‹ De la société américaineChapitre 79 sur 135 · TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION. ir · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION. ir

libération ; mais il en est d'autres tout aussi sérieux dans l'intérieur de la prison. Le système d'espionnage est intolérable , sous quelque point de vue qu'on le considère. C'est la plus grave des insultes, et, s'il est une circonstance où l'insulte doit être évitée , c'est lorsqu'il s'agit de réformation. Le grand point à obtenir , c'est la régénération du criminel ; cette régénération exige qu'il ait ce respect de lui-même, que l'homme vertueux serait exposé à perdre sous le regard de l'espionnage; mais l'homme moralement infirme ne saurait jamais l'acquérir ainsi. Des dispositions doivent être prises pour rendre son évasion impossible et obtenir que sa conduite soit extérieurement inoffensive; ces points obtenus, le prisonnier doit être laissé à lui-même. Quelle est l'utilité de l'espionnage, de ces ouvertures pratiquées pour voir sans être vu , de ces chaussures à l'aide desquelles on amortit le bruit des pas? On veut s'assurer qu'il ne parle pas, et s'il parle, lui foire expier ce délit par le fouet ! Parler est un acte innocent; et, pour des hommes séparés du monde et de leur famille, et de tout ce qui les a intéressés jusqu'à ce jour, c'est une chose indispensable. Il faut que les prisonniers parlent et ils le feront en dépit des espions , du gouverneur et du fouet. Ils apprennent à murmurer intelligiblement entre leurs dents, sans remuer les lèvres, et, pour cela, ils profitent du premier moment où le surveillant a tourné le dos. Je m'étonne qu'on attende ime réforme complète de la part d'hommes coupables des crimes les plus graves, et à qui on présente la TOUR m. 15

défense de parler comme le caractère distinctif de leur existence pendant une durée de cinq , sept ou dix ans : Fimportance qu'ils y attachent en fait la circonstance principale de leur vie. Comment! l'être malade peut être rappelé à la santé ; comment ! la conscience abattue peut être relevée , pendant qu'un acte innocent et nécessaire est érigé en délit? Je laisse cette question à décider à ceux qui sont plus versés que moi dans les appréciations morales; mais je crois que, sous une telle discipline, une reformation radicale est impossible, si ce n'est dans un petit nombre de cas. La volonté de la majorité n'a pas encore réussi à obtenir l'application convenable de principes excellents, dans deux cas relatifs au traitement du criminel ; en attendant, il en résulte des maux graves. 11 est très-difficile , dans quelques parties des États- Unis, et relativement à certains délits spéciaux, de faire exécuter les lois contre les coupables. Dans la partie du territoire où l'opinion sanctionne les conflits personnels , les délits contre la personne demeurent trop souvent impunis; ailleurs l'émeute passe inaperçue; et, dans quelques localités, les crimes les plus abominables sont à peu près sûrs de rester impunis. L'impunité des émeutes provient de la confiance de la société, dans la moralité de l'universalité des citoyens; confiance fort honorable en elle-même , mais récemment reconnue insuffisante dans une crise aussi grave que celle de la question de l'abolition. Il est honorable au peuple d'être resté pur et vertueux sous l'autorité des principes, pendant ce long sommeil des lois

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qui rend maintenant difficile leur mise en vigueur; mais aujourd'hui qu'est venu le conflit des classes et des opinions, le temps est aussi venu où la loi doit être vigilante et inexorable. La fréquente impunité des crimes les plus graves provient de la répugnance croissante de l'opinion pour la peine de mort. On ne saurait douter que bientôt cette peine ne soit abolie dans les États du nord , et, si cela doit être , le plus lot sera le mieux ; car c'est un mal effrayant que Timpunile actuelle.

En passant avec une de mes amies devant la municipalité d'une ville du nord, je demandai ce que signifiait la foule assemblée aux portes et se pressant jusque sur les croisées de l'édifice. Mon amie me dit qu'on interrogeait un jeune homme accusé d'un meurtre de la nature la plus grave , qu'on m'avait rapporté la veille. Je remarquai que sa culpabilité ne semblait douteuse à personne. Elle me répondit qu'il y avait, à cet égard évidence complète, mais que le coupable serait acquitté : l'interrogatoire et le jugement n'étaient que pour la forme, et le dénouement était prévu d'avance. Le peuple ne voulait plus voir pendre, et jusqu'au momenl. où la loi serait modifiée de manière à permettre l'application dune autre peine, il serait impossible d'obtenir aucune condamnation pour crime capital. Je demandai quel moyen serait employé pour tirer d'aff'aire ce jeune homme, si les preuves qui s'élevaient contre lui étaient aussi évidentes qu'on le disait. On me répondit qu'on trouverait quelqu'un qui déposerait en faveur d'un alibi :

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le jeuue houime serait à tout jamais déshonoré, et il est probable qu'il partirait pour l'ouest le lendemain de son acquittement. Je suivis la marche de cette affaire, dont les débats durèrent longtemps. On ne pouvait douter qu'on eût supprimé une grande partie des dépositions à sa charge. Un alibi fut établi sur le témoignage d'un marchand : le jeune homme fut acquitté , et , le lendemain malin , il était en roule pour l'ouest.

