TROISIÈME PARTIE. — CIVILISATION
organisation semblable , et où son adoption serait un acte de grande sagesse.
Dans le sud , je ne pouvais entendre sérieusement vanter le pçu d'importance du paupérisme. De même que la peste écarte toutes les maladies moins gi'aves, de même Tesclavage obvie au paupérisme. Dans une société divisée en deux classes, dont Tune ne se compose que de capitalistes , et dont Tautre constitue une propriété , le paupérisme n'est possible que par suite du vice ou de l'incapacité accidentelle d'individus appartenant à la première classe ; mais je songeais avec inquiétude au sort des esclaves invalides. Sans doute les maîtres sont tenus de prendre soin de leurs esclaves pendant toute leur vie ; sans doute un grand nombre de maîtres veillent au bien-être de leurs nègres avec d'autant plus de soin , que la destinée de ces pauvres créatures est placée entièrement à leur merci; mais il est peu d'hommes capables d'exercer convenablement un pouvoir absolu; et, s'il en est beaucoup qui abusent de leur autorité sur des esclaves valides , on frémit à penser quel doit être le sort de ceux qui sont pour eux un fardeau. J'ai remarqué un petit nombre d'esclaves idiots ; ceux que j'ai vus étaient traités avec indulgence et douceur. Ce sont les seuls exemples d'infirmités naturelles dont j'aie été témoin parmi les nègres , et l'absence des autres m'a singulièrement frappée. A Colombie, Caroline du sud , un médecin , plein d'humanité, me fil voir riiospice des aliénés qu'on peut considérer comme son ouvrage , tant il a mis d'activité à obtenir
de la législature les allocations nécessaires ; il a organisé, avec humanité et sagesse, le plan de cet établissement. Pendant que, du sommet de TédiGce, j'examinais les malades dans leur préau, j'observai qu'il n'y avait parmi eux aucun individu de couleur. Lui ayant demandé si les nègres n'étaient pas, autant que les blancs, sujets à 1 aliénation mentale, il me dit qu'il le croyait, mais que, à sa connaissance, on n'avait pris aucune mesure pour s'assurer du fait. A en juger par la violence de leurs passions , on ne saurait douter, en effet, que la folie existe parmi eux. Où a-ton vu ces nègres aliénés? Aucune des personnes présentes n'en avait jamais vu. Il s'écoula quelque temps avant que je pusse obtenir une réponse satisfaisante à cette question ; mais mon ami le médecin me dit , à la fin, qu'il ne doutait pas que ces aliénés ne fussent tenus enchaînés dans des hangars , pour les empêcher de se faire du mal. ÀSul membre de la société n'est chargé de constater les cas de maladie et de souffrance parmi les esclaves qui ne peuvent eux-mêmes faire connaître leur état; ils sont totalement à la merci de leurs maîtres. Le médecin me dit que , maintenant qu'il avait réalisé son projet d'un hospice d'aliénés pour les blancs , son intention était de s'occuper, avec une égale persévérance , à en obtenir un pour les noirs. Probablement il ne rencontrera pas de grands obstacles dans cette tâche ; car l'intérêt des maîtres , aussi bien que leur humanité , est intéressé à ce qu'il soit éuibli, par l'État, un asile destiné à recevoir leurs nègres inutiles ou nuisibles.
TRÛlSlh'ME l'AIlTIE. CIVILISATION. 177
Les hospices d'aliénés des Élats-Unis font honneur au pays, si j'en juge par ceux que j'ai vus. L'hospice de Pensylvanie, à Philadelphie, devrait être transporté dans un local plus éclairé et plus gai, le travail fourni plus abondamment aux aliénés, et il faudrait les encourager d'avantage à s'y livrer. J'ai été moins satisfaite de leur condition que de celle des autres aliénés que j'ai eu occasion de voir. L'institution de Worcester, Massachusetts, est admirablement dirigée par le docteur Wod ward. J'en dirai autant de celle de Charleston, près de Boston, placée sous la direction du docteur Lee, jeune médecin, mort depuis, pleuré par ses malades reconnaissants, et par tous ceux qui avaient à cœur leur bien-«tre. L'établissement de Bloomingdale, près New-York , doit être également cité pour son excellence. Le seul défaut que j'y trouve, c'est l'absence d'un travail suffisant : ce défaut est commun à la plupart des hospices d'aliénés, et il ne dépend pas de ceux qui les dirigent qu'il en soit autrement. On met à la disposition des aliénés une grande variété damusements, et on les encourage dans toutes les petites occupations qu'ils se créent; mais l'absence d'un travail important et régulier ne se fait pas moins sentir. Il faut espérer que, dans l'établissement d'institutions semblables, l'une des premières considérations sera de disposer en leur faveur d'une quantité suffisante de terrain. Une bonté vigilante et ingénieuse peut beaucoup pour alléger le malheur des aliénés; mais, si c'est leur gu('rison qu'on se propose, les personnes compétentes conviennent toutes qu'un travail régulier,
ayant un but raisonnable, est d'une indispensable nécessité.
L'hospice des Aveugles , à Philadelphie , était une institution naissante quand je la vis ; mais j'en fus plus satisfaite que d'aucun de ceux que j'avais vus, sans excepter celui de Boston , qui est plus considérable et dont la direction fait honneur à ceux qui en sont chargés. Ce qui me détermine à donner la préférence à celui de Philadelphie, c'est que les élèves y sont plus occupés et plus gais que ceux de Boston. La gaieté des pensionnaires est la meilleure preuve de la bonté d'une institution pour les aveugles. En général , le défaut de ces sortes d'établissements, c'est que la gaieté n'y est pas assez entretenue, et que la religion l'est trop exclusivement. Le travail de l'imprimerie, pour les aveugles, a obtenu un succès prodigieux dans les institutions américaines. Je voudrais le voir employé à mettre à la portée des aveugles les ouvrages les plus amusants qu'on pourrait trouver; je voudrais que des personnes bienfaisantes se fissent un devoir d'aller , en temps à autre , dérider le front des élèves en leur lisant des livres plaisants et en leur contant d'amusantes histoires; les aveugles-nés ont surtout besoin qu'on écarte d'eux la tristesse , qu'on les arrache à leurs abstractions et qu'on exerce leur intelligence sur la plus grande variété possible d'objets et d'événements familiers. 11 ne faut jamais leur fiurc entendre des paroles de condoléance ; leurs amis doivent renfermer leur douleur sympathique en eux-mêmes et leur expliquer gaiement et coinplélcment les allusions