‹ De la société américaineChapitre 78 sur 135 · TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION

affections humaines, et, surtout, de donner à son esprit Tactivité et le contentement. Sa situation est telle , il est si exclusivement réduit à ses propres ressources, qu'on pourrait craindre qu'il n'acceptât la religion comme un soulagement temporaire, ne la séparât en idée de la vie active , et ne recherchât que ce qu'elle a de plus exalté; en sorte que, lorsqu'il rentrera dans le monde, il la rejettera comme une chose utile dans son existence de prisonnier, mais qui ne lui est plus nécessaire. Si, ayant ceci en vue, un petit nombre d'hommes et de femmes estimables de Philadelphie allaient, de temps à autre, passer une heure avec un prisonnier , se conformant avec scrupule au règlement, n'apprenant au prisonnier aucune nouvelle , mais causant amicalement avec lui de ses affaires, de son travail, de sa famille, de ce qu'il se propose de faire en sortant de prison, des livres qu'il lit , etc. ; s'ils lui portaient des livres utiles et amusants, et, dans le cas où ce seraient des livres religieux , ceux-là seulement qui ont un caractère modéré et consolant (et ceux-là ne sont pas faciles à trouver), ces visiteurs affectueux ne sauraient manquer de rétablir, plus ou moins complètement, la santé morale des objets de leur bienveillance. Il faut l'avoir essayé pour se figurer avec quelle facilité des hommes placés dans cette situation sont influencés en l'absence de tout ce qui est pernicieux et dans la dépendance absolue où ils sont de la sympathie de ceux qui leur témoignent de l'affection. Si une attention vigilante s'unissait à la prudence et à la bonté, je crois qu'après une déten-

tion de cinq ans, il arriverait rarement que le prisonnier rentrât dans la société sans être capable d'y remplir ses devoirs. On doit se rappeler que les criminels des États-Unis sont rarement de ces créatures dépravées, abruties, qui remplissent les prisons de l'ancien monde. Même dans l'ancien monde, je ne doute pas que quiconque a visité les prisons, après un premier entretien particulier avec un criminel, n'ait été surpris de le trouver si bumain ; mais, en Amérique, les criminels sont encore plus semblables aux autres hommes. Je leur dis que le motif de ma visite était de m'enquérir des causes du crime dans un pJ\s où il y a une absence presque totale de ce besoin qui occasionne, en Angleterre, le plus grand nombre des délits sociaux. Tous finirent par me raconter tout au long leur histoire, et je vis que toujours quelque malheur domestique avait empoisonné leur vie : la dureté d'une belle-mère, l'infidélité d'une épouse , la coquetterie d'une maîtresse, l'intempérance d'un fils ou d'un père, voilà les douleurs domestiques qui leur avaient ftiit quitter leurs foyers pour aller boire; la boisson avait amené le meurtre ou produit quelques besoins vicieux auxquels il avait fallu fournir par le vol. Ces histoires, variées à l'infini dans leurs détails, amènent toutes pour conclusion à la même moralité.

Je n'aime pas le principe sur lequel on a établi la prison d' Auburn , et j'ai la certitude qu'il n'en résultera jamais que bien peu de réformation effective. C'est un grand inconvénient pour les prisonniers que d'être exposés à se voir partout signalés après leur

Page 1