Sous prétexte que le cliàliment doit être réformaloire , le pardon des criminels a été poussé trop loin et souvent sans que la réformation du sujet ait été suffisamment prouvée. Ce résultat est on ne peut plus funeste. Une condamnation à vie veut dire généralement une détention pour un temps plus court que si un terme de dix ou seulement de sept ans avait été spécifié. Tous les prisonniers avec qui je me suis entretenue attendaient impatiemment leur grâce. J'ai discuté la question avec ceux qui étaient emprisonnés pour cinq ans, et à qui je savais qu'il ne serait point accordé de pardon ; je vis que la conviction où ils étaient que tous les autres prisonniers avaient la même persj>ective qu'eux faisait dans leur esprit une impression profonde. Au milieu de leur douloureux désappointement, il me fut facile de leur faire entendre raison ; mais je déplorai vivement que ce fût en prison, et non au sein de la société, que cette conviction leur elail donnée.

Quand l'abolition de la peine de mort aura lieu , il sera essentiel, à la sécurité de la vertu et de la société , qu'il soit bien entendu que , sauf des cas extrêmement

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rares et déterminés d'avance , le droit de grâce devra cesser, et que la certitude du châliment sera proportionnée à sa justice.

Aux yeux d'un étranger, le paupérisme n'existe pas aux États-Unis; pour les résidents, c'est une occasion d'exercer leur charité toujours empressée. Il est limité aux ports de mer, aux emigrants qui reviennent dans leur pays, aux familles d'hommes intempérants ou réduits à une complète incapacité de travail, ou aux femmes sans famille et sans appui. La somme totale est loin d'être égale à la charité de la société, et il faut espérer que , du moins en ce qui concerne les pauvres valides, le fléau d'une charité légale sera épargné à un pays où ce remède ne saurait de longtemps devenir nécessaire. C'est avec douleur que j'ai vu, près de Philadelphie , le magnifique asile des pauvres destiné à pourvoir magnifiquement aux besoins de douze cents personnes, surtout lorsqu'on m'en eut expliqué les divers statuts, en vertu desquels les habitants de cet asile jouissent de beaucoup plus de bien-être que l'ouvrier ne peut s'en procurer chez lui, à force de travail et d'économie. Il y a dans Philadelphie un si grand nombre de personnes qui voient ce qu'il y a de mauvais dans ce principe , et qui blâment cette institution, qu'il est à espérer que l'établissement sera surveillé de près, et que son enceinte sera tenue le moins peuplée possible. A Boston , on a mieux compris et mieux appliqué les principes de la charité. Là un grand nombre dec clésiastiques , entre autres, le père Taylor, l'ami du matelot , instruits par le douloureux exemple de

l'Angleterre, sauront, sans nul doute, épargner à leur ville le fléau d'un paupérisme avilissant dans une classe quelconque de ses habitants. Je ne connais aucune ville considérable où il y ait autant de secours mutuels, où l'on s'occupe avec plus de dévouement du bien-être de toutes les classes; j'en conçois l'espoir qu'il en résultera pour le monde la leçon la plus instructive qui ait encore été offerte sur les devoirs du riche envers le pauvre. Si les agents de la bienfaisance du riche veillent avec soin à éviter ces empiétements intellectuels et cette intervention morale , qui ont trop souvent rendu la charité inefficace ; s'ils continuent à déployer le dévouement du philanthrope, dégagé de l'inquisition impérieuse du prêtre, ils mériteront la reconnaissance de la société entière et l'attachement de ceux auxquels ils se dévouent.

A Boston , on a adopté un plan excellent pour empêcher la fraude de la part des pauvres , et pour que les agents de la charité publique puissent s'éclairer mutuellement. Chaque semaine, il se tient une réunion des délégués de toutes les sociétés occupées du soulagement des pauvres. Là , les délégués compaparent les listes des individus soulagés , de manière à s'assurer que nul ne reçoit frauduleusement des secours de plusieurs sociétés. Ils discutent et exami nent les cas douteux , accordent des distributions additionnelles dans certains cas graves, et enfin sassurent tous les avantages de la coopération. Peut être n'y at-il en Angleterre aucune ville, à l'exception de Londres, qui soit trop étendue pour comporter une

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