patriotisme que nous présente l'histoire ancienne , je ne me rappelle rien qui approche de cette compassion en gros , de cette action générale d'une classe de la société sur une autre , de ce système d'agitation bienfaisante en faveur de la faiblesse et de la souffrance oubliées, qui caractérisent l'histoire des temps modernes.

{Recherches religieuses et rationnelles. )

Un philanthrope me disait un jour : « quoi qu'où puisse dire des Américains, il est certain que, dans le traitement des classes les moins heureuses de la société , ils sont arrivés à des principes de justice et d'humanité qui peuvent nous servir de leçon utile ; vous devriez aller voir cela par vous-même. > Je le lis. Ainsi me vint la première idée de mon voyage en Amérique ; les résultats de mes investigations n'ont pas

iU DE LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE.

été réservés pour ce court chapitre , ils sont disséminés dans tout mon ouvrage. Les principes démocratiques fondamentaux qui servent de base à l'organisation de la société américaine sont les « principes de justice et d'humanité, » par lesquels le coupable, l'ignorant, rindisent et l'infirme sont sauvés et bénis. La charité d'une société démocratique est un spectacle qui réjouit le cœur; car on est assuré que , tandis que la charité relève une centaine d'individus dans une direction , nulle oppression générale n'en abaisse un million dans une autre. Pour de certains hommes, il n'existe de malheur que ce qu'ils en voient ; si la société n'est pas encore parvenue au point où devront arriver un jour toutes les sociétés, c'est-à-dire , à comprendre que le crime est une infirmité, et à prévenir le châtiment, l'ignorance et le besoin, les Américains sont plus heureux que d'autres peuples en ce sens qu'ils ont beaucoup moins de maliieurs créés que les autres sociétés, et qu'ils emploient des méthodes plus sages pour en alléger successivement le poids. Dans un pays où l'égalité sociale est le grand principe universel, et où, par conséquent, la règle fondamentale est applicable à tous les rapports de l'homme à l'homme , la négligence du malheur est presque autant hors de question que l'oppression qui en est, en grande partie, la source.

Dans le traitement des coupables, l'Amérique marche en avant du reste du monde. J'ai reçu les confidences d'un grand nombre de prisomiiers dans le pénitencier de Philadelphie, où Ton a adopté pour prin( ij»;

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de châtiment risolement absolu. Chacun de ces prisonniers, ignorant qu'il en existât d'autres, me disait qu'il était reconnaissant, envers ceux à qui sa garde était confiée, de ce qu'ils le traitaient avec resjject. Je fus frappée de voir que c'était là l'expression dont tous se servaient. Quelques-uns faisaient ressortir devant moi le contraste entre ce mode de punition et l'emprisonnement dans les anciennes geôles sur le modèle de celles de l'Europe , où les criminels sont confondus indistinctement , et sont loin d'être traités en hommes et en citoyens. D'autres disaient que , bien qu'ils fussent coupables et que leur détention fût juste, nul autre châtiment additionnel ne devait leur être infligé, et que le pire des châtiments c'était de ne pas être traité avec le respect dû à l'homme. Dans une société où les criminels sentent et parlent ainsi, le respect des droits de Ihomme doit se manifester dans l'infliction du châtiment comme dans tout le reste.

Sans doute il reste encore beaucoup à faire ; mais , dans une société où la condamnation à des souffrances humaines , comme la peine de l'emprisonnement , est encore jjraliquée , la prison solitaire est presque une œuvre d'humanité. Des méthodes plus douces et plus justes pour le traitement des infirmités morales seront employées quand les hommes auront appris à en prévenir la plus grande partie possible. En attendant, j'ai la conviction que c'est le meilleur mode de châtiment qui ait jamais été essayé, quoique plusieurs prisonniers se soient plaints d'une solitude dont l'ennui n'est charmé que par leur travail et les visites fortuites des

surveillants officiels; toutefois ils préfèrent cette solitude à la communauté de la prison. Les motifs de cette préférence sont , d abord la possibilité qu'ils ont de conserver le respect d'eux-mêmes; ensuite, l'avenir qui les attend dans la société à l'époque de leur libération. Ils quittent la prison, emportant le pro<1uit de leur travail additionnel , et sans craindre de tomber dans les pièges d'anciens compagnons de crimes ou poursuivis d'emploi en emploi par ceux qui ont intérêt à les priver des moyens de reconquérir l'estime publique. Jusqu'à présent , rien ne prouve que l'emprisonnement solitaire, avec travail, soit plus funeste à la santé que toute autre condition accompagnée d'anxiétés intellectuelles. Les prisonniers de Philadelphie m'ont paru mieux portants que ceux d'Auburn ou de toute autre prison que j'aie visitée.

Il existe encore une lacune dans l'administration religieuse de ces prisons. Il suffira, je pense, de faire connaître ce fait pour qu'il y soit porté remède. Parmi les ecclésiastiques de toutes les communions qui sont à Philadelphie, il en est assurément un grand nombre qui offriraient volontiers leurs services s'ils savaient combien ils sont nécessaires. Je ne sais point d'acte de charité plus utile que de visiter le prisonnier dans sa solitude. Toutefois, je ne pense pas qu'il soit désirable que les visites aux prisonniers n'aient que la religion pour objet, sans aucun autre but d'instruction et de commisération. Le grand objet qu'il faut se proposer est d'occuper l'esprit du prisonnier des choses qui l'intéressent le plus, de nourrir ses sympathies et ses

